2 octobre 2018

Ceux qui vont combattre te saluent!

Chaque mercredi soir, des passionnés se retrouvent à Lausanne pour croiser le glaive et le trident. Bienvenue au Ludus, où on remonte le temps pour se retrouver plongé au cœur de l’Antiquité.

Joane Latty (à gauche) et Barbora Davidek posent fièrement dans leurs costumes faits sur mesure (photo: Laurent de Senarclens)
Joane Latty (à gauche) et Barbora Davidek posent fièrement dans leurs costumes faits sur mesure (photo: Laurent de Senarclens).
Temps de lecture 7 minutes

Devant l’entrée, boucliers, glaives, casques et tridents s’entassent pêle-mêle. Bienvenue au Ludus, royaume des gladiateurs! C’est une salle de gym scolaire qui fait office d’arène et nous sommes au XXIe siècle plutôt qu’au Ier siècle après Jésus- Christ. Mais il suffit de regarder évoluer les sept participants pour se voir projeté d’un coup à Lousonna, au cœur de l’Empire romain.

Reconstituer le passé dans le détail

C’est que les élèves de ce cours hors du commun – qui fait partie de la large structure de l’École lémanique d’arts et d’actions – sont non seulement des passionnés d’histoire, mais aussi de vrais puristes.

Notre but est de recréer des vêtements et des armes les plus proches possible de ceux de l’époque en prêtant attention aux matériaux et aux techniques de confection utilisés,

Barbora Davidek

explique ainsi Barbora Davidek, diplômée en histoire et actuellement l’une des deux seules filles du groupe. Pour les aider dans leurs reconstitutions: de riches sources iconographiques, archéologiques (entre autres de nombreuses lampes à huile), mais aussi littéraires.

Les casques ont été fabriqués par un forgeron qui fait lui aussi partie de l’équipe (photo: Laurent de Senarclens).

«De nombreuses pièces d’équipement en métal ont été retrouvées, surtout à Pompéi (I), souligne Joane Latty, escrimeur, cascadeur et responsable de la section. On sait donc de manière relativement précise en quoi consistait le matériel de l’époque.

En revanche, on a de grandes difficultés à recréer l’aspect visuel des combats, car rien n’est écrit sur le sujet.

Joane Latty

On sait que beaucoup de gens appréciaient ces spectacles et qu’ils se rendaient par milliers dans les arènes. Mais on se demande s’il n’y avait pas une codification des gestes des gladiateurs, qui permettait à tous de bien voir le combat, même depuis les gradins les plus éloignés. Étant donné que les spectateurs avaient déjà vu des jeux de chasse et des mises à mort spectaculaires le matin, il fallait bien que les combats de gladiateurs, qui se déroulaient toujours l’après-midi, soient à la hauteur! Peut-être le simple fait de penser que les gladiateurs risquaient de mourir était-il déjà spectaculaire en soi?» 

Du mythe à la réalité

Foin de fantasmes, toutefois: nos spécialistes dévoilent que la réalité des combats antiques ne correspond en général pas à ce qu’en montrent les films et les peintures. Ainsi, le pouce levé pour épargner la vie du gladiateur? Complètement faux!

C’est le fléau des peintres romantiques qui biaisent toute l’histoire,

Barbora Davidek

s’insurge Barbora Davidek. Et la mise à mort systématique de la grande majorité des gladiateurs dans des torrents de sang? Faux, encore une fois! «Les gladiateurs avaient un statut extrêmement paradoxal, car ils étaient à la fois presque considérés comme des demi- dieux, un peu comme les footballeurs aujourd’hui, mais ils étaient aussi esclaves, c’est-à-dire situés tout en bas de l’échelle sociale, remarque Joane Latty. Et ils ne mouraient pas si souvent que ça. C’étaient des stars adulées, qui coûtaient cher à leur laniste, car elles devaient être entraînées, choyées, et ornées avec des armes incroyables. On les faisait donc se produire quelques fois par an seulement, et ce n’était certainement pas la foule en délire qui avait le dernier mot. On l’ignore souvent, mais

il y avait toujours deux arbitres par duel dans l’arène, qui évaluaient sans doute la qualité des confrontations.

Joane Latty

Un «métier» qui se mérite

Mais retournons à l’échauffement qui commence. Sous la direction de Joane, tous se mettent à sauter sur un pied en faisant de petits cercles avec les bras, avant d’enchaîner avec du sprint, des pompes et des pas chassés. Les respirations s’accélèrent et les joues rosissent, mais, après trente secondes de récupération, tous se lancent dans des séries d’abdos puis travaillent la nuque: «On dit oui, on dit non, on dit peut-être…», avant de passer à des exercices de rameur puis de faire la planche.

Un entraînement exigeant, mais, ainsi que le souligne Joane, «certains n’ont pas la possibilité de suivre un entraînement physique à côté, et il faut avoir une bonne condition pour participer à ce cours». C’est que le «métier» de gladiateur se mérite! Il faut en effet cinq à dix minutes pour enfiler l’ensemble de la tenue.

Lors des entraînements, par mesure de sécurité, seules des armes en bois sont utilisées (photo: Laurent de Senarclens).

