5 juillet 2018

Eau, mon amour

Huit Romands et un point commun: leur passion pour les lacs et les rivières. De l’homme-grenouille à la femme poisson, de la jeune championne au navigateur endurci, aucun n’imagine pouvoir vivre loin du bruissement des vagues et des courants.

Salvatore Barone
Salvatore Barone a plongé dans le monde entier, mais il est toujours heureux de retrouver son lac. (Photos: François Wavre/Lundi13)

«Je suis quasiment tous les jours sur le lac»

Karin Buchet, 40 ans, directrice d’une école de wakeboard, Genève.

«J’ai fait partie des premiers bébés nageurs! Ça a déterminé toute la première partie de ma vie. Il faut dire que j’ai été chanceuse: j’ai grandi au bord du lac, dans la nature, dans une famille d’épicuriens. Mon grand-père avait un voilier, un étang, un bateau à rames et j’allais pêcher l’omble avec lui. Toute petite, j’allais aussi relever les filets avec les pêcheurs de Nyon à 5 heures du matin. Ce lac Léman, j’y suis beaucoup attachée! J’ai fait pendant des années de la compétition de ski nautique. À l’adolescence, je me suis mise à fond dans le sport, j’étais sur l’eau matin, midi et soir, même le jour de ma matu… Et un jour, j’ai découvert le wakeboard: la hauteur, les sauts périlleux, le freestyle. La planche de 1 m 30 tractée à 15 m derrière le bateau permet d’exécuter toutes sortes de figures en l’air.

En 1996, j’ouvrais mon école de wake, Wake up, à deux pas du jet d’eau. Transmettre, enseigner, donner confiance est pour moi primordial. Le wakeboard est un sport très accessible: on peut en faire de 3 à 75 ans et avoir du plaisir très vite, même si on n’a pas le sens de l’équilibre...

Oui, j’aime ce lac, parce qu’il est splendide, qu’on voit le Mont-Blanc, les vignes de Cologny, le Grammont…

Karin Buchet

Je suis une amoureuse du lac. J’ai fait, plus tard, du kitesurf, de l’aviron, de la plongée, de la planche à voile, mais j’ai aussi lavé les coques et fait de la mécanique sur bateau à moteur. Depuis trente ans, je suis quasiment tous les jours sur l’eau. Oui, j’aime ce lac, parce qu’il est splendide, qu’on voit le Mont-Blanc, les vignes de Cologny, le Grammont… La diversité y est merveilleuse!

La toute dernière tendance en matière de glisse, c’est le wakefoil et surffoil. Une planche avec un hydrofoil qui permet de voler à environ un mètre de l’eau. Ce sport est destiné à des glisseurs aguerris, parce qu’il est très sensible. La moindre pression, le plus petit changement d’équilibre font chavirer. Il faut travailler l’attention, la mémoire musculaire. Je m’entraîne actuellement tous les jours pour pouvoir enseigner ce sport dès juillet. Je vais rider à 6 heures du matin. Quand le lac est d’huile, que tout se réveille, c’est le meilleur moment pour fendre l’eau. Et le Léman avec son vent thermique, son petit clapot se prête très bien à ce nouveau sport.»

«Une goutte à l’échelle planétaire»

Lionel Gauthier, 36 ans, géographe et conservateur du Musée du Léman, Genève

«Enfant, je me rappelle avoir davantage batifolé sur les plages que dans le lac. Parce que je suis né au début des années 1980 et que le Léman était vraiment sale à cette époque-là. Donc, mes premiers souvenirs liés à l’eau, ce sont les piscines. Je ne suis pas un nageur invétéré ni un navigateur, plutôt un admirateur contemplatif du lac. Il faut dire qu’il est un peu le fil conducteur de mes recherches au musée à Nyon. En cela, notre institution est assez unique, car elle est l’une des rares en Suisse à s’intéresser à la fois aux poissons et aux pêcheurs.

Le Léman est le plus grand lac d’Europe occidentale, mais à l’échelle planétaire c’est une goutte d’eau. Et pourtant, il fait partie des dix ou vingt lacs les plus célèbres au monde. Pas pour ses caractéristiques naturelles, mais parce qu’il s’est passé énormément de choses sur ses rives et sur ses eaux. Notamment en matière de sciences, d’art, d’inventions et de diplomatie.

