19 octobre 2017

Les slasheurs, jongleurs d'emplois

A la question «Que faites-vous dans la vie?», les slasheurs ont une réponse qui se conjugue au pluriel. Ils évoluent hors des sentiers battus et jonglent entre plusieurs jobs, pour inventer une nouvelle façon de travailler qui leur ressemble.

slasheurs
Lassée par son premier métier, Cyrielle Douchant ne regrette aucunement de suivre plusieurs voies en même temps.

Anouck est tatoueuse/graphiste/créatrice de cosmétiques naturels et bio. Julien est intervenant social/psychologue/coach en développement personnel. Quant à Cyrielle, elle est consultante en entreprise/blogueuse/décoratrice d’intérieur et événementielle. Tous ont un point commun: ils sont ce que l’on appelle aujourd’hui des slasheurs.

Un mode de fonctionnement déjà existant chez les personnes en situation précaire, mais relativement nouveau pour celles et ceux au bénéfice d’une formation supérieure (lire notre entretien en page 15). Face à un marché de l’emploi passablement fragile selon les domaines, slasher est utilisé comme un moyen de rebondir. Mais pas seulement. Pour bon nombre, l’épanouissement professionnel conjugué avec un rejet de l’ennui au travail sont au cœur des motivations. Indépendants, salariés ou les deux à la fois, les combinaisons sont multiples, mais le moteur identique: se tailler un job sur mesure, qui prenne en compte les différentes facettes de la personnalité. Majoritairement issus de la génération connectée, les slasheurs envisagent le travail différemment de leurs aînés et n’hésitent pas à remettre en question le schéma salarial traditionnel. Face à cela, certaines entreprises s’adaptent en proposant notamment du télétravail et une gestion plus souple des agendas.

Un modèle qui a de l’avenir

Quant à ceux qui les taxeraient d’éternels insatisfaits ou de volages, ces travailleurs nouvelle génération répondent qu’ils développent au contraire une vaste palette de compétences et une flexibilité à toute épreuve. Alors, demain, tous slasheurs? Il s’agit en tout cas d’un phénomène grandissant chez nos voisins, entre autres en France, et la Suisse n’est pas en reste. Une plateforme romande leur est même dédiée. Selon l’Office fédéral de la statistique, 7,3% des actifs, dont 9,6% de femmes, occupaient plus d’un emploi en 2014.

«Etre ‹slasheuse›, c’est se surpasser et se surprendre soi-même»

Anouck Sessa, 25 ans, tatoueuse/graphiste/créatrice de cosmétiques naturels et bio, Lausanne

«Avoir plusieurs métiers en parallèle a toujours été une évidence, je ne me suis jamais imaginé travailler au sein d’une entreprise, pour quelqu’un d’autre. A la fin de mes études de graphisme, je n’ai même pas postulé dans des agences, il était clair que je souhaitais me lancer en indépendante et être ma propre patronne. Parallèlement à ma casquette de graphiste freelance, j’ai ouvert mon salon de tatouage Judski et j’ai lancé il y a un an La Potion, une marque de cosmétiques bio et naturels. Ces trois activités professionnelles sont essentielles à mon équilibre et se complètent parfaitement. Mes recherches autour des plantes et des fleurs qui composent mes cosmétiques nourrissent en permanence mon inspiration pour les designs de tatouages. Et puis le côté très social du tatouage est contrebalancé par des moments où je suis seule, quand je mets au point les recettes de mes produits de beauté.

Est-ce que j’aurais eu peur de m’ennuyer dans un cadre de travail dit «traditionnel»? Certainement, c’est quelque chose qui ne me correspond pas du tout. Je suis très curieuse et j’ai besoin d’être constamment stimulée. Etre slasheuse, c’est se surpasser et se surprendre soi-même. Et je ne suis pas la seule. J’ai la sensation que notre génération se réveille et se rend compte qu’il y a une autre façon de faire que celle qu’on nous a toujours inculquée. Après il est évident que cela demande un investissement personnel relativement important. Mes différentes activités représentent très souvent davantage qu’un emploi à temps plein. Mais c’est un tel plaisir que je ne vois pas ça comme du travail. Et même si je gagnais au loto, je n’arrêterais pour rien au monde.»

«Ce n’est pas fait pour tout le monde»

Julien Borloz, 27 ans, intervenant social/psychologue/coach en développement personnel, Lausanne

«Etre ‹slasheur› n’a pas vraiment été un choix au début. J’ai étudié la psychologie et il est relativement difficile de trouver un emploi à temps plein dans ce domaine. Malgré un master en poche, j’ai dû m’inscrire au chômage. Alors, parallèlement à mes recherches d’emploi, j’ai décidé de devenir coach en développement personnel et j’ai créé Better Me, début 2016. Quelques mois plus tard, je me faisais engager presque simultanément en tant que psychologue au sein du recrutement de l’armée et intervenant social chez Fleur de Pavé, une association active dans la prévention de la santé chez les travailleuses et travailleurs du sexe. Cela fait donc maintenant plus d’un an que je jongle entre ces trois jobs et je ne me verrais pas fonctionner différemment pour l’instant.

Bien que la psychologie soit clairement le fil rouge, chacun d’entre eux m’apporte quelque chose de complémentaire: l’expérience du terrain, l’armée, la notion d’expertise et le coaching, le principe d’accompagnement. Etre slasheur n’est cependant pas fait pour tout le monde. Il faut être curieux, flexible au niveau des horaires et être prêt à sortir de sa zone de confort: on ne sait jamais vraiment de quoi sa semaine sera faite.

