14 septembre 2018

Les automates ont moins le ticket

Les CFF ont prévu de ne pas remplacer des automates à billets peu rentables ou à bout de course. «Sans idée de démantèlement», promettent-ils, mais les usagers s’inquiètent.

distributeurs de billets CFF
Selon les CFF, les automates à billets sont de moins en moins utilisés. À l’inverse des commandes en ligne. (Photo: Keystone/Gaetan Bally)

Dévoilée par la Sonntagszeitung et Le Matin Dimanche la semaine dernière, la nouvelle a soulevé un véritable tollé dans la population: les CFF ont décidé d’enlever peu à peu des automates à billets peu utilisés ou trop vieux.

Or, sachant que, selon leurs propres dires, «environ cent cinquante d’entre eux impriment moins de vingt billets par jour», et que «quelques centaines arrivent en bout de course», cela pourrait vite représenter un nombre considérable de machines en moins – dont une majorité située en zones rurales. 

Néanmoins, les CFF se veulent rassurants: «Il n’y a bien entendu pas de démantèlement, les automates sont un canal de vente important. Mais nous désirons simplement les utiliser rationnellement, souligne ainsi le porte-parole Jean-Philippe Schmidt. L’idée est de maintenir au moins un automate dans chaque gare, mais nous en enlèverons sans doute quelques-uns ici ou là, lorsqu’ils atteindront la fin de leur durée de vie.» 

Ce dernier insiste également sur le fait que les automates sont dorénavant moins utilisés, en faveur des billets virtuels dont la part est passée de 32% à 38% l’an dernier: «Il s’agit pour nous d’adapter les canaux de vente aux demandes et aux besoins de nos clients. Et ceux-ci auront de plus en plus dans la poche cet automate personnalisé qu’est le smartphone.»

Que pensez-vous de la décision des CFF de diminuer le nombre d'automates à billets?

«On introduit clairement des barrières à l’usage pour certaines catégories de personnes»

Marc Antoine Messer, docteur ès sciences (EPFL) et directeur de Mobil’homme Sàrl .

Que pensez-vous de la dernière décision en date des CFF?

Cette décision de stratégie économique de limitation des coûts est compréhensible de la part des CFF. Mais il est important d’expliquer la logique qui se cache derrière. Les CFF produisent en effet différentes prestations par le biais des guichets ou des automates. Dans les deux cas, elles sont réalisées par l’entreprise et ont donc un coût important pour elle. Or, nous sommes aujourd’hui dans une sorte d’«ubérisation»* de la société, basée sur l’idée stratégique que ce travail sera dorénavant effectué par l’acheteur, grâce notamment à son smartphone. L’unique bénéficiaire de ce changement est l’entreprise, qui arrive ainsi à limiter ses coûts.

Qu’est-ce que ces changements graduels auront comme impact au quotidien?

La force du système de mobilité suisse est sa culture de l’intermodalité, qui permet à tous d’utiliser différents modes de transport selon leurs besoins. Grâce à des infrastructures très bien pensées, on peut facilement passer d’un mode à l’autre. Le problème, c’est que si nous ne sommes pas un utilisateur régulier des transports en commun, nous n’avons pas l’abonnement et nous aurons besoin d’acheter ponctuellement un billet. C’est là que la décision d’enlever des automates est contre-productive, car elle limite la capacité des voyageurs à changer ponctuellement de mode. L’autre problème, c’est que cette décision ne respecte pas le droit de l’individu de ne pas acheter de smartphone. C’est une limitation du libre choix du citoyen, qui l’oblige à acheter un produit informatique, puis à accepter les conditions de cession de ses données personnelles, tout ça pour avoir le droit de payer pour prendre le train. 

Est-ce que cette décision pourrait empêcher certaines personnes de se déplacer, au bout du compte?

Selon moi, les conséquences sociales que cela implique ne sont pas assez thématisées. Et c’est très dommageable. Le retrait graduel des automates ne va pas poser seulement un problème aux personnes qui ne sont pas initiées à l’usage des nouvelles technologies, mais va aussi conditionner tous ceux qui ont envie de prendre le train de manière spontanée, ou qui n’ont pas les moyens d’acheter un smartphone. On introduit clairement des barrières à l’usage pour certaines catégories de personnes. 

Le fait que les zones rurales soient les premières touchées vous surprend-il?

Non, et je trouve cette décision particulièrement dommageable. Car les chiffres indiquant l’utilisation absolue d’un automate ne renseignent pas sur son utilité. On voit ainsi que le taux d’équipement en abonnements en zones rurales est plus bas qu’en zones urbaines. Or, c’est justement là où les gens n’ont pas d’abonnements qu’ils vont avoir besoin de prendre davantage de billets ponctuellement. On se dirige de plus en plus vers une situation de territoires clivés, avec une très bonne desserte dans les zones urbaines, et des zones périphériques où non seulement la desserte en transports en commun, mais désormais aussi la possibilité d’en profiter sont limitées. Cela engendre un cercle vicieux, où moins il y a d’utilisateurs des transports communs, moins il y a de raisons objectives de maintenir ce service et où finalement les transports en commun sont peu à peu supprimés.

Pensez-vous que le phénomène va s’aggraver ces prochaines années?

La tentation sera forcément grande pour les opérateurs d’économiser encore davantage. Maintenant, il faut voir s’il y a une réponse des citoyens et un relais politique à ces limitations du service public. Les citoyens doivent entrer en jeu, afin qu’il n’y ait pas qu’un intérêt économique qui soit pris en compte, mais aussi une qualité de service.

*Nouveau modèle économique basé sur le numérique pour faire baisser les coûts.

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