Le Léman fait partie des dix ou vingt lacs les plus célèbres au monde. Parce qu’il s’est passé énormément de choses sur ses rives et sur ses eaux

Lionel Gauthier

Parmi les anecdotes que l’on raconte, il y a celle du sommet entre Reagan et Gorbatchev à Genève. Au cours d’une promenade au bord du lac, le président des États-Unis aurait demandé à son homologue soviétique: «Quand vous voyez cette beauté, comment pouvez-vous ne pas croire en Dieu?» Et c’est cette remarque qui aurait incité Gorbatchev à accepter la liberté de culte en URSS. Autre caractéristique de ce lac: il a plusieurs noms, Léman en français et lac de Genève en allemand et en anglais. Mais dans la région, on l’appelle tout simplement le lac parce qu’il n’y en a qu’un comme lui et que c’est objectivement le plus beau (Rires)

«Le Léman, c’est ma carte postale»

Henri-Daniel Champier, 62 ans, pêcheur professionnel, Clarens.

«Je suis né au bord du lac à Vevey. Quand il y avait des tempêtes, le vent et les vagues fouettaient la façade de l’immeuble où on habitait. C’était l’époque où on pêchait à la main, on construisait des cabanes au bord de l’eau. À 15 ans, j’ai voulu devenir pêcheur. Mais mes parents m’ont fait faire un apprentissage de commerce et je me suis retrouvé dans un bureau à aligner des chiffres avec des gens jamais contents… À 23 ans, j’ai racheté le permis et la cabane et je suis devenu pêcheur indépendant. Je commence à 5 heures du matin et je termine à 22 heures. Il faut poser les cages, les relever, démailler le poisson, l’écailler, en tirer les filets et démêler… les filets! Je pêche tout sauf les sirènes: féra, perche, brochet, truite, tanche, gardon… Parfois des plongeurs viennent ouvrir les nasses ou couper les cadenas à la pince pour libérer le poisson. Ce sont des vandales.

Il m’est arrivé de pêcher une fois en rivière, mais je préfère le Haut-Lac. C’est presque une partie de moi-même

Henri-Daniel Champier

Le Léman, c’est mon lieu de travail et ma carte postale. La qualité de l’eau s’est améliorée, c’est un des lacs les plus surveillés au monde. Mais les rives sont trop urbanisées, noyées sous les quais. J’ai lancé l’association Le Chemin des Galets en 2006 pour revitaliser les berges. Sur les 200 km de pourtour du Léman, il ne reste que 3% de rives naturelles. Or, les poissons ont besoin de ces lieux de grève pour frayer. Depuis que l’on a renaturé l’embouchure de la Veveyse, les goujons et les ablettes sont revenus! Il m’est arrivé de pêcher une fois en rivière, mais je préfère le Haut-Lac. C’est presque une partie de moi-même. Cette année, la pêche est maigre. Il faut dire que, depuis qu’il y a des cormorans, il y a moins de truites… Mille cormorans, ça mange 220 000 kg de poissons. L’autre problème est que le Léman n’est pas assez aleviné. Il faudrait remettre 50 millions d’alevins de féra par an, mais le plan piscicole n’en prévoit que 10 millions…

Pêcher, c’est le plus vieux métier du monde. Le but n’est pas de s’enrichir, disons que je tourne, je fume mes poissons artisanalement et je les vends moi-même, mais il faut de la passion. C’est parfois un peu le bagne, mais je le veux bien!»

«La plongée, c’est un sport à part, entre le mystère et l’aventure»

 Salvatore Barone, 41 ans, plongeur, Puidoux

«J’ai appris la plongée à 16 ans dans le Léman. Et je n’ai plus jamais arrêté! Il faut dire que je suis né à Vevey et que, pendant vingt ans, je me suis réveillé juste à côté du lac. La plongée m’a toujours fasciné, c’est un sport un peu à part, paisible, entre le mystère et l’aventure. Bien sûr, je vais plonger dans le monde entier, dans les Pouilles, aux Maldives. Mais je suis toujours content de rentrer: l’eau du lac est plus sombre, avec son côté verdâtre mystique et il y a souvent une belle luminosité jusqu’à 50 mètres de profondeur. L’hiver, on plonge encore davantage, la visibilité est meilleure, c’est comme du cristal parce qu’il y a moins de plancton en suspension.

Pour moi, la plus belle plongée, c’est le lieu de l’épave de L’Hirondelle à 60 mètres de fond, au large de La Tour-de-Peilz. J’ai dû faire une centaine de descentes à cet endroit, on ne se lasse jamais de regarder ce vapeur de 1862, même s’il s’est malheureusement détérioré.

