17 mai 2018

Les pixels du plaisir

Robots sexuels, sextoys connectés: le virtuel envahit notre sphère intime. Et qu'on le veuille ou non, le cybersexe, marché en pleine expansion, influence notre vision de la sexualité.

cybersexe
Il suffit de se pencher sur les chiffres du marché de la «sex tech», estimé aujourd’hui à près de trente milliards de dollars, pour comprendre que la dimension virtuelle ne cesse d’investir la sphère intime. (Illustration: Sylvie Serprix)
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Souvenez-vous, dans le film «A.I. Intelligence artificielle» de Steven Spielberg, un robot redoutablement beau tenait l’un des rôles principaux. Son nom: Gigolo Joe. Il était incarné par un certain Jude Law, et son rôle était de satisfaire les désirs sexuels des humains. Timbre envoûtant, regard magnétique, le personnage du film sorti en 2001 laissait entrevoir un futur où de telles machines existeraient. Un fantasme pour certains, une hérésie pour d’autres, toujours est-il que, dix-sept ans plus tard, nous sommes encore bien loin d’une telle fiction. Il n’empêche. Technologie et sphère virtuelle font aujourd’hui partie intégrante de nos vies et de notre imaginaire sexuel.

Popularisation du porno

Il suffit de se pencher sur les chiffres du marché de la «sex tech», estimé aujourd’hui à près de trente milliards de dollars, pour comprendre que la dimension virtuelle ne cesse d’investir la sphère intime. Même constat du côté des sites de vidéos pornos en streaming qui affichent des résultats exponentiels. Entre 2007 et 2018, le nombre de connexions sur Pornhub est passé d’environ un million par jour à plus de 80 millions. Une croissance massive qui a eu entre autres pour effet de populariser la pornographie, notamment auprès des jeunes. Mais en plus du porno, sous quelles autres formes cette sphère virtuelle se décline-t-elle aujourd’hui dans nos vies?

Robots sexuels et sextoys connectés

Au-delà des sites de rencontres coquins, SMS sexy ou classiques sextoys, de nouvelles applications et des objets truffés de technologie et parfois même d’intelligence artificielle apparaissent. Parmi eux, des robots sexuels comme Henri, le dernier-né de l’entreprise Realbotix sorti en avril de cette année. Encore loin de ressembler au fameux Gigolo Joe du film de Spielberg, il s’inscrit néanmoins dans une longue lignée de robots toujours plus réalistes. D’autres objets comme la digicam 3D sont élaborés alors que le vulgaire sextoy a, lui, été boosté aux technologies. Et ça marche. «Plus de la moitié de nos ventes sont des sextoys connectés, confirme Marina Bonnet, fondatrice du site suisse Bonbonrose. Autant de succès qui confirment l’intérêt du public et influencent notre vision de la sexualité. «Les images qui nous entourent et l’ensemble de notre univers culturel façonnent notre imaginaire érotique, nos rapports de genre et notre relation au corps», explique Ovidie, ex-actrice du X et auteure de l’ouvrage «À un clic du pire»* .

Le streaming porno, omniprésent

Youtube a construit le modèle économique dans lequel Youporn, Pornhub ou Xvidéos se sont engouffrés. Ces «tubes» offrent en libre accès sur internet un contenu quasi illimité de vidéos ou de scènes pornographiques, le plus souvent alimenté par des films X piratés en toute illégalité. Plus de cent milliards de pages sont visitées par année par 1,3 milliard de consommateurs réguliers, dont 400 000 femmes. À peine 5% d’entre eux paient pour visualiser du contenu, ce qui explique la disparition de 70% de l’industrie du X. Ovidie, ancienne actrice pornographique devenue réalisatrice militante, dénonce dans son dernier livre* l’accessibilité de ces images de plus en plus hards aux mineurs. La pornographie existe depuis longtemps. Qu’est-ce qui change pour vous avec l’arrivée en force du streaming et des plate­formes web gratuites?

Des sites pornos développés sur le même modèle que Youtube ont émergé il y a maintenant un peu plus d’une dizaine d’années. À l’origine, il s’agissait exclusivement de millions de contenus piratés, intégralement libres et gratuits. Aujourd’hui, certains producteurs aux abois ont décidé de pactiser avec ces sites en proposant quelques vidéos légales. Leur particularité est d’être accessibles à tous sans aucune restriction d’âge et de générer un maximum de trafic. Plus besoin de temps de téléchargement, la diffusion en streaming permet une immédiateté de consommation. Ces vidéos sont extrêmement bien référencées par Google, si bien que ces sites génèrent des milliards de connexions par an. Il suffit d’un seul clic pour tomber frontalement sur une image porno, de fait, les enfants et adolescents y ont facilement accès.

