10 octobre 2018

Ces histoires qui nous soignent

Pour certains spécialistes, les contes constituent des compagnons de thérapie utiles: ils permettent aux adultes comme aux enfants de transposer une souffrance dans un univers poétique et imagé, où une voie d’évolution est possible.

contes thérapeutiques
Illustration: Sylvie Serprix.
Temps de lecture 5 minutes

Il était une fois... Se cacherait-il, derrière ces quatre petits mots maintes fois entendus et maintes fois répétés, un étrange pouvoir de guérison? Pour Michel Lepoivre, psychiatre et psychothérapeute à Cheseaux-sur-Lausanne, et pour bien d’autres spécialistes, «les contes peuvent tout à fait s’inscrire dans un processus thérapeutique. Ils nous montrent que chacun peut se créer, au détour d’obstacles et d’épreuves, une personnalité forte et originale.»

Quoi? Suffirait-il de lire à ses patients Le Petit Chaperon rouge ou La Belle au bois dormant pour espérer les voir se relever d’une dépression ou d’un burn-out? «Bien sûr que non. Les contes ne constituent jamais l’essentiel d’une thérapie. Je les considère davantage comme des compagnons de route, des co-thérapeutes en quelque sorte, et ne les utilise pas systématiquement. Il faut sentir quand l’ambiance affective s’y prête. En ce qui concerne les enfants, l’âge d’or se situe entre 5-6 et 9 ans.»

Prenons l’exemple de cette fillette, envoyée en consultation parce qu’elle ne pouvait/ne voulait plus parler. «J’ai imaginé une histoire tournant autour d’une mystérieuse étoile cachée dans un flocon de neige et d’une petite fille gardienne du royaume du silence. Une petite fille qui s’exprimait avant tout par son regard. Le conte s’achève sur une promesse, évoquant la possibilité, sans aucune pression, du langage retrouvé. Par ce biais, je montrais à ma jeune patiente que je n’étais pas là pour la corriger, qu’elle était très bien comme elle était, mais qu’une évolution favorable était possible.»

Un bon conteur est un peu comme un jazzman, qui ajouterait des fioritures à un standard

Michel Lepoivre

Chercher la qualité, la ressource potentielle, qui se cache derrière le symptôme, la transformer en quelque chose d’imaginé et de surprenant qui ouvre une voie d’évolution, tel est le credo du conte thérapeutique. «L’idée n’est pas de parler de Superman à un enfant qui se sent déjà infériorisé. D’ailleurs, le héros d’un conte traditionnel est souvent quelqu’un de faible au départ, d’un peu simplet, souvent rejeté par les siens, qui va évoluer durant l’histoire, s’ouvrir, se faire des
alliés, déjouer les pièges… et accéder à la «royauté».

Jouer avec l’histoire

Il ne s’agit pas non plus pour Michel Lepoivre de reprendre telle quelle une histoire déjà existante, mais plutôt de broder autour, en fonction de ce qui amène l’enfant et de ce qu’il ou elle apporte en séance. «Sur la base de ce que j’ai appris lors d’un entretien préalable avec ses parents, je l’encourage à jouer avec des figurines, à dessiner, à puiser dans ses souvenirs, à se plonger dans une certaine rêverie. L’idée étant de créer une atmosphère propice à l’émergence d’une histoire-conte.» Ainsi, un jeune garçon taciturne et adepte de pêche se verra partir sur les traces d’un poisson magique qui l’aidera à se faire des amis. «Un bon conteur est un peu comme un jazzman, qui ajouterait des fioritures à un standard. Il convient aussi de moduler le récit en fonction de l’écoute qu’on reçoit en retour.»


Si le psychiatre vaudois croit en l’oralité du conte, «cet échange de bouche à oreille et de cœur à cœur», il reconnaît néanmoins que coucher les mots sur le papier permet de structurer l’histoire. «Et, à l’issue de la thérapie, l’enfant peut repartir avec quelque chose de tangible, disponible, durable. On peut lui dire que le conte veillera sur lui, qu’il grandira avec lui.»

Les contes sont riches d’images et de métaphores qui nourrissent l’âme

Michel Lepoivre

Et plus tard, alors? Sommes-nous aussi réceptifs à ce genre d’outils thérapeutiques? «Une fois sortis de l’adolescence, une période de la vie durant laquelle on est davantage sensible aux histoires vraies, notamment aux biographies fortes, inspirantes, comme celles d’un Mike Horn ou d’une Ella Maillard, les adultes peuvent également trouver du réconfort dans les contes.» Et Michel Lepoivre d’évoquer cette patiente qui vivait une situation de harcèlement au travail: «En discutant avec elle de ce qui la ressourçait, on en est venu à parler de ses promenades au bord du lac et à inventer ensemble l’histoire d’un petit canard blanc qui s’était sali par mégarde dans les eaux troubles et qui, en s’aventurant plus au large, retrouve des couleurs. Un moyen de montrer à cette personne que, même si elle n’avait pas de prise sur certains éléments de sa vie, elle pouvait sortir de cette logique de victimisation, puiser en elle-même des ressources et être apaisée malgré tout.»

Pas une fuite de la réalité

Attention toutefois, met en garde le spécialiste, il ne faudrait pas croire que le conte est une fuite du réel. «Il s’agit de transposer la souffrance dans un univers où tout est possible, cela d’une manière poétique et imagée, sans tour de passe-passe.» Loin de lui également l’idée d’apposer une dimension moralisatrice à une histoire ou d’imposer une interprétation figée. «Chacun peut avoir la sienne et elle peut évoluer avec l’âge. Ainsi est préservée une part de mystère, de surprise, d’émerveillement. Il ne faut pas épingler le papillon, mais le laisser jouer librement. Les contes sont riches d’images et de métaphores qui nourrissent l’âme. Ils ne relèvent pas de l’intellectuel, mais de la fantaisie, de la poésie. Et on a beau régulièrement vouloir les enterrer, ils ressuscitent toujours. Ils ne sont pas à classer aux archives, ils puisent encore et toujours à une source vive.» 


À lire: «Contes et psychothérapie: du conte traditionnel à l’histoire thérapeutique», Michel Lepoivre, Éditions de l’Harmattan.

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