Je vais plonger dans le monde entier, dans les Pouilles, aux Maldives. Mais je suis toujours content de rentrer

Salvatore Barone

Dangereux, le Léman? Disons que la formation y est plus difficile qu’en mer, à cause du froid, l’eau à 6-7 °C, et de la visibilité changeante. Mais si l’on respecte certaines règles, que l’on progresse lentement, tout va bien. Souvent les gens brûlent les étapes et se retrouvent narcosés à 40 mètres de profondeur… Les accidents, c’est quasiment toujours une erreur humaine, rarement la faute du matériel et jamais celle du lac.»

«Nager en eau libre, c’est hyper-dur»

Swann Oberson, 31 ans, coach en natation, enseignante en éducation physique et championne du monde 2011 de natation en eau libre sur 5 km, Meinier (GE)

«D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été dans l’eau. J’ai fait les bébés nageurs et ensuite j’ai enchaîné avec l’école de natation. Comme mes parents avaient un voilier sur le lac Léman et le projet de faire le tour du monde en bateau (Ils l’ont réalisé quand Swann avait 4 ans, ndlr), ma maman nous a inscrits mon frère et moi à ces cours pour que nous puissions nous débrouiller dans l’eau. Elle n’avait pas du tout l’intention de faire de nous des compétiteurs. D’ailleurs, moi j’ai continué la natation surtout pour les copines, on se marrait bien dans les vestiaires. Mais j’aimais aussi m’entraîner et j’ai toujours progressé jusqu’à intégrer l’équipe de Suisse. Et là, je me suis mise à rêver aux Jeux olympiques (Elle y participera à deux reprises en 2008 et 2012, ndlr)

C’est dans ce but que j’ai commencé la natation en eau libre. Parce que je suis meilleure sur les longues distances. Les premiers championnats du monde auxquels j’ai participé, c’était à Séville, dans le Guadalquivir. En ressortant du fleuve, je me suis dit: «Plus jamais!» Nager en eau libre, c’est hyper-dur, très physique, ça n’a rien à voir avec une piscine. Il y a plein de paramètres à maîtriser: les vagues, les courants, la température de l’eau… Et aussi les adversaires, car il n’y a pas de lignes, pas de repères et que c’est parfois un peu la bagarre entre nageuses. Le plaisir est venu par la suite, avec l’expérience.

Le Léman est super propre, facilement accessible, il y a peu de courants, il n’est pas dangereux… Et puis, je l’aime, c’est mon lac!

Swann Oberson

Grâce à ce sport, j’ai pu découvrir plein d’endroits extraordinaires. Comme Cancún au Mexique où l’on partait d’une plage idyllique pour aller nager dans les eaux chaudes et limpides de la mer des Caraïbes. Évidemment, après une telle expérience, ça fait un choc de retourner dans le Léman. Mais c’est quand même un lieu idéal pour quelqu’un qui fait de l’eau libre: il est super propre, facilement accessible, il y a peu de courants, il n’est pas dangereux… Et puis, je l’aime, c’est mon lac!»

«La petite sortie peut virer au cauchemar»

Yvan Ravussin, 53 ans, navigateur, constructeur de pièces en composite dans le domaine nautique et vainqueur du Trophée Jules Verne 2012, Bussy-Chardonney (VD)

«Enfant, j’étais dans l’eau tout le temps, un vrai poisson. J’ai appris à nager durant les vacances, dans une piscine à La Grande-Motte, pendant que mon père faisait des régates. Après, j’ai fait de l’apnée, de la plongée, j’étais un vrai fana de chasse sous-marine. Le virus de la régate, c’est mon père qui me l’a transmis. J’avais 13 ans quand j’ai fait mes premières courses avec lui, sur un 470. Après, il s’est construit un 8 mètres et on a fait un peu toutes les régates du Léman. C’est comme ça que ça a commencé.

La particularité de ce lac? Eh bien, il est imprévisible. Vous avez beau regarder les applications météo, les conditions changent tout le temps: il peut être paisible le matin et se déchaîner l’après-midi. Du coup, la petite sortie peut rapidement virer au cauchemar. Pour bien naviguer sur ce lac, il faut être dessus comme on dit, faire des réglages en permanence. Impossible de se reposer parce que le scénario est pratiquement toujours à rebondissements. C’est d’ailleurs ça qui fait la force des navigateurs suisses, c’est qu’ils apprennent à exploiter le bateau à 100%.