Il y a donc une hyper-accessibilité au porno de plus en plus hard auprès d’un public de plus en plus jeune?

On rejette souvent la faute sur les parents, en disant qu’ils devraient surveiller leurs enfants, mais c’est vraiment se balancer la patate chaude. 70% des contenus regardés par les mineurs le sont via leur smartphone. Ce même smartphone avec lequel ils vont au collège, avec lequel ils s’isolent dans leur chambre. On ne peut pas être constamment sur leur dos ni même fliquer leur téléphone. De toute façon, même en installant des filtres, ils en verront sur le portable du copain. C’est donc aux pouvoirs en place, et non aux parents, de faire en sorte que les sites pornos respectent les lois en vigueur. La plupart des tubes ne respectent pas les lois de protection des mineurs.

Avec quelles conséquences sur leur sexualité et sur leur image de la femme?

Je suis embêtée avec ce distinguo «vraie sexualité» opposée à la «sexualité porno», car en réalité les choses ne sont pas aussi simples. Le porno n’est pas un tout homogène, il existe une variété de pornographies et de sexualités représentées à l’écran ainsi qu’une variété de corps. Le problème est que nous avons majoritairement accès à un seul type de pornographie, correspondant au porno américain hétéro de base, ou au gonzo (porno trash, ndlr) tourné en Hongrie et en République tchèque. C’est ce qu’on trouve par millions sur les tubes, c’est ce qui est gratuit et illimité, c’est donc ce que les gens consomment en masse. Le porno est à l’image de tout média de masse, il est le reflet exacerbé de notre société. En clair, il n’est sexiste que parce que notre société est sexiste. Et en retour, la société se nourrit des codes du porno, que l’on va retrouver dans la télé-réalité, dans les clips, dans les séries et les jeux vidéos.

Le porno est à l’image de tout média de masse, il est le reflet exacerbé de notre société

Ovidie

Quelles images de la sexualité véhicule aujourd’hui le porno? Plus décomplexées ou tout aussi stéréotypées qu’avant?

Lorsque j’ai découvert ce milieu à la fin des années 1990, c’était le règne des seins sur-siliconés, des ongles en plastique et des UV. C’était déjà une forme de stéréotype. Le porno correspond aux stéréotypes de son époque. En 2018, il ressemble à ce qui se passe ailleurs dans la société: une crise économique qui dégrade les conditions de travail, une ubérisation où ce sont les grandes plateformes qui dominent le marché sans avoir de contact avec la main-d’œuvre. C’est parce que ce secteur est en crise depuis une dizaine d’années et que 70% des compagnies ont cessé de produire qu’on assiste au développement des contenus dits «de niche» avec des pratiques extrêmes voire violentes. De plus, depuis que le porno se consomme exclusivement sur internet, tous les garde-fous ont disparu. À l’époque de la diffusion télévisée, c’était le diffuseur qui s’assurait du port du préservatif et de l’absence de pratiques violentes et/ou humiliantes. Avec internet, toutes ces règles ont volé en éclats.

De manière générale, quelle est la place de cette sphère virtuelle dans notre sexualité?

Les images qui nous entourent et l’ensemble de notre univers culturel façonnent notre imaginaire érotique. Le porno de masse, au même titre que les pubs ou les séries, est générateur de normes. Normes qui, elles-mêmes, vont influencer le porno, c’est un cercle vicieux. Encore une fois, le porno n’est pas un genre homogène, et de nombreuses maisons de production visent désormais les femmes et couples hétérosexuels pour stimuler leur sexualité. Pourquoi pas? Il serait contre-productif de vouloir interdire le porno qui est à l’origine un spectacle pour adultes et qui aurait dû le rester. La question aujourd’hui n’est pas de savoir si le porno c’est bien ou pas, mais plutôt de faire en sorte qu’il ne soit plus aussi facilement accessible aux mineurs. Il y a des lois, il faut les faire respecter.

* À lire: «À un Clic du pire», 2018, Éd. Anne Carrière. Disponible sur www.exlibris.ch

Le Live Cam, bientôt en 3D

En matière de cybersexe et de technologie, les yeux se tournent vers les «live cams» qui lorgnent désormais du côté de l’intégration de la haute définition, des gadgets sexuels connectés et de la réalité virtuelle (VR).

