11 juin 2020

«Le temps presse pour les deux piliers»

Afin de répondre à la situation critique des caisses de prévoyance, le Conseil fédéral propose de réformer le deuxième pilier. Christoph Ryter, directeur de la Caisse de pensions Migros, explique pourquoi la proposition n’est pas suffisante.

Christoph Ryter, les premier et deuxième piliers présentent des problèmes majeurs. Où le besoin de réformer est-il le plus urgent?

Le temps presse pour les deux ­piliers. Le financement de l’AVS se révèle difficile: les versements sont supérieurs aux rentrées issues des cotisations et des impôts. Une réforme du deuxième pilier est également urgente. En effet, dans de nombreuses caisses, le ­capital-vieillesse épargné à titre individuel et les revenus produits par ce dernier ne suffisent plus à couvrir le versement effectif des pensions conformément aux dispositions légales.

Le Conseil fédéral a lancé une réforme du deuxième pilier, celui de la loi sur la prévoyance professionnelle (LPP). Il vise notamment à diminuer le taux de conversion minimal de 6,8 à 6%. Est-ce nécessaire?

Je souhaite dans un premier temps clarifier un élément: il ne s’agit pas de retirer quoi que ce soit à quelqu’un. Au contraire. L’âge de la retraite, fixe aujourd’hui, implique un élargissement permanent du domaine des prestations, sans que personne ne s’en rende compte. Nous vivons plus longtemps et percevons par conséquent plus de prestations, tout en cotisant moins dans le cadre de ce deuxième pilier. Il en va de même que pour le budget d’un ménage: si l’on dépense plus que ce que l’on gagne, à la longue, on rencontrera des difficultés. Il s’agit d’atténuer un peu ce problème.

Une baisse de 6,8 à 6% est-elle suffisante?

Non. D’un point de vue purement arithmétique, le taux devrait être inférieur à 5% dans le cadre d’un rendement attendu de 2% des placements.

Christoph Ryter, 52 ans, est vice-président de l’Association suisse des institutions de prévoyance et directeur de la Caisse de pensions Migros (photo: DR).

Tous les futurs retraités ne sont pas égaux face à la baisse du taux de conversion. Qui est le plus durement touché?

Toutes les caisses dont le taux de conversion se situe encore aujourd’hui autour de 6,8%. Seule une minorité est concernée: à peine un tiers de l’ensemble des quatre millions d’assurés LPP. Il s’agit d’ordinaire d’assurés ­travaillant dans les petites et moyennes entreprises. Les dispositions minimales de la LPP prévoient les prestations qu’une caisse de pensions est obligée de fournir a minima en fonction de l’âge, en cas de décès et d’invalidité. La réforme du Conseil fédéral traite cette question inévitable. Il est vrai que la plupart des caisses des entreprises dépassent ce minimum en versant des prestations supérieures. Elles ont d’ailleurs déjà adapté leurs taux de conversion à la partie surobligatoire, celle allant au-delà du minimum. Actuellement le taux de conversion moyen se situe autour de 5,8% pour les caisses de pensions suisses.

La réforme prévoit que la baisse du taux de conversion pour les nouveaux retraités soit compensée par des suppléments de rente fixes pour tous, financés par une retenue sur le salaire de 0,5%. Cela induit une nouvelle redistribution en faveur des plus âgés.

Tous les nouveaux retraités doivent recevoir une majoration mensuelle fixe pouvant aller jusqu’à 200 francs dans les 15 prochaines années, et ce, qu’ils soient concernés par la baisse du taux de conversion minimal de la LPP ou pas. La redistribution entre les plus jeunes et les plus âgés en est même renforcée au lieu d’être diminuée. Voici un exemple de calcul: pour une personne âgée de 50 ans avec un salaire annuel de 100 000 francs, les nouvelles retenues sur son salaire s’élèveraient jusqu’à sa retraite à un total de 7500 francs (soit 0,5% pendant 15 ans). Elle toucherait plus tard 24 000 francs supplémentaires sur sa retraite, issus de ce fonds de compensation (100 francs par mois sur une retraite de 20 ans). La différence de 16 500 francs est financée par une personne active plus jeune, qui gagnera elle-même nettement moins dans le futur. Cette répartition basée sur le principe de l’arrosoir rend cette réforme onéreuse.

Des critiques se font entendre concernant cette proposition de réforme: certaines associations professionnelles et certains partis s’y opposent. Va-t-elle passer la rampe?

