26 avril 2018

Un Cluedo grandeur nature

Qui a tué Monsieur MacAdam, le directeur de la Neuchâtel Asphalte Co.? Dans le Val-de-Travers, un Cluedo grandeur nature redonne vie chaque mois au bâtiment historique de cet ex-fleuron industriel.

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Le plateau en carton plastifié du Cluedo est ici remplacé par un immeuble grandeur nature, avec des salles bien réelles à inspecter. (Photos: Matthieu Spohn)
Temps de lecture 6 minutes

Une pluie glaciale s’abat sur les forêts du Val-de-Travers (NE) en cette sombre après-midi du 16 février 1984. Hanté par la brume, le site des anciennes mines d’asphalte, jadis fleuron industriel mondial, a quelque chose d’inquiétant. Et il a de quoi… Le corps de Philémon MacAdam, directeur de la Neuchâtel Asphalte Company Limited, a été retrouvé inanimé. La police soupçonne un assassinat. À cette époque, l’épuisement du gisement et l’arrivée sur le marché de bitumes artificiels contrariaient les affaires de l’entreprise et Monsieur MacAdam ne pouvait honorer ses dettes. Afin de faire la lumière sur cette affaire, les forces de l’ordre ont dressé une liste de dix suspects et répertorié huit armes et dix scènes de crime potentielles.

Ancrée dans un contexte historique bien réel, cette intrigue relève pourtant de la fiction. Nous voici dans l’univers d’un Cluedo géant, investissant chaque mois l’un des anciens bâtiments de l’entreprise minière, à 250 mètres de l’entrée des galeries d’extraction. Ce divertissement fonctionne selon le principe du jeu de société bien connu: mener l’enquête pour reconstituer la scène du crime. Sauf qu’ici, le plateau en carton plastifié fait place à un immeuble grandeur nature. Et les joueurs doivent passer au crible dix salles bien réelles.

Le bâtiment historique de la Neuchâtel Asphalte Company Limited.

Dans la veine des «Escape rooms»

Occupé par une fiduciaire durant des années, le bâtiment où travaillaient autrefois les ingénieurs du site industriel a été racheté en 2015 par la société Goût & Région. L’entreprise touristique, qui organise depuis trente ans des visites guidées dans les anciennes galeries, avait d’abord l’intention d’y implanter une chocolaterie artisanale. Vite abandonné en raison d’un problème d’épuration des eaux, le projet tombe aux oubliettes et la société s’interroge sur une nouvelle façon d’investir le bâtiment. «Nous nous sommes inspirés des «Escape rooms» (jeu d’évasion grandeur nature dans lequel il faut élucider des énigmes pour sortir d’une pièce, ndlr) qui se développent un peu partout en ce moment», explique Odile Roulet, co-créatrice du jeu et responsable du marketing chez Goût & Région.

En place depuis octobre dernier, le Cluedo géant semble avoir tapé dans le mille. D’abord proposée à des groupes privés – sorties de clubs ou d’entreprises, anniversaires, etc. – cette activité a rapidement été ouverte au grand public, attirant une trentaine de curieux par mois. Un chiffre encore dérisoire face aux 22 000 visiteurs qui fréquentent le musée chaque année. «Le but est d’offrir un complément ludique à la visite des mines, en lien avec l’histoire du lieu. D’ailleurs, tous les noms des suspects font écho au contenu du musée», explique cette fana de jeux de société.

Alors, qui a donc tué Monsieur MacAdam? S’agit-il de Mademoiselle de la Presta qui rêve de devenir célèbre par tous les moyens? Ou de Monsieur Simplon, mineur depuis vingt ans qui manie les explosifs tous les jours? Ou serait-ce encore la secrétaire de direction, Madame Tarmac, qui connaît tous les secrets de l’entreprise? Nous avons mené l’enquête! Dans la salle commune de ce «bâtiment des ingénieurs», une trentaine de participants babillent et rigolent, attendant le début du jeu. Cinq groupes sont formés: «FBI», «NSA», «CIA», «NCIS» et, le nôtre, «KGB». Nous faisons connaissance avec nos coéquipiers. L’agent Tamara Young est, dans son autre vie, cheffe de produit dans l’horlogerie. Habitant à Bienne, elle est venue avec son conjoint Aurélien Groussin, designer numérique, et de ses amis Florence et Joachim Loetscher de Bôle (NE), qui travaillent dans le management et le contrôle qualité. Ces deux couples se sont retrouvés ici un peu par hasard. «On devait aller skier, mais le temps nous a découragés. On a trouvé ce Cluedo en cherchant un plan B sur internet», explique Florence. Comme les autres équipes, nous avons six minutes par pièce pour trouver les indices qui y sont dissimulés.

Les participants commencent à chercher les indices.

Course contre la montre

Les dés sont jetés: nous commençons par le bureau. Après un passage précipité sur les escaliers, nous arrivons dans une sobre pièce au mobilier rétro. Entre ces murs au papier peint jaunis commence alors un joyeux capharnaüm. On fouille les tiroirs, on vide les porte-crayons, on ouvre les armoires, on retourne les chaises, on décroche les tableaux. Tamara attire notre attention sur des bouts de papiers griffonnés qui traînent sur le bureau. Ces symboles veulent-ils dire quelque chose?

Une fois les six minutes écoulées, on se rue à nouveau dans la salle commune pour découvrir quelle sera la prochaine pièce à inspecter. Des cris de filles retentissent. «C’est l’équipe du «FBI» qui a dû trouver un indice!» Au sein de ce groupe de copines, une jeune femme qui fête ses trente ans s’est vu offrir cette activité en guise de cadeau. «On se prend vraiment au jeu!», lâche-t-elle entre deux coups de dé. Pendant ce temps, Nicole Blaser, l’une des responsables, remet les lieux en ordre pour les prochaines équipes. «J’ai deux minutes pour tout ranger. Parfois cela relève de l’exploit, car certains n’hésitent pas à tout mettre sens dessus dessous.» À peine sommes-nous descendus pour jeter le dé que déjà nous remontons dans les étages, destination chambre à coucher. Nous inspectons chaque matelas, tâtons chaque taie d’oreiller. Le crime aurait-il été commis en ces murs? Ou plutôt entre les catelles froides et austères de la salle de bain? Ou peut-être encore dans la salle à manger, où couverts et chandeliers encore dressés semblent attendre des convives fantômes?

Trouver des indices s’avère cauchemardesque...

Un secret bien gardé

Après un début pourtant triomphant, le doute s’installe au sein de l’équipe. La bibliothèque nous donne du fil à retordre. Avec ses interminables collections de timbres et ses rangées sans fond de recueils de lieder et de poèmes allemands, trouver des indices s’avère cauchemardesque. «C’est rageant!», s’exclame Florence, le nez dans les dictionnaires. «On va chercher trop loin», lance Aurélien, désemparé.

Il nous aura fallu trois passages dans cette satanée bibliothèque pour réussir à percer son mystère. Entre-temps, le groupe «NSA» a gagné la course en 1 heure et 24 minutes. Bien que déçus d’avoir traîné sur la fin, nos coéquipiers semblent satisfaits par l’expérience. «C’était rythmé, je n’ai pas vu le temps passer», commente Joachim qui relève les différences de difficultés entre les pièces. Comme les autres participants, ce dernier s’appliquera à garder le secret de sa découverte. À ceux qui désirent connaître l’épilogue de mener leur propre enquête!

Peut-être que la clé de l'énigme est dans ce coffre?

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