Et, surprise, parmi les acteurs à la pointe de ce marché en pleine expansion sur internet se trouve une société fondée par un couple canado-fribourgeois, Valérie et Jean-Claude Artonne. Ce dernier ne vient pas du tout de l’industrie du sexe, mais des nouvelles technologies, avec à son actif des systèmes de vidéo pour la surveillance ou l’automobile. Mais il passe une partie de son temps à Montréal, ville d’origine de son épouse, où sont présents plusieurs gros acteurs du sexe en ligne, dont Mindgeek, leader mondial notamment propriétaire de Youporn et Pornhub. «Et du VHS aux plateformes de paiement en ligne, l’industrie du sexe a toujours été avide de nouvelles technologies», rappelle Jean-Claude Artonne.

En 2016, le couple fonde Terpon, du nom du serviteur d’ Aphrodite, la déesse grecque de l’amour. L’idée est de louer à des «performers» des systèmes clés en main de caméra VR simples d’emploi, fiables et performantes. «Ce secteur revendique 100 millions de connexions réelles quotidiennes dont 100 à 200 000 d’utilisateurs réguliers payants occasionnant 3 milliards annuels de chiffre d’affaires», explique le patron de Terpon, désormais start-up mondialisée entre l’Amérique du Nord et l’Asie. Jean-Claude Artonne croit notamment beaucoup au phénomène croissant de «l’auto-­sexualité» parmi les milleniums dont le succès du Womanizer (un vibromasseur) semble un glorieux exemple.

Terpon vient également de signer un partenariat exclusif pour l’«adult entertainment» avec une compagnie ayant développé une «technologie de broadcasting avec une latence d’image très faible» imaginée au départ pour la télé-chirurgie. «Plusieurs milliers de nos caméras sont prêtes et plus de 300 systèmes seront mis en place dès cet été», se réjouit Jean-Claude Artonne. Il peut: 4 millions de profils sont enregistrés pour du live cam érotique, un demi-million de performers s’y dénudent régulièrement et 100 000 modèles sont déjà devenues professionnelles à part entière.

Des applis et objets coquins à foison

Si le sexe est partout sur Internet, les applications pour smartphones et tablettes se déclinent aussi en mode coquin. Gentiment coquin, car la police des stores d’Apple et Google veillent au grain. À moins d’avoir acheté un objet sexuel connecté parfois via une app’ maison, on reste donc dans le suggestif. Par exemple en mettant au défi votre chéri(e) de manière ludique avec des gages comme autant de défis érotiques à pratiquer en couple ou d’autres personnes connectées.

Évidemment, inutile sans doute de rappeler le célèbre Tinder et autres services permettant d’entrer en relation avec des hommes et des femmes disponibles. Mais il existe également son contraire, soit des séries de questions plus ou moins indiscrètes, ou encore des challenges, pour mieux cerner les désirs ou fantasmes de son ou sa partenaire. De même, plusieurs applications proposent une sorte de réseau social des amoureux qui permet également de conserver en mémoire les mots doux et les photos importantes de la relation, développant ainsi une histoire intime de votre histoire d’amour.

Les développeurs n’ont pas oublié des conseils en tout genre pour rallumer la flamme d’une libido vacillante. Et la qualité des écrans tactiles peut aussi servir à des illustrations d’époque ou contemporaines des 250 et quelques positions du Grande Kamasutra, le célèbre traité de Vatsyayana.


Enfin, la puce GPS désormais omniprésente peut géo-localiser les endroits les plus insolites de galipettes en pleine nature que des applications mettent en mémoire, et parfois proposent de partager avec une communauté de coquins adeptes du plein air.

La technologie a trouvé un nouveau terrain de jeu dans les jouets sexuels. Depuis quelques années, ces derniers se déclinent sous forme d’objets connectés. Certains se contrôlent donc à distance via Bluetooth grâce à une télécommande ou via Wifi par le biais d’une application smartphone. Leur avantage? Ces sextoys peuvent s’utiliser en solitaire ou à deux. C’est par exemple le cas des œufs vibrants que le partenaire peut contrôler en un clic sur son téléphone. Voilà de quoi pimenter les diners en tête à tête des amoureux ou faire monter la température même lorsque les partenaires sont à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

«Nos clientes sont très friandes de ce genre de produits», explique Marina Bonnet fondatrice du site Bonbonrose. Et pour cause, les sextoys connectés constituent plus de la moitié des ventes de la plateforme. Disponibles en vente sur internet mais aussi dans les rayons de supermarchés ou même en pharmacie, le sextoy se banalisent de plus en plus. En France par exemple, selon un sondage de l’IFOP, près d’une Française sur deux (49%) admet en avoir déjà utilisé au moins une fois au cours de sa vie en 2017 contre 37% en 2012. Des chiffres qui risquent bien de continuer leur hausse malgré que la technologie elle, évolue timidement. «Depuis plusieurs années, les sextoys connectés ne proposent pas de grandes nouveautés alors que leurs prix eux, ne cessent d’augmenter», se désole Marina Bonnet. Il faudra donc encore patienter quelques temps avant qu’une nouvelle révolution technologique fasse découvrir au public de nouvelles dimensions du plaisir.

