18 juin 2020

L’ange gardien des régions de montagne

C’est en Suisse orientale que se trouve l’unique site de test pour les chutes de pierres. L’ingénieur Andreas Lanter y évalue des barrières de protection sophistiquées qui retiennent les éboulements.

Il n’a pas le vertige: Andreas Lanter inspecte le filet de protection qui doit arrêter un bloc de huit tonnes.
Il n’a pas le vertige: Andreas Lanter inspecte le filet de protection qui doit arrêter un bloc de huit tonnes.
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De la petite Opel blanche qui a servi en ce jour de mai nuageux à un test de chutes de pierres, il ne reste qu’un étrange mélange de tôle froissée, de plastique éclaté, de sièges en lambeaux et de verre brisé. Une grue a en effet laissé tomber sur le pauvre véhicule un bloc de roche de 1,4 tonne depuis une hauteur de 36 mètres. L’expérience rappelle ce qui peut arriver sur les routes de montagne en l’absence de structures en béton armé, de murs de terre et de filets de protection.

La carcasse de la voiture se trouve à proximité de l’ancienne carrière de Lochezen, au-dessus du lac de Walenstadt, qui relie les cantons de Saint-Gall et de Glaris. Ce terrain accidenté est le seul site suisse de test pour les chutes de pierres. Mis en service en 2001, il était alors unique à l’échelle européenne. Depuis, des installations similaires ont été ouvertes dans les Alpes italiennes. Sur le site de Lochezen, des ingénieurs, des monteurs et des techniciens de mesure testent les solides ­filets de protection qui sont implantés dans les parois rocheuses au-dessus des routes et des voies ferrées.

Là où il pleut des pierres

Difficile d’accès, le site de test se trouve sur un plateau, en contrebas d’une paroi de calcaire à pic. On y accède par une route forestière nécessitant un permis spécifique, puis par un funiculaire. Une multitude de panneaux d’avertissement visent à éloigner les visiteurs importuns.

Le site est exploité par la société Geobrugg, basée à Romanshorn (TG), qui est leader du marché européen des filets de protection contre les chutes de pierres. Le jour de notre visite, l’un des spécialistes de cette entreprise souhaitait tester un nouveau type de filet. Andreas Lanter, un homme à l’allure athlétique, se sent visiblement à l’aise entre les rochers et les grosses machines de construction. L’ingénieur de 30 ans jauge du regard l’arête supérieure de la falaise. Une grue y est montée, dont les contours disparaissent presque dans la brume. Un bloc de béton avec un noyau d’acier est suspendu à sa flèche. La masse pèse huit tonnes. Celle-ci tombera sous peu depuis une hauteur de 41,5 mètres dans le filet de protection qui arrêtera sa chute.

Test réussi: le filet a pu arrêter le bloc de béton lâché d’une hauteur de 41,5 mètres.

«Le filet ne mesure que dix mètres de large», explique Andreas Lanter. «C’est un vrai défi, car une barrière plus large pourrait mieux amortir l’impact. Certaines conditions autour des routes de montagne ne permettent toutefois d’utiliser que des filets étroits. C’est pour cela que ce test est important.» L’expert entreprend alors de monter un escalier métallique fixé à la paroi. À l’aide d’un mousqueton, il accroche son harnais d’escalade à un câble métallique horizontal et progresse sur une passerelle étroite jusqu’au filet de protection implanté solidement dans la roche à l’aide de poutres massives en acier Andreas Lanter inspecte encore une fois soigneusement tous les composants de la barrière anti-éboulement: elle est composée essentiellement de câbles métalliques et d’une ­ossature en anneaux d’acier. À cela s’ajoutent ce qu’on appelle des éléments de freinage: des plaques métalliques qui se plient de façon contrôlée en cas d’impact et absorbent ainsi l’énergie.
Un peu plus tard, Andreas Lanter, placé à une distance de sécurité, donne le signal pour lâcher le bloc. Des caméras spécifiques sont alors déclenchées pour capturer l’impact au ralenti. Les techniciens de mesure ont installé un ­scanner laser 3D, qui doit ensuite enregistrer une image de la déformation du filet.

Une calamité venue d’en haut

Pendant un instant, le silence règne. Personne ne parle. Puis la boule de béton tombe comme une météorite dans la brume grise et s’écrase sur la barrière. Le filet ressemble alors à une chaussette fatiguée. Pourtant il a arrêté le bloc de béton à environ cinq mètres du sol. «Il faut environ une dizaine de tests de ce type avant que la barrière soit prête pour la certification, après une période de développement de deux ans», explique l’ingénieur. «Aucune simulation par ordinateur ne peut encore remplacer exactement les essais sur le terrain.»

Andreas Lanter ne perd jamais patience dans ce travail de longue haleine. Il connaît bien les responsabilités qui sont en jeu. Ses filets ne protègent pas seulement l’Axenstrasse du lac des Quatre-Cantons, mais aussi par exemple la légendaire route côtière Chapman’s Peak Drive au sud du Cap, ou bien encore des lignes ferroviaires japonaises, sur lesquelles circulent des trains à grande vitesse. Le spécialiste est certain de ne pas se retrouver à court de travail dans les années à venir: «À cause du réchauffement climatique, le permafrost recule, ce qui rend les parois rocheuses instables. Il y a aussi le phénomène de l’étalement urbain dans les Alpes: «Aujourd’hui, on construit des maisons dans des ­endroits que nos ancêtres auraient ­évités par peur des éboulements.»

Des montagnes avec une date de péremption

Est-ce qu’être constamment confronté à des risques naturels dans sa vie professionnelle change un individu? Est-ce qu’Andreas Lanter se tient à l’écart des montagnes dans ses loisirs? «Au contraire», rétorque-t-il. Alpiniste passionné, il aime escalader le Schafbergwand du massif de l’Alpstein.

Mais il garde toujours son œil de professionnel. Lors de ses randonnées et sorties d’escalade, il prête attention aux lignes de fractures dans les parois rocheuses et aux traces laissées par des éboulements antérieurs dans les troncs d’arbres.

«Je trouve les montagnes incroyablement belles», assure-t-il. «Mais je ne les vois pas comme des monuments naturels éternels. Elles étaient autrefois plates et, avec une lenteur infinie, elles finiront à nouveau par disparaître. C’est pour ça que les ­parois rocheuses s’effritent et qu’il y a des morceaux de roche qui tombent et que nous devons arrêter.»

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