9 mai 2018

Des repas chauds pour ceux qui sont dans la précarité

Le jour, de plus en plus de personnes dans la précarité se rendent au Club social de la ville de Genève pour partager un repas gratuit. Certains viennent de perdre leur emploi, d’autres sont à la retraite ou vivent dans la rue.

club social genève
Ce musicien de rue est bien connu à Genève: il joue principalement dans le tram 12. (Photos: Olivier Vogelsang)

Les rues du quartier de Plainpalais sont encore mornes, le ciel un peu bas et gris. Il n’est pas encore midi, pas encore tout à fait l’heure de casser la croûte. Les travailleurs sont toujours dans leurs bureaux, les étudiants dans les amphis d’Uni Mail. Mais en face de l’imposant bâtiment de l’université où se faufile une ruelle, c’est une autre histoire. Là, dans un immeuble sans charme, se trouve le Club social rive gauche, géré par la Ville de Genève. Tous les jours, plus de deux cents personnes s’y rendent pour bénéficier d’un repas gratuit, mais aussi pour créer du lien. Et le lieu affiche toujours complet. Pourtant, devant l’entrée, ni queue ni bruit n’indiquent qu’ici il est déjà l’heure de s’attabler. Seuls deux hommes tirent sur le filtre de leurs cigarettes avant d’entrer dans le hall. Ils montent les quelques marches d’escalier jusqu’à la porte d’où s’échappent des odeurs de café chaud et des bruits de réfectoire. Nous emboîtons leur pas. Ils tendent leurs tickets-repas à l’un des travailleurs sociaux avant d’ajouter à ce geste une franche poignée de main.

Public large

«Bonjour! Bienvenue!» Déjà on entend les gens s’interpeller par leurs prénoms. L’ambiance chaleureuse et détendue contraste avec celle, plus cafardeuse, qui règne dehors en cette fin d’hiver. Mais dans cette entente complice, nous sentons déjà que nos visages nouveaux et nos maladroits tâtonnements interrogent. Angélique Demierre, collaboratrice au Club social, nous aborde donc aussitôt et se charge de nous accueillir. En tout, près d’une soixantaine de convives – majoritairement des hommes – ont pris place autour des tables qui garnissent l’espace de ce réfectoire au sol orangé et aux murs blancs ponctués de quelques tableaux. «Il y a plus de 80% d’hommes, confirme la collaboratrice. Ils viennent pour la plupart d’Afrique, du Maghreb ou d’Amérique du Sud. Certains sont Suisses et d’autres ont des permis ou sont sans papiers.» Ils ont en commun d’être pour beaucoup des habitués. «Une minorité vient ponctuellement, plutôt en fin de mois ou suite à un passage difficile. On a aussi de plus en plus de personnes âgées qui ont, par exemple, connu une perte d’emploi et qui ont des difficultés à en retrouver un. Certains aussi sont à l’AVS, mais ont besoin d’un complément.»

Les bénévoles servent ce jour-là pour le service de midi un menu composé de poisson et de légumes à une soixantaine de convives.

L’heure tourne. Celle du deuxième service de midi a sonné. Les bénévoles s’affairent autour du buffet pour mettre en place les derniers détails. Luis, l’un des travailleurs sociaux, se charge quant à lui de faire le silence dans la salle pour annoncer le menu: «Aujourd’hui ce sera cabillaud, ratatouille et riz.» Puis, comme dans un ballet bien orchestré, les uns après les autres se lèvent et se dirigent en file vers le buffet. Après avoir rempli son assiette, Jean* s’assoit seul à l’une des tables. «Je viens ici presque tous les jours depuis quelques mois, lance le Genevois. Ce n’est pas une partie de plaisir, mais il faut passer par là. Je suis à l’AI et j’ai été forcé de venir ici depuis que j’ai dû quitter mon appartement parce qu’il était insalubre. Avec mes problèmes de santé, je ne pouvais plus y rester. Maintenant, je dors à l’hôtel de l’hospice général. Ça me coûte très cher: 85 francs par nuit. Je n’ai pas d’autre choix, parce que vous savez, c’est très dur de trouver un logement à Genève dans ma situation.»