Un casque pèse environ trois kilos. Et les démonstrations s’effectuent par tous les temps… «Nous avons participé dernièrement aux Celtiques de Vivisco (à Vevey, ndlr.), raconte David Keller. On devait passer à 14 heures et attendre notre tour en plein soleil. La prochaine fois, on saura qu’il faut mettre nos casques à l’ombre…» – «Oui, on apprend très vite ce genre de choses!», commente en riant Barbora.

Mais comme le note cette dernière: «Si on reproduit le mieux possible les armes et costumes de l’époque, on utilise aussi parfois du matériel moderne pour s’entraîner, comme des jambières de moto ou des masques d’escrime, ou alors on adapte l’équipement à l’usage. Avoir des jambières qui scient les chevilles, par exemple, ce n’est pas le but de l’exercice.»

→ Quand les romains rencontrent les Celtes... Plongez-vous dans l'ambiance des Celtiques de Visco en vidéo:

Des équipements sur mesure

Justement, tous viennent de troquer leur tenue de sport pour leur attirail de gladiateur qui est créé sur mesure pour chacun. «Essayez d’exercer les déplacements amples, avec remise en garde après», conseille Joane. Chacun se place devant un piquet planté dans un socle et commence à virevolter autour en donnant de grands coups de glaive en bois.

L’entraînement est généralement très individualisé, en fonction de l’équipement choisi, mais certains exercices destinés à améliorer des compétences générales, comme la réactivité, sont réalisés en commun. «Ici, ils s’entraînent exactement comme le faisaient les gladiateurs à l’époque: face à des palus, c’est-à- dire des piquets plantés dans le sol», explique Audrey Regnault.

Plus intéressée par les travaux en coulisse que par les combats, c’est elle qui a peint les splendides boucliers que brandissent les participants. «Je n’ai utilisé que des pigments naturels, de l’huile de lin, de la colle d’amidon et des colorants minéraux et végétaux, détaille-t-elle. Je me suis basée sur différents ornements de l’époque pour réaliser mes motifs et j’ai dû faire preuve de persévérance, surtout pour le vert: il faut en superposer beaucoup de couches pour qu’on voie la couleur qui, de plus, n’est pas du tout homogène!»

La couleur verte du bouclier n'a pas été simple à obtenir (photo: Laurent de Senarclens).

Un équipement en métal aussi fait main

«Il fait chaud!», souffle Simon Luprano d’une voix caverneuse en passant, le visage recouvert de son casque de secutor. Ce casque, c’est lui qui l’a fabriqué, ainsi que la plupart de ceux portés par ses camarades: le hasard faisant bien les choses, il est forgeron de profession. «J’ai mis environ deux jours pour le faire, mais en général, j’en fabrique plusieurs en parallèle, explique le jeune homme. Les soudures sont modernes, bien sûr, mais lors de démonstrations, j’utilise une forge à l’ancienne. Ce qui est difficile, c’est de donner un bel arrondi en utilisant le marteau. Mais

c’est important de bien faire, car un gladiateur ne ressemble plus à rien s’il a un casque tout de travers!

Simon Luprano

Barbora et Chloé Imesch s’arrêtent à côté de lui. «Pfff, s’exclame Chloé en ôtant son casque de gladiateur thrace, c’est pas mal, au niveau condensation, là-dedans! Je ne sais pas pourquoi c’est doublé en plastique, à l’intérieur?» – «À cause du métal qui ne doit pas toucher la peau», explique Barbora. – «Je pourrais remplacer ça par du tissu ou du cuir, ce serait bien, non?» – «Oui, mais il faudrait voir comment nettoyer tout ça…» Les deux filles remettent leurs casques et continuent à bavarder de manière assourdie. «Je ne suis pas sûre qu’elles comprennent encore tout ce qu’elles se disent…», commente Audrey en souriant.

Le port du casque demande parfois quelques efforts… (photo: Laurent de Senarclens).

Des combats en toute sécurité

Joane et Simon, eux, se sont lancés dans un nouveau combat «rétiaire contre scissor». «Ils adorent lancer la serpillière, s’amuse Barbora qui est revenue vers nous. Mais il n’y a pas à dire: le casque du secutor est le pire, il n’a aucune vision périphérique, et rend la respiration difficile.» Elle en profite pour souligner l’usage des armes en bois lors des entraînements, contrairement à celles en métal utilisées lors des démonstrations chorégraphiées: «Nous donnons l’impression de jouer, mais nous prenons toutes les précautions nécessaires. Avant d’entrer dans le groupe, chacun doit passer un noviciat d’escrime.

Il est essentiel que les participants soient formés, qu’ils aient conscience de leur corps, qu’ils sachent retenir les coups et qu’ils connaissent parfaitement les distances de sécurité.

Barbora Davidek

Soudain, totalement anachronique, la sonnerie de l’école se fait entendre: il est 22 heures. Un nouveau groupe entre pour s’exercer au maniement des armes du Moyen Âge, cette fois. Chloé, qui participe aussi à cet entraînement, troque son costume de thrace contre un habit de sport, tandis que Simon, épuisé, se contorsionne pour enlever sa chemise de mailles. «C’est sûr que c’est un investissement en temps et en énergie, commente Barbora. Mais si la gladiature ne nous amusait pas, on n’y participerait pas!

D’ailleurs, si on peut susciter des vocations… la salle est grande, il y a encore de la place!

Barbora Davidek

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