24 octobre 2018

Comme un violon sur l’eau

Surnommés les «Stradivarius du lac», les voiliers en bois conçus par le Genevois Henri Copponex à partir de 1938 et baptisés les Lacustre font l’objet d’une vénération particulière dans les milieux nautiques. (photo: Isabelle Favre).

Le Lacustre "Rose des vents"
La rénovation du «Rose des vents» a duré trois ans et il vogue désormais fièrement sur les eaux du Léman (photo: Isabelle Favre).
Temps de lecture 7 minutes

Un chiffre: 65. Un symbole: le trèfle noir. Le polo de Jean-Raymond Wehrli dit tout. Pour les vieux loups de lac en tout cas. Le trèfle indique que son bateau, le Rose des vents, est un Lacustre, et le chiffre, qu’il s’agit du 65e de la série.

Les Lacustre? Des voiliers légers, en bois, dessinés dès 1938 par un ingénieur civil genevois devenu architecte naval, Henri Copponex, surnommé bientôt «le prince du Léman», tandis que les Lacustre, eux, au fil des ans et de la légende, auront droit à la flatteuse appellation de «Stradivarius du lac».

Une régate de Lacustre sur le Léman en 1947, avec le «Fleur bleue» en tête (photo: Musée du Léman).

«Il en existe plus de 250», explique Jean-Raymond Wehrli, président de l’Association nationale des propriétaires de Lacustre (lien en allemand). Surtout désormais en Suisse alémanique où il s’en construit encore: «Ils naviguent sur le lac de Zurich ou celui de Constance, dont les ports peu profonds sont parfaits eux.» Si là-bas ce serait plutôt l’aspect «régate» qui intéresse les propriétaires de Lacustre,

sur le Léman, c’est le côté historique qui prime, on navigue sur des vieilles coques, avec des mâts en bois.

Jean-Raymond Wehrli

À l’origine, les Lacustre étaient construits avec «des lattes qui font toute la longueur du bateau, alors que de nos jours, c’est du bois moulé, du contreplaqué qui épouse la forme du bateau. Mais le rendu reste magnifique.» Il y a bien eu des tentatives de construire des Lacustre en plastique, car «en bois cela coûte bien plus cher, mais cela n’a pas trop marché.

Les gens veulent un Stradivarius, et avec un Stradivarius en plastique, la musique n’est pas aussi belle.

Jean-Raymond Wehrli

Un Lacustre, ça glisse sur l’eau quand d’autres bateaux donnent l’impression de pousser l’eau.» De plus, il avance: «Il nous est arrivé de gagner des manches de régate contre des bateaux modernes en plastique.»

Un coup de pouce du destin

Son Lacustre, Jean-Raymond Wehrli l’a acquis en 1999, après avoir vu une annonce à la Société nautique de Genève: «Je voulais rénover un bateau, en bois de préférence. Il n’y en a pas de cinquante sortes, on en trouve en mer, donc pas forcément liés à l’histoire locale. Quand j’ai vu «Lacustre à vendre», j’ai fait le rapprochement avec le Fleur bleue.

Fleur bleue? Le plus célèbre des Lacustre, en cours de rénovation à Versoix, au chantier naval de Philippe Durr (lire notre encadré ci-dessous). «J’ai toujours navigué à la Société nautique et je me rappelle le Fleur bleue qui rentrait et sortait, avec M. Thorens à la voile.»

Quant au Rose des vents, c’est sous un tunnel de maraîchers à Bex (VD) que Jean-Raymond Wehrli le découvre: «Les propriétaires voulaient le rénover, mais ils n’avaient aucune idée de la voile, et ont abandonné au bout de cinq ans. Le bateau était en bon état, mais complètement démonté.

La rénovation, entreprise avec un copain qui possède un chantier naval, a pris trois ans.

Jean-Raymond Wehrli

Il a fallu respecter les règles précises qu’avait édictées Henri Copponex en dessinant le Lacustre: «Les voiles doivent respecter une certaine taille, porter le trèfle en signe de reconnaissance. L’électronique à bord est aussi interdite, etc.»

