6 février 2018

Charlotte Gainsbourg: «J’aime ne pas m’aimer»

Sacrée artiste féminine de l'année aux Victoires de la musique, la comédienne et chanteuse Charlotte Gainsbourg montera sur la scène du festival Antigel à Genève le 17 février 2018, première date d’une tournée internationale.

Charlotte Gainsbourg
Charlotte Gainsbourg aime se mettre en danger en jouant des rôles qui ne lui ressemblent pas. (Photo: © Amy Troost)

On a souvent l’occasion de vous voir au cinéma, mais votre carrière musicale, elle, est plus saccadée. Avant «Rest», votre dernier album datait de 2011. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de vous remettre à la chanson?

En musique, pour moi, la démarche est beaucoup moins évidente qu’au cinéma. Je suis à l’origine des projets, contrairement aux scénarios que je reçois. Et puis, ce disque, je le voulais très personnel, le plus personnel possible. J’ai eu envie d’écrire les textes des chansons, une première pour moi. Ça m’a pris énormément de temps. J’imagine que certains écrivent de manière plus spontanée, mais pour ma part, il m’a fallu de nombreuses étapes pour être sûre de mon coup et pour terminer l’album. C’est comme ça que je fonctionne, aujourd’hui je l’accepte: je suis lente, j’ai besoin d’être rassurée, de ne pas avancer dans le noir. Mais quand je me suis rendu compte que ça marchait, j’ai fini par me faire confiance et j’ai pris énormément de plaisir.

Si vous n’écriviez pas jusqu’à présent, était-ce parce que vous aviez peur d’être comparée à votre père?

Oui, forcément, c’est une évidence. D’ailleurs, j’ai toujours été très claire sur les raisons qui me poussaient à chanter en anglais plutôt qu’en français: je ne voulais pas qu'on puisse comparer mon travail au sien. Comme c’était difficile de faire mieux que lui, j’aurais eu l’impression de partir déjà perdante. J’étais peut-être trop fière… Jusqu'au jour où, heureusement, j’ai accepté l’idée d’être moins douée que mon père, différente. Et j’ai arrêté de me juger.

Difficile en effet de sortir de l’ombre de deux icônes comme vos parents! Avez-vous l’impression d’avoir réussi à vous faire un prénom?

Je n'en sais rien. Bien sûr que c'est compliqué de se faire un nom, c'est toujours le problème des filles et fils de, surtout quand on a des parents aussi connus, aussi aimés que les miens. Mais je pense qu'à mon âge, j'ai fait mes preuves. Un peu. Si les gens n'appréciaient pas ce que je fais, je pense que je n'aurais pas continué. Les métiers d'acteur et de chanteur sont difficiles parce qu'on a besoin d'être jugé par le public, et en même temps on n’a pas envie d'être arrêté dans son élan. C'est compliqué de donner tout pouvoir au public quand même.

Vous signez avec «Rest» un album très personnel, très intime. Vous y évoquez notamment le décès, celui de votre père, vos peurs enfantines, votre timidité. S’agissait-il pour vous d’un exutoire?

Quand j’ai commencé à travailler sur ce projet, ma principale envie était d’écrire. Pas sur un thème précis, juste d’écrire, de m’exprimer. Et comme je ne me sentais pas l’âme d’un poète, capable de trouver les mots justes à propos de n’importe quel sujet, j’allais inévitablement parler de choses très intimes, qui me touchaient de près. J’ai donc commencé, avec beaucoup de plaisir, à écrire des textes sur mes enfants, sur moi, ma timidité notamment, dont j’avais envie de me moquer. Quant à la mort de mon père, je voulais l’évoquer très ouvertement, sans pudeur, sans réserve.

Vous parlez également de la disparition de votre sœur Kate Barry en 2013…

Oui. Quand elle est morte, je n’avais pas envie de parler d’autre chose, tout cela était très à vif: j’ai donc continué à écrire sans trop me poser de questions, sans me demander si ça valait le coup ou pas, alors que je m’interrogeais beaucoup sur les autres textes, ceux sur mes enfants, sur moi-même, je n’étais jamais sûre que c’était suffisant.

Dans la chanson «Lying with you», vous adressez à votre père une véritable déclaration d’amour. Une réponse à son «Lemon Incest» de votre adolescence?

