7 septembre 2017

Quand lire et écrire posent problème

Alors que les métiers évoluent et que les exigences croissent, de nombreux employés se heurtent à des problèmes en lecture, en écriture, en maths et en informatique. La campagne nationale «Simplement mieux» a été lancée ces jours afin de leur venir en aide et d’encourager la formation.

Marie Stella
Depuis qu'elle a suivi les cours de l'association Lire et Ecrire, la vie de Marie Stella a changé.

Mails, statistiques, rapports, formulaires: ces dernières années, le quotidien professionnel s’est transformé en véritable vampire administratif. En parallèle, les exigences des employeurs ne cessent d’augmenter et de se spécifier, obligeant les employés à fournir un travail non seulement plus important, mais aussi plus polyvalent et spécialisé. Le problème, c’est que cela exige un grand nombre de compétences de base supplémentaires – que les employés, engagés généralement pour une expérience professionnelle spécifique, ne possèdent pas forcément.

Des statistiques obsolètes

C’est ainsi qu’une enquête nationale, menée au printemps dernier par la Fédération suisse Lire et Ecrire auprès de ses participants aux cours, dévoilait que 56% d’entre eux estimaient leurs compétences en lecture et écriture insuffisantes pour leurs activités professionnelles. La plupart travaillent dans les secteurs des soins, de l’horlogerie et de la manutention, de l’hôtellerie et de la restauration, ainsi que dans les professions de la conciergerie et du nettoyage. «C’est deux fois plus de personnes que lors d’une même enquête menée en 2007, souligne Brigitte Pythoud, directrice romande de l’association.

Le problème, c’est que les derniers chiffres officiels sur les compétences des adultes datent de 2003: on comptait alors 800 000 personnes illettrées en Suisse.

Mais avec le changement sociétal vécu durant ces quinze dernières années, ainsi que l’arrivée des nouvelles technologies, on peut être sûr que le nombre a augmenté! Il est absolument nécessaire d’avoir à disposition des études actuelles pour pouvoir bien évaluer la situation.»

Campagne de sensibilisation

En lien avec la nouvelle loi sur la formation continue – entrée en vigueur le 1er janvier 2017 – la Fédération suisse Lire et Ecrire, en collaboration avec la Conférence intercantonale pour la formation continue (CIFC) et différents autres partenaires, vient ainsi de lancer une campagne nationale, intitulée «Simplement mieux». Soutenue par le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), cette campagne a trois objectifs: donner de la visibilité et de l’importance aux compétences de base, permettre de faire écho à la nouvelle loi sur la formation continue (LFCo), dont le but est entre autres de renforcer considérablement l’offre de formation en lecture, écriture, calcul et informatique, et enfin sensibiliser les personnes concernées.

Brigitte Pythoud explique en effet que, souvent, ces dernières préfèrent mettre en place des stratégies pour dissimuler leurs lacunes, plutôt que d’affronter la réalité. Par ailleurs, l’enquête de Lire et Ecrire a dévoilé que seulement 1% suivaient des cours: «Cela signifie que les gens concernés ne savent souvent pas qu’il existe des cours spécifiques, mis en place en fonction de leurs besoins individuels, puisque les acquis sont très différents d’une personne à l’autre.»

Une collaboration interinstitutionnelle

Voilà pourtant déjà de nombreuses années que la Fédération suisse Lire et Ecrire propose différents cours de base – lecture, écriture, calcul et initiation informatique et numérique. Dans le cadre de la campagne, elle travaille en complémentarité avec d’autres associations pour élargir l’offre de cours partout en Suisse, et a mis en place un numéro gratuit (voir ci-dessous) pour orienter les gens vers la formation dont ils ont besoin.

Une brochure a également été prévue pour les entreprises. «Il y a une vraie volonté de collaboration interinstitutionnelle entre la Confédération, les cantons et les acteurs du terrain, remarque Brigitte Pythoud. Avant, la formation continue était destinée aux cadres et aux spécialisations. Nous voulons changer cette vision des choses, et c’est d’ailleurs une demande du Conseil fédéral lui-même que les personnes en emploi aient désormais accès aux compétences de base. Mais il faut sensibiliser tout le monde à la fois, de l’opinion publique aux politiciens, en passant par les institutions relais comme l’ORP et les professionnels de l’aide sociale.»

Une lutte de longue haleine

Cet idéal se confronte toutefois encore aux hésitations, voire à l’opposition opiniâtre de nombreux employeurs: refus de changer ou alléger les horaires pour que les employés suivent une formation complémentaire – ou, pire, utilisation des cours donnés par les associations Lire et Ecrire pour évaluer le niveau des employés et de ceux qu’ils désirent engager. C’est ce qui explique que les témoins de ce dossier aient préféré conserver leur anonymat, et que certains employeurs eux-mêmes, ayant pourtant déjà mis en place des cours pour des collaborateurs, aient refusé de nous répondre.

Le SEFRI est toutefois en train de mettre en place un programme de développement, qui prévoit que les employés puissent suivre des cours sur leur lieu de travail, et que les employeurs désirant organiser des cours de compétences de base puissent demander une subvention.

Il faudra encore beaucoup de conviction et de pourparlers avant que les entreprises adhèrent à l’idée que, pour avancer, il est essentiel d’investir dans le capital humain.

Brigitte Pythoud

«Mais je pense qu’il y a quand même maintenant beaucoup d’acteurs qui veulent que ça bouge.»

La campagne «Simplement mieux» sera menée dans les trois régions linguistiques sous forme de flyers, affiches et spots TV jusqu’à fin décembre.