Quant à la signification exacte de ce trèfle, même Françoise Copponex, la fille d’Henri et un peu la gardienne du temple, se perd en conjectures: «C’est un mystère. Le trèfle peut représenter l’argent, mais mon père ne s’y intéressait pas du tout. Il a trois feuilles et ne symbolise donc pas un porte-bonheur. Je regrette énormément de ne pas lui avoir demandé à l’époque.»

De nombreux plans d’époque sont archivés et il existe de nos jours des bateaux signés Copponex dans toute l’Europe. (photo: Isabelle Favre).

Elle montre des cahiers couverts d’équations, de colonnes de chiffres, d’esquisses, ainsi qu’une étrange machine dont la fonction ne saute pas aux yeux: «Mon père a fait tous les calculs pour ses plans avec ça. J’en entends encore, petite fille, le bruit cric-cric-cric. Les plans, il les dessinait à la plume, à l’encre de Chine, au tire-ligne.»

Une vraie vocation

Ingénieur civil, Henri Copponex, né en 1907, a toujours eu la passion des bateaux: «J’ai des photos de lui enfant avec des maquettes et il était tout le temps au bord du lac.» Il a donc assez vite commencé à dessiner des bateaux. Le premier en 1934, le Moucheron, «un petit bateau, un ‹lesté›. Puis, en 1938, le Lacustre, «un bateau très chatouilleux, mais avec une ligne».

L’architecte naval Henri Copponex, qui a dessiné le Lacustre en 1938, lors des Jeux olympiques de Rome en 1960 (photo: J0 Rome).

Françoise Copponex raconte qu’elle aurait «beaucoup aimé naviguer avec son père. Mais généralement il ne me prenait pas parce qu’il allait jauger et régler un bateau, essayer des voiles, c’était du travail et je l’aurais dérangé.» Henri Copponex était aussi un navigateur de premier plan: «Il a obtenu la première médaille olympique suisse en yachting, Jeux de Rome en 1960, sur le Ballerina, plans Copponex évidemment. Sur les dix-neuf bateaux participant à la compétition, cinq avaient été dessinés par lui.»

Françoise Copponex, fille d’Henri Copponex, préside l’Association des archives Henri Copponex qui a été créée en 2006 (photo: Isabelle Favre).

Françoise Copponex estime que cette expérience de navigateur aura été décisive dans la conception des Lacustre:

Pour dessiner un bateau comme ça, il faut avoir navigué, il faut comprendre les vents, comprendre le lac, comprendre les courants.

Françoise Copponex

Le paradoxe de l’histoire

Henri Copponex n’a jamais eu son propre bateau: «Il venait d’une famille modeste et l’entretien d’un bateau aurait coûté cher. Et avoir un bateau à lui l’aurait empêché de naviguer sur d’autres bateaux qu’il avait dessinés, c’était une telle passion qu’il voulait régler le bateau pour qu’il marche comme il avait prévu qu’il marche.» Pour Jean-Raymond Wehrli naviguer sur des bateaux en bois représente «un autre charme, une autre atmosphère. J’ai tellement de plaisir à barrer le Rose des vents!

Ce sont des bateaux très sensibles. Philippe Durr a dit que si on savait barrer un Lacustre, on savait barrer tous les bateaux du monde.» Barrer un Lacustre n’a en effet rien d’évident: «C’est un bateau très rond au-dessous, et pas très lourd, 1,6 tonne. Quand il y a peu d’air, il tourne sur lui-même, il faut donc tout le temps le faire avancer. Ce n’est pas un bateau très réactif, il y a toujours un petit décalage entre la manœuvre et le mouvement du bateau. On peut être surpris et avoir l’impression qu’il ne se passe rien.»

Mais le plaisir est garanti: «l’avantage de ces bateaux, c’est qu’ils sont très bas sur l’eau sans qu’on ait la crainte de tomber comme sur une barque de pêche qui bouge. On a les pieds au-­dessous du niveau de l’eau et on attrape moins le mal de mer sur un Lacustre que sur un plus gros bateau. Certains disent que c’est un bateau de femme.

On ne peut pas le diriger, on peut juste essayer de l’empêcher de faire tout ce qu’il veut.

Jean-Raymond Wehrli

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