En quête de lien social

Il est bientôt 13 heures, le moment de lancer le troisième et dernier service du midi. Les nouveaux arrivés s’installent pendant que les autres quittent le lieu. Près de la sortie, une femme occupée sur son téléphone portable nous explique qu’elle attend l’appel d’un éventuel employeur. «Je suis marocaine, mais je vis depuis plusieurs années à Madrid, explique la quinquagénaire. Je suis venue en Suisse dans le but de trouver un emploi, mais je n’ai que quatorze jours avant que mon visa n’expire. Et pour le moment, je constate que c’est vraiment compliqué. Je voudrais trouver un travail d’employée de maison parce qu’en Espagne la vie est très difficile avec la crise. Je n’ai que 426 euros par mois pour vivre.»

Je suis venue en Suisse dans le but de trouver un emploi, mais je n’ai que quatorze jours avant que mon visa n’expire

Une Marocaine

Eldorado helvétique

Pour Philipp Schroft, chef du service social de la Ville, le profil de cette femme est très courant. «Plusieurs personnes viennent notamment d’Espagne, des personnes qui ont d’ailleurs déjà vécu une première immigration avant d’arriver en Suisse. Avec la libre circulation, nombreux sont ceux qui tentent leur chance dans ce qu’ils perçoivent comme l’Eldorado helvétique. «Une vision qui est un leurre, surtout dans la ville du bout du lac. «Tout le monde vient à Genève, constate Luis, travailleur social depuis quatorze ans. C’est le port de toute la Suisse romande. Dans la restauration, ils ont tous des immenses piles de CV qui attendent. C’est complètement saturé.» Luc* a d’ailleurs fait l’expérience de cette âpre réalité: «Je viens d’Orléans en France et ça fait environ six mois que je suis en Suisse. Je recherche du boulot dans la restauration comme plongeur ou même dans le nettoyage. Mais pour le moment je ne trouve rien. Je crois qu’ici on n’aime pas les Français. En attendant de trouver quelque chose, je vis sur mes petites économies et je dors dans la rue ou dans un parking quand je ne suis pas chassé par la sécurité.»

Travailleurs sociaux et bénévoles appellent les personnes à venir se servir.

Comme Luc, ils sont nombreux à dormir dehors. «La grande majorité des gens qui arrivent à l’accueil de jour passent la nuit dans les parcs ou près de la gare et de l’aéroport, détaille Angélique Demierre. Il y a aussi beaucoup de personnes qui vivent en colocation dans des conditions précaires ou dans des caves et des allées, surtout quand les abris PC sont fermés. Il y en a enfin quelques-uns qui ont leur propre appartement, mais ils sont rares.» Robin* a la chance d’être l’un de ceux-là, mais ça n’a pas toujours été ainsi. «Il y a dix ans, je vivais dans la rue et ça fait plusieurs années que je viens ici régulièrement. Le problème, c’est qu’on nous prend pour de la merde, des vauriens. Les gens de l’extérieur s’adressent à nous comme si on était des malades. Ils veulent voir en nous la bête curieuse. Ça prendra peut-être encore cinquante ans, avant que les gens nous respectent.» «Respect», «dignité», des termes qui reviennent, ici plus qu’ailleurs, comme une rengaine. À ceux qui n’ont plus rien ou si peu, ces valeurs sont centrales. D’ailleurs pas question pour eux de quitter le lieu sans aider au rangement et au nettoyage. Une façon de donner un coup de main en retour.

Ça prendra peut-être encore cinquante ans, avant que les gens nous respectent

Robin*

Il est 14 h 30. Les chaises sont montées sur les tables et on passe un dernier coup de balai avant de refermer le lieu. Certains repartent dans la rue, d’autres attendront le dîner du soir, l’ouverture d’un l’abri PC ou d’un autre centre d’accueil de nuit. Et demain, ils seront nombreux à revenir dès 7 heures pour récupérer leur ticket-repas du midi, ce précieux sésame.

* Prénoms d’emprunt

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