14 janvier 2013

Couples: ils s’aiment mais ne vivent pas sous le même toit

De plus en plus de couples se laissent tenter par la formule «ensemble chacun chez soi». Solution de facilité ou nouvelle façon d’envisager la vie à deux? Témoignages et décryptage de sociologues.

En couple, mais chacun chez soi
Illustrations: François Maret.
Temps de lecture 8 minutes

«J’ai toujours senti qu’habiter ensemble serait une source de conflits inutiles. Pourquoi mettrions-nous en danger notre relation simplement pour nous conformer à un usage social?» Depuis neuf ans qu’ils sont en couple, Paul* et Roberto* n’ont jamais vécu sous le même toit. Un réel choix de vie plutôt qu’une obligation puisqu’ils travaillent tous deux dans la même ville, et que seules quinze petites minutes de vélo séparent leurs appartements (lire leur témoignage ci-contre). Si leur entourage réagit parfois à cette situation avec une certaine incompréhension,

Les gens pensent que quelque chose cloche dans notre relation,

les principaux intéressés s’estiment quant à eux pleinement satisfaits: «Les moments que nous passons l’un avec l’autre prennent d’autant plus de valeur!»

Illustrations: François Maret.
Illustrations: François Maret.

Loin d’être une exception, cette tendance à s’aimer sans partager le gîte (et parfois le couvert) porte un nom chez les Anglo-Saxons:Living Apart Together (LAT), littéralement vivre ensemble séparément. En Grande-Bretagne, ils seraient 2 millions à avoir adopté ce mode de vie, tandis qu’en 2010, l’Institut national d’études démographiques (INED) estimait à 8% le nombre de Français engagés dans «une relation stable non cohabitante», soit près de 4 millions de personnes, âgées de 18 à 79 ans. Certaines par contrainte professionnelle ou familiale certes, mais d’autres, comme Paul et Roberto, uniquement par choix.

Une envie d’affirmer son autonomie

Des mœurs qui touchent principalement la population gay? Loin de là! Au contraire, longtemps réprimés, les homosexuels s’affichent aujourd’hui davantage en couple, explique le sociologue français Serge Chaumier, auteur d’un ouvrage au titre éloquent: L’amour fissionnel.

A l’inverse, les hétérosexuels, qui jusque-là suivaient le modèle préétabli de leurs parents et de leurs grands-parents, ont maintenant envie d’affirmer leur autonomie. En réalité, ce phénomène se fait l’écho de l’évolution naturelle et logique de nos rapports amoureux dans une société qui ne cesse de s’individualiser. A l’heure actuelle, l’histoire commune du couple ne prend plus nécessairement le pas sur celle de chacun des partenaires.

Le spécialiste voit également dans la tendance à vivre chacun de son côté une manifestation de l’émancipation féminine: «Nombreuses sont les veuves ou les divorcées qui, après avoir vécu une première relation fusionnelle, où elles étaient entièrement dévouées à leur époux, préfèrent ne pas habiter sous le même toit que leur nouveau compagnon.»

Ces couples qui souhaitent profiter de leur indépendance

Gil Viry, sociologue.
Gil Viry, sociologue.

Parmi les adeptes de ce mode de vie figurent donc en bonne place les retraités. «Bien sûr, on retrouve également les jeunes couples qui souhaitent encore profiter de leur indépendance avant d’entrer réellement dans leur vie adulte», précise Gil Viry, sociologue genevois actuellement en poste au centre de recherche sur la famille à l’Université d’Edimbourg. «Il s’agit donc pour eux d’une étape préliminaire qui peut s’éterniser tant que le désir d’enfant ne se fait pas sentir.»

Rares en effet sont ceux qui resteront dans une telle configuration après la naissance d’un premier bébé. «L’organisation des tâches éducatives deviendrait extrêmement complexe, comme c’est le cas notamment pour les familles recomposées», poursuit Gil Viry. Car ces dernières aussi prennent parfois le parti de conserver deux toits ou, à l’instar de la famille Michod-Vorlet (lire encadré), de scinder une maison en plusieurs espaces distincts:

Le défi pour elles est de concilier une ancienne vie, celle qui inclut les enfants issus d’une précédente union, et l’actuelle, avec un nouveau partenaire.

«La communication prend une importance primordiale»

Et concrètement, qu’est-ce que ça donne, de vivre chacun de son côté? «Cela présuppose davantage de clarté, de transparence que dans une relation traditionnelle, relève Serge Chaumier. Les couples en question construisent quelque chose de nouveau, ne se basant sur aucun modèle. La communication prend donc une importance primordiale.» Loin de lui, donc, l’idée d’y voir une solution de facilité, même si les avantages de ce mode de vie sont nombreux: «Il laisse moins de place à la routine, souligne le sociologue. Moins on passe de temps ensemble, plus on est dans la découverte de l’autre. Le danger, en habitant sous le même toit, c’est de devenir invisible aux yeux de son partenaire. Et puis, c’est parce que l’on se sépare que l’on a du plaisir à se retrouver...»

L’illusion que tout est rose

Anne-Dominique Spertini: «Cette situation a parfois un petit côté artificiel»
Anne-Dominique Spertini: «Cette situation a parfois un petit côté artificiel»

Attention toutefois, met en garde Anne-Dominique Spertini, conseillère conjugale à la fondation Profa, «en décidant de vivre séparément, de ne pas partager leur linge sale, au sens propre comme au figuré, certains couples ont l’impression de pouvoir prolonger la lune de miel, période bénie durant laquelle on ne sait rien, encore, des défauts de l’autre. Or, dans cette configuration-là, on les connaît mais on choisit de les ignorer, se maintenant dans l’illusion que tout est rose. Il y a un petit côté artificiel.»

Cela étant dit, les quelques Living Apart Together qu’elle reçoit en consultation ne rencontrent ni plus ni moins de problèmes que les autres couples.

Le principal enjeu demeure le même: la relation doit se baser sur des attentes communes.

* Prénoms fictifs

Illustration: François Maret

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