Ces trois casquettes ont largement contribué à mon épanouissement professionnel. Grâce à elles, je suis devenu plus polyvalent et j’ai considérablement élargi mon réseau. Certains parlent du risque de tomber dans la précarité, moi je vois plutôt ça comme une sécurité dans le sens où je ne mise pas tout sur une seule activité.»

«J’ai réussi à me créer une vie professionnelle dans laquelle je me réalise totalement»

Cyrielle Douchant, 31 ans, consultante en entreprise/ blogueuse/décoratrice d’intérieur et événementielle, Lausanne.

«Quand on me demande ce que je fais dans la vie, c’est toujours difficile de le résumer en une phrase. J’ai longtemps travaillé dans la finance et puis, un jour, j’ai dit stop. Mon travail m’ennuyait et je n’étais pas du tout épanouie, alors je me suis lancée dans ce qui me passionnait: la décoration et l’entrepreneuriat. Chamarelle a vu le jour en 2015 et est venue s’ajouter à mon activité de blogueuse dans laquelle je me suis lancée fin 2013 et à laquelle je consacre beaucoup de temps. Mon blog «La Chouquette» à Lausanne, c’est mon bébé virtuel et une vraie petite société que je compte bien développer davantage. Je suis aussi consultante en entreprise et salariée à mi-temps dans une confiserie lausannoise.

Outre une sécurité financière, cette activité me passionne, car je suis dans de la gestion pure et je touche autant au marketing qu’à la comptabilité ou les ressources humaines par exemple. La façon dont j’ai réparti mon temps de travail entre mes trois jobs me satisfait pleinement et je n’aurais, pour l’instant, aucune envie que cela change. Elles se complètent parfaitement et permettent un bon équilibre entre ma vie professionnelle et privée.

Grâce à mes activités d’indépendante, mes projets et ma créativité n’ont aucune limite, et c’est ce qui est génial. J’ai réussi à construire une vie professionnelle sur mesure, dans laquelle je me réalise totalement. Aujourd’hui, quand je me lève le matin, je sais pourquoi je le fais. Et je suis convaincue que les slasheurs vont être de plus en plus nombreux à l’avenir.»

«Les slasheurs créent leur propre indépendance»

Fabrice Plomb, sociologue à l’Université de Fribourg.

Pourquoi le phénomène des ‹slasheurs› gagne-t-il en importance?

Il a toujours existé chez ceux qui vivent dans une situation précaire, simplement pour joindre les deux bouts. Le concept de réalisation de soi par le travail est apparu à la fin du XXe siècle, et concerne principalement la classe moyenne supérieure. Les slasheurs ont le besoin de trouver ce qui leur correspond vraiment et d’exploiter leur potentiel au maximum.

En quoi la relation au travail a-t-elle changé ces dernières années?

Même si la Suisse a été beaucoup moins touchée par la crise que ses voisins, il en résulte une perte de confiance en l’entreprise, due à une certaine incertitude économique. Le rapport au travail, autrefois un point stable de sa vie, a considérablement évolué. Beaucoup le voient davantage comme un moyen qu’une fin en soi. Mais il y a ceux pour qui au contraire, travail rime avec accomplissement.

Se réaliser et jouir d’une plus grande liberté à travers le choix de divers emplois, est-ce illusoire?

Je ne pense pas. Le marché du travail actuel ne garantit plus l’emploi à vie et slasher est une réponse à une demande de flexibilité croissante de la part de beaucoup d’employeurs. Une flexibilité que les employés exigent également de plus en plus, par le télétravail ou une gestion des horaires plus souple par exemple. D’après certaines études, seule une minorité avoue se réaliser au travail, s’agissant d’un cadre contraint et traditionnel, au sein duquel il est souvent difficile de se retrouver. En multipliant les activités, les slasheurs créent leur propre indépendance et une vie professionnelle sur-mesure.

Mais ne risquent-ils pas de tomber ainsi dans la précarité?

C’est au contraire une stratégie pour l’éviter. Avec une seule activité, on risque de se retrouver totalement démuni si elle devait s’arrêter. Le fait d’en avoir plusieurs permet une certaine marge de manœuvre en cas de coup dur, on ne met pas tous ses œufs dans le même panier.

‹Slasher› ne traduit-il pas une peur de l’ennui et un refus de choisir?

Nous sommes aujourd’hui habitués à faire plusieurs choses en même temps, car sollicités en permanence, et slasher semble être, entre autres, une adaptation à ce phénomène. Et puis le regard sur l’évolution professionnelle a considérablement changé. En effet, on valorise aujourd’hui davantage quelqu’un avec des expériences variées que le contraire, car il sera perçu comme plus dynamique. Il s’agit là d’une nouvelle manière d’envisager le travail, rendue possible, notamment, grâce aux nouvelles technologies.

Le phénomène se conjuguerait davantage au féminin qu’au masculin. La cause réside-t-elle dans les emplois à temps partiel, souvent typique de la vie professionnelle des femmes?

Il est certain que cela est dû au fait que les femmes composent la majorité des temps partiels en Suisse. Mais pas seulement: entre la gestion de la famille, les activité professionnelles et le service aux autres, les femmes ont généralement été davantage conditionnées à gérer plusieurs activités de front que les hommes.

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