Témoignage

«Je suis devenue une autre personne, tranquille et légère»

Marie Stella (prénom d'emprunt), 54 ans

«Je suis arrivée de l’île Maurice en Suisse à 16 ans, et ai eu mon premier enfant à 17 ans. Je connaissais l’alphabet, mais ne savais ni lire ni écrire, car je souffrais d’une dyslexie qui n’avait pas été identifiée. C’était pour moi un handicap terrible. J’ai toutefois travaillé durant vingt-trois ans comme aide animatrice dans différents EMS, puis je suis devenue responsable d’un groupe de huit personnes qui effectuaient des nettoyages. Personne ne s’est jamais rendu compte de mes lacunes, car j’avais différentes astuces:

je disais que j’avais oublié mes lunettes, que j’avais une écriture difficile à relire.

Ou alors mes enfants remplissaient le formulaire que j’avais pris à la maison. Et lorsque j’avais un rendez-vous professionnel et que je devais prendre un bus, je faisais le trajet le jour d’avant en prenant tous les repères possibles, pour être sûre d’arriver à l’heure. C’est très humiliant de se sentir si vulnérable: on a un poids qui nous pèse sans cesse sur la poitrine.

Lorsque j’ai perdu mon travail, j’ai dû suivre un cours de français pour personnes en recherche d’emploi. Face à mon incapacité à écrire une dictée, une assistante sociale m’a parlé de l’association Lire et Ecrire et des cours qui y sont donnés. J’ai longtemps hésité à y aller, mais l’accueil a été extrêmement gentil et je me suis lancée. J’ai suivi les cours durant six ans avec Dominique et Renée, deux merveilleuses formatrices. Les gens disent que c’est une école, mais pas du tout: ce sont des cours pour adultes, qui permettent de découvrir que de nombreuses personnes, aussi bien suisses qu’étrangères, se trouvent dans la même situation que vous. Ces cours m’ont changé la vie. Je suis devenue une autre personne, tranquille et légère. Maintenant, je me sers très bien d’un ordinateur, j’envoie des SMS, de jolies cartes postales. Je suis très fière, car ce sont souvent les autres qui viennent me demander conseil. Avant, cela me faisait mal quand mes petits-enfants me demandaient de leur lire des histoires. Maintenant, quand on me cherche, on me trouve chez Payot!

Cela fait deux ans que je suis ambassadrice pour l’association Lire et Ecrire, et j’ai une quantité de projets. Pour moi, c’est très important de pouvoir parler de mon expérience, car je veux aider les autres. Et leur dire qu’il ne faut pas attendre aussi tard que moi pour prendre les choses en main, ni avoir honte et cacher ses lacunes.»

Témoignage

«A 34 ans, j’ai senti que j’avais atteint les limites de l’écrit»

Stéphane (prénom d'emprunt), 38 ans

«Mon parcours scolaire a été mauvais, parce que je n’avais aucun intérêt pour l’école: dès la 3e primaire de l’époque (5e Harmos), j’ai décroché suite à un conflit avec la maîtresse, puis avec certains de mes camarades. Je n’ai plus jamais raccroché le wagon, ce qui ne m’a pas empêché de faire un apprentissage et de finir premier de ma volée, puis de mener à bien un second CFC dans un autre domaine. Je n’ai jamais eu vraiment de problèmes de lecture, je suis fort en calcul mental et j’ai toujours eu bien assez de vocabulaire. Mais le cadre professionnel évolue: dans mon second métier, qui touche à la mécanique industrielle, on nous demandait auparavant de fabriquer quelque chose. Mais maintenant, on nous demande non seulement de fabriquer, mais aussi de caractériser, d’analyser, d’archiver et de renseigner le produit. On veut dorénavant des informations, des données, et cela exige toute une démarche analytique.

C’est à 34 ans que j’ai senti que j’avais atteint les limites de l’écrit.

J’ai dû affronter plusieurs situations compliquées, car dans le monde adulte, on nous juge sans cesse: tout le monde pense que quand on est allé à l’école, on sait, et que si on a des lacunes, c’est qu’on n’est pas intelligent. On acquiert alors des techniques, on élabore tout un système de défense pour se protéger des remarques des autres. Pour ma part, j’ai ressenti un vrai complexe et je me suis dit qu’il fallait que je prenne des cours si je voulais être à l’aise dans mon poste de travail. J’ai cherché, mais me suis vite aperçu qu’il y avait beaucoup de cours en langues étrangères, ou alors qui abordaient le français de base, ce dont je n’avais pas besoin. J’ai eu la chance qu’un voisin, qui enseignait les langues à l’Ecole-club Migros, me parle de l’association Lire et Ecrire et des cours qui y sont donnés.

Je les ai suivis trois ans et demi, avant d’arrêter par manque de temps. Au début, j’ai ressenti de l’enthousiasme, et même de l’euphorie. Puis j’ai passé par une période difficile, en me rendant compte de mes lacunes. Cela crée presque un blocage. Maintenant, j’en suis à la dédramatisation et à la déculpabilisation. Pour moi, les cours n’ont pas amené une sensation linéaire, j’ai passé par des moments de satisfaction et d’autres peu agréables. Je sais que, personnellement, je n’aurai jamais de plaisir à écrire, car cela ne me semble pas primordial et j’ai bien d’autres centres d’intérêt. Mais malheureusement, je n’ai pas le choix.

En revanche, j’apprécie beaucoup d’être ambassadeur pour l’association. Cela demande passablement de temps, car on doit toujours tout bien anticiper, et d’énergie, car on expose sans cesse notre vulnérabilité. Mais quand on fait les choses avec plaisir, on ne se rend pas compte de l’effort que cela exige. A la fin de l’année ou au printemps prochain, nous irons parler dans les classes aux 15-16 ans. Pas pour leur faire la morale, mais pour leur expliquer que des compétences de base lacunaires peuvent créer des problèmes, et qu’il y a des solutions.»

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