Le lac, c’est comme la montagne, il faut le respecter

Yvan Ravussin

Le Léman, pour moi, c’est un condensé de belles histoires mais aussi de mauvais souvenirs. J’ai perdu trois copains ici, ils ont coulé. Ça fait partie de la vie! Le lac, c’est comme la montagne, il faut le respecter. Et puis, une fois qu’on en a fait le tour, il donne l’envie d’aller voir le large, c’est en quelque sorte le début d’une aventure…»

«Ces bateaux dégagent un tel charme»

Monique Stuut, 47 ans, caissière à la Compagnie générale de navigation sur le lac Léman (CGN), Troistorrents (VS)

«Le lac Léman et les Alpes, c’est la combinaison parfaite pour moi. Même si parfois la mer me manque. Quand ça arrive, je retourne la voir aux Pays-Bas. J’ai grandi à Leiden, entre Amsterdam et La Haye, à 15 km des plages. Et les étés, nous les passions à bord du petit yacht de mon père, sur les canaux et rivières de Hollande. Avec mon frère, on nageait, on pêchait, on jouait aux pirates, c’était la belle vie! C’est vrai que j’ai toujours eu un lien avec les bateaux, mais je n’imaginais pas qu’un jour je travaillerais à la CGN.

Oui, je suis tombée amoureuse de ce lac! Il a un sacré caractère

Monique Stuut

Cela fait cinq ans que je suis employée de cette compagnie. Comme tout le monde, j’ai grimpé les échelons: d’abord batelière, puis contrôleuse et maintenant caissière. À terme, j’aimerais bien devenir commissaire de bord pour naviguer sur les bateaux à roues à aubes. Ils dégagent une telle puissance, un tel charme… Lors de la dernière parade navale, j’ai eu la chance d’être sur l’un des six navires Belle Époque qui participaient à cet événement sur le Léman. J’ai eu des frissons.

Oui, je suis tombée amoureuse de ce lac! Il a un sacré caractère. Très changeant, car il peut passer de calme à carrément sauvage en quelques minutes. À cause des vagues, les traversées peuvent d’ailleurs s’avérer inconfortables, au point qu’il m’arrive d’être contente de retrouver la terre ferme. On affronte aussi le froid et la pluie. Ce métier n’est pas toujours romantique comme on pourrait le croire lorsque l’on nous voit naviguer par un beau jour d’été.»

«Je cherche à montrer le monde du poisson»

Michel Roggo, photographe subaquatique, 66 ans, Fribourg

«J’ai toujours vécu au bord de l’eau. Enfant, je pêchais avec mon père, je jouais dans la Sarine après l’école. Je construisais des radeaux, la rivière était noire de nases à l’époque. À 30 ans, j’ai commencé la photo parce que je m’ennuyais dans le métier d’instituteur… et j’ai très vite photographié des poissons! J’ai compris alors que l’eau était une black box: on ne sait pas ce qui se passe en dessous. Cette curiosité m’a amené à imaginer des solutions techniques. J’ai fait construire des boîtiers étanches à télécommande, que je n’ai jamais cessé de perfectionner. Un matin, j’ai pris une canne à pêche et j’ai accroché l’appareil photo au bout. Ça a été le jackpot! 

Je n’utilise jamais le flash: ça détruit la magie, ça casse tout. Et puis, j’aime le ras de l’eau, les jeux de réfraction et de réflexion, il m’arrive de plonger avec masque et tuba pour 50 cm d’eau! La lumière qui passe à travers les algues, c’est comme dans une cathédrale. L’appareil n’est qu’un outil, l’important est de photographier avec le cœur, pas avec le cerveau. Je cherche des formes, des lignes, des milieux de vie. Je cherche une image de lac qui explose de vie, montrer le monde du poisson, mais plus le poisson lui-même. C’est ma façon de faire de la peinture avec la lumière sous l’eau.

A la mer Rouge, je préférerai toujours une petite source en Gruyère

Michel Roggo

Entre 2010 et 2017, j’ai réalisé le Fresh Water Project: photographier l’eau douce, exclusivement, dans quarante endroits de la planète. J’ai vécu sept ans sous adrénaline, j’en ai tiré une exposition, à Bâle l’année prochaine, et un livre Aqua. J’aime aller là où je peux sortir des images folles, capter la magie des lieux, alors que d’autres rêvent de la mer Rouge. Mais à ce supermarché des couleurs, je préférerai toujours une petite source en Gruyère. La rivière dans une vallée, c’est une source de vie.»

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