«Il ne faut pas diaboliser ceux qui utilisent le virtuel»

Dr Francesco Bianchi-Demicheli, sexologue responsable de la Consultation de gynécologie psychosomatique et de médecine sexuelle aux HUG.

Dr Bianchi-Demicheli, on dit parfois que la consommation de pornographie aurait pour conséquence de faire chuter le désir dans la vie réelle…

La pornographie peut avoir des messages négatifs, évidemment. Comme celui du culte de la performance, d’une sexualité de consommation et violente, de la chosification de l’autre. Pour certaines personnes, et notamment les jeunes, elle peut être source de traumatisme. On dit aussi que la pornographie véhicule un faux modèle de sexualité avec des normes anatomiques fausses ou des femmes qui simuleraient la jouissance. Mais il ne faut pas non plus diaboliser tous ceux ou celles qui l’utilisent.

C’est-à-dire?

Parfois les gens ne l’utilisent pas parce qu’ils sont dérangés ou addictifs, mais parce qu’ils essaient de se stimuler, d’éveiller le désir. Il y a des études qui démon­trent que, pour certaines personnes, dans certains contextes, la pornographie ne ferait pas toujours surgir des dysfonctions sexuelles. Au contraire, l’étude du professeur Jim Pfaus notamment, montrerait que les personnes qui consomment de la pornographie sont en fait plus réceptives sexuellement dans la vie de tous les jours. Il y a donc beaucoup de nuances à apporter, mais malheureusement, on est vite dans le jugement des autres.

Un jugement qui peut être la conséquence d’une peur dans l’association du virtuel et du sexuel, n’est-ce pas?

Oui, il y a une peur liée à la déshumanisation de la sexualité. Le virtuel renvoie à l’inhumain, mais il ne signifie pas forcément cela. C’est plutôt une manière d’entrer en contact avec l’autre. Il y a des personnes qui déshumanisent l’autre en leur présence, d’autres qui humanisent les fantasmes sans que l’autre soit invité. Et d’autres enfin qui humanisent des relations virtuelles. À chacun sa sexualité. Celle-ci devrait inviter notre humanité à travers la rencontre de l’autre, qu’elle soit virtuelle ou réelle.

La sexualité devrait inviter notre humanité à travers la rencontre de l’autre, qu’elle soit virtuelle ou réelle

Dr Francesco Bianchi-Demicheli

Justement, qu’en est-il de la poupée sexuelle que certains humanisent…

Le fétichisme est une bonne analogie avec la poupée. Si on comprend dans quel contexte il est né, on comprend plein de choses. Dans les années 1850, la norme, c’est une sexualité reproductive dans le cadre du mariage. Cette norme était principalement véhiculée par la religion. Le plaisir, lui, n’existe pas, il est juste nécessaire pour obtenir une éjaculation et, chez la femme, on ne le connaît pas. Donc, tout ce qui sort de ce cadre devient déviant. Ainsi, le fétichisme, qui n’a pas de but reproducteur, est déviant, tout comme l’homosexualité, la masturbation et même l’hétérosexualité hors mariage. Cent cinquante ans plus tard, on continue d’avoir cette norme pour le fétichisme et par extension à tout objet comme les poupées. Pourtant, chacun a droit à son intimité et à ses choix. Ce n’est pas à nous de juger les autres.

À vous entendre, vous devez passer beaucoup de temps à déculpabiliser vos patients…

En matière de sexualité, les notions clés sont respect et consentement. Le reste fait partie essentiellement de la variation de la norme. Moi, je suis dans une position de non jugement. Mon rôle est d’aider une personne à se comprendre, à respecter l’autre, mais aussi souvent à se déculpabiliser en lui disant que ce qu’elle ressent est parfois partagé par un grand nombre d’individus. On n’imagine pas à quel point les gens peuvent se sentir coupables alors qu’ils font ou fantasment ce qu’une bonne partie de la population pratique régulièrement.

La sphère virtuelle peut-elle néanmoins exacerber certains travers?

Oui, bien sûr. C’est comme toutes les grandes inventions: il y a des personnes qui les utilisent pour le mieux et d’autres pour le pire. Le virtuel est une fenêtre nouvelle et immense que nous avons inventée, notamment pour créer du lien, et nous sommes humains par nos relations. Sa limite, c’est que la personne n’est pas là physiquement et que rien ne la remplace dans son ensemble.

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