La proposition du Conseil fédéral ne réussira sûrement pas, en l’état, à réunir la majorité. Ce n’est cependant pas une tragédie. Il existe des alternatives. Celles-ci prévoient une compensation peu avant la ­retraite, mais se limitant à dix années, concernant uniquement le minimum LPP et pouvant être financée par chaque caisse, moyennant des provisions en grande partie déjà prévues. Toutes les propositions envisagent sur le long terme une hausse des cotisations afin de pouvoir compenser la baisse du taux minimal de conversion LPP par un avoir de vieillesse plus élevé à la retraite. Je suis certain qu’on aboutira à une solution adéquate.

Quelles sont les alternatives visant à compenser les pertes en matière de capital-vieillesse?

De nombreux leviers existent: la durée d’épargne en est un. Une des propositions alternatives concernant la réforme suggère que l’on commence à économiser pour sa retraite dès 20 ans au lieu de 25 ans. Une autre option vise à augmenter les cotisations d’épargne. Il serait en outre possible de réduire la déduction de coordination. Ce sont les personnes travaillant à temps partiel et les employés avec des bas revenus qui en bénéficieraient.

Vous n’avez pas encore abordé le relèvement de l’âge de la ­retraite. Cela serait pourtant la solution la plus simple...

En effet, le rallongement du processus d’épargne par le biais d’un recul de l’âge de la retraite constituerait incontestablement le moyen le plus efficace. On économise plus longtemps et on perçoit une retraite moins longue. Mais les politiques déclarent que cela ne ferait pas l’unanimité. La plupart des caisses de pensions considèrent déjà aujourd’hui l’âge de départ à la retraite avec flexibilité. En ­effet, il varie entre 58 et 70 ans.

Dans ce cas, quel devrait être l’âge de la retraite?

Depuis la mise en place de l’AVS en 1948, l’espérance de vie a augmenté d’environ 7 ans. En partant d’une durée de cotisation de 40 ans (de 25 à 65 ans) et d’une retraite de 20 ans, il faudrait ­repousser l’âge de la retraite de 8 mois pour chaque année de vie supplémentaire, dans le cadre d’un système durable, afin de pouvoir bénéficier de 4 mois en plus de retraite. On arriverait donc aujourd’hui à un âge de la ­retraite aux alentours de 70 ans.

Mais combien de personnes travaillent maintenant au-delà de l’âge habituel de la retraite?

Dans la pratique, il s’agit encore d’une minorité, notamment concernant des caisses de pensions de premier plan, pour lesquelles il est possible de bénéficier d’une retraite anticipée. De plus, l’employeur doit évidemment être d’accord avec la poursuite de l’emploi après l’âge ordinaire de la retraite.

La situation des employés plus âgés est vraiment délicate sur le marché de l’emploi: toute personne de plus de 50 ans en recherche d’emploi connaît la chanson...

On oublie souvent que le chômage est bien plus important chez les personnes plus âgées. En effet, si l’on perd son travail à plus de 50 ans, il faudra plus de temps avant de retrouver un poste.

Jusqu’à aujourd’hui, les employeurs considèrent souvent les retraites anticipées comme une mesure de restructuration qui tombe à point.

Mais un changement de mentalité à cet égard va sans conteste se produire au cours des prochaines années, car les personnes quittant le marché du travail seront plus nombreuses que celles y entrant. La pénurie de main-d’œuvre ne se cantonnera pas aux spécialistes, mais concernera des catégories plus larges. Les employeurs seront automatiquement enclins à fidéliser leurs collaborateurs.

Quels conseils donner aux assurés pour bénéficier de la meilleure prévoyance?

Pour ma part, je veillerais à atteindre les prestations maximales dans le cadre de ma propre caisse de pensions. Une possibilité de ­rachat figure sur le certificat de prévoyance envoyé chaque année.

N’est-on pas mieux servi en se constituant soi-même son propre troisième pilier?

Dans le cadre de ce troisième pilier, la gestion d’actifs n’offre pas les mêmes conditions que le système standard. Les frais sont plus élevés et les perspectives de rendement souvent plus basses que dans le cas d’une caisse de pensions. De toute façon, le compte 3a ne dispense quasiment plus d’intérêts.

Vous voulez dire qu’il ne faut plus investir dans le troisième pilier?

Non. Mais il est très souvent préférable de se constituer en priorité une bonne couverture d’assurance par le biais de rachats dans sa caisse de pensions pour obtenir ensuite une pension de retraite correcte, plutôt que de miser d’emblée sur un troisième pilier.

Articles liés

Avec son outil calculant les coûts réels de production par pays, Suzanne de Treville a notamment séduit l'administration Obama en 2014.

«Les managers doivent se réveiller»

Le même problème en même temps: tous les pays du monde sont confrontés au Covid-19 (photo: Getty Images).

Tous dans le même bateau

En mode virtuel, la chappelle Sixtine, vidée de ses touristes, est encore plus impressionnante.

Evadons-nous

La vie continue