Il est vrai que les deux textes sont liés, dans le sens où ils parlent de ma relation avec mon père, mais je ne dirais pas qu’il s’agit d’une réponse. D’ailleurs, c’est drôle, ce n’est que récemment que j’ai réécouté «Lemon Incest», de même que «Charlotte for ever» (chanson écrite par Serge Gainsbourg en 1986 et interprétée en duo avec sa fille, ndlr). Comme je m’apprêtais à monter sur scène, je me demandais quels titres j’avais envie de chanter, outre ceux de mon album. Ces deux chansons sont apparues comme une évidence. Elles évoquent l’amour que mon père et moi avions l’un pour l’autre, le rapport absolu, infiniment pur et magique qui nous unissait.

Pourtant, «Lemon Incest» avait suscité la polémique à l’époque…

Bien sûr, les gens ont été choqués par l’utilisation du mot inceste et mon père a joué avec ça, ça l'amusait, mais le texte en lui-même est très beau. Je le revendique totalement, il n'y a pas d’ambiguïté dans ce qu’il me fait chanter.

Vingt-six ans après sa mort, est-il encore très présent dans votre esprit?

En fait, j'ai beaucoup de mal à me sortir de mon enfance. Je revisite tout ce qui m’a ébranlée. C'était magique, cette époque. J’ai l’impression que tout ce qui a été de plus beau, de plus marquant, de plus joyeux, ça s'est passé durant mon enfance. Mais je prends aussi du plaisir à idéaliser cette période, je déforme peut-être un peu la réalité. Je suis quand même très passéiste, j'ai tendance à imaginer que c'était mieux avant. Sans pour autant être à jamais insatisfaite.

On a qualifié votre album d’impudique. Vous avez également joué dans des films très provocateurs, comme «Antichrist» ou «Nymphomaniac», de Lars Von Trier. Or, vous le dites vous-même, vous êtes plutôt timide. N’est-ce pas un peu contradictoire?

En fait, je pense que ça a du sens. C'est justement parce que je suis timide que j'ai envie de faire ces expériences: elles me permettent de me sortir de ma personnalité. Je n'ai qu'une envie, c'est de faire des choses qui ne me ressemblent pas, de me mettre en danger, d'être dans une position inconfortable. J'ai enfin compris que c'était quelque chose qui me stimulait. On me dit souvent, aussi, que je ne suis jamais satisfaite de mon travail, que je ne m’aime pas, mais c’est comme ça que je fonctionne: j'aime ne pas m'aimer, j'aime ne pas être satisfaite, j'aime me dire que je vais essayer de faire mieux. Cette envie de progresser, de m’améliorer, de ne pas baisser les bras, c'est aussi un moteur pour continuer. Pour que ça ne s’arrête jamais. Pour ne pas mourir, en fait.

Y a-t-il encore des rôles que vous rêvez d’incarner?

Je ne sais pas. J’ai récemment eu la chance d’incarner la mère de l’écrivain Romain Gary dans La promesse de l’aube. C’était un très grand rôle, qui m’a demandé beaucoup d’efforts: j’ai dû apprendre une langue, me prêter au jeu du vieillissement physique. Ce genre de rôles sont rares. Alors j'espère que ce ne sera pas le dernier et que je pourrai trouver d'autres projets aussi forts. Mais c'est vrai que ça place la barre très haut. Enfin, quoi qu’il arrive, j'aime tourner, donc peu importe l'ampleur du rôle.

Charlotte Gainsbourg a pour la première fois écrit les textes de ses chansons. (Photo:© Amy Troost)

Avez-vous toujours envie de jouer dans un film d’horreur?

Oui. J’adore les films d’horreur, même si j’en regarde moins qu’avant. C’est un style qui m’intéresse. En fait, j'aime beaucoup le cinéma de genre, les comédies aussi, mais quand on n’est pas un acteur reconnu dans ce domaine, c’est difficile de se faire accepter, et aussi d’assumer ce genre de rôles. Ça me plairait également beaucoup de jouer dans un polar.

Vous vivez depuis quelques années aux États-Unis. La distance avec votre compagnon Yvan Attal n’est-elle pas trop difficile à vivre?

C'est difficile d'être loin, mais on fait tout pour se retrouver le plus souvent possible.

Et pour en revenir à la musique, travaillez-vous déjà sur un prochain album?

Oui. J'y pense déjà maintenant: vu le temps que je prends à faire les choses, il vaux mieux que je m'y mette le plus tôt possible! Ce sera de nouveau quelque chose de très personnel, sinon je n'en vois pas l'utilité. Mais ce n’est pas toujours évident de provoquer l’écriture.

Très timide, Charlotte Gainsbourg a eu du mal à sortir de l'ombre de ses parents. (Photo: © Amy Troost)

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