26 mai 2018

Dans la quiétude d’un mayen

À La Forclaz, dans le val d’Hérens (VS), l’architecte Olivier Cheseaux a déplacé puis remonté à l’identique six objets du patrimoine, soit deux granges, deux raccards et deux greniers centenaires.

mayen
C’est ce vallon sauvage et magnifique du val d’Hérens, découvert d’abord par le biais de l’école de recrues, puis en parapente, que l’architecte valaisan Olivier Cheseaux partage depuis maintenant deux ans avec des touristes venus du monde entier. (Photo: Nicolas Sedlatchek)
Temps de lecture 8 minutes

À Ferpècle, on côtoie deux mondes: d’un côté, le paysage lunaire du glacier qui se retire, et de l’autre, le début de la vie avec les fleurs qui repoussent dans les sédiments.» C’est ce vallon sauvage et magnifique du val d’Hérens, découvert d’abord par le biais de l’école de recrues, puis en parapente, que l’architecte valaisan Olivier Cheseaux partage depuis maintenant deux ans avec des touristes venus du monde entier. Et ce, à travers un projet aussi fou qu’extraordinaire: ses mayens d’Anakolodge – soit six anciens raccards, granges et greniers qu’il a démontés pièce par pièce pour les transporter à La Forclaz et les réassembler à l’identique.

Sauvegarder le patrimoine architectural

«Tout a commencé en 2008, lorsque j’ai acheté dans ce village le mayen à Pierre, que j’ai rénové en sauvegardant son apparence extérieure, explique-t-il. Une fois que nous y étions en vacances avec mon épouse, nous nous sommes dit que ce serait sympa de le partager avec d’autres, et nous l’avons proposé sur le site de location Airbnb. Une semaine plus tard, nous recevions une première demande. Puis d’autres ont commencé à affluer d’un peu partout dans le monde, et même d’Abu Dhabi et d’Australie!»

En 2012, l’architecte apprend qu’un raccard du village datant de 1773 est sur le point d’être déplacé sur le Plateau suisse. Il le rachète aussi. Avec l’entrée en vigueur en 2013 de la Lex Weber, ce dernier ne peut plus être réhabilité, comme celui à Pierre, en résidence secondaire. Olivier Cheseaux décide alors de créer un ensemble touristique novateur, en acquérant un terrain voisin et en y proposant plusieurs mayens en location touristique, tout en sauvegardant le ­patrimoine architectural vernaculaire de montagne. Il se met à la recherche d’autres biens dans la région, tous voués à disparaître en étant démolis ou brûlés. Et en trouve très vite cinq entre Évolène, Vex et Nax. «Plusieurs phénomènes sont liés à l’abandon de ces différents objets, explique-t-il. À l’époque, lorsque les anciens possédaient un certain nombre de mètres carrés de pâturages, ils construisaient une grange dont le volume était destiné à contenir la quantité de foin correspondante. Pendant l’hiver, ils déplaçaient les vaches de grange en grange. Mais depuis qu’une nouvelle loi agricole oblige dorénavant les agriculteurs à utiliser des étables communautaires, il n’y a plus d’intérêt à utiliser les anciens bâtiments agricoles. Par ailleurs, ces derniers étant en zone agricole, on ne peut pas y habiter et ils ne représentent donc plus d’intérêt économique.» Abandonnés, ces objets commencent ainsi peu à peu à s’effondrer un peu partout en Valais, «alors qu’il suffit de poser un toit de tôle ondulée pour leur éviter de prendre l’eau».

Désireux d’éviter cette triste fin aux objets vieux de 200 à 300 ans qu’il a rachetés, Olivier Cheseaux frappe aux portes des banques… qui lui rient au nez. «Quand le premier banquier à qui je me suis adressé m’a demandé ce que j’avais comme infrastructure et que j’ai répondu que je n’avais rien, il m’a dit que j’étais un doux rêveur. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’en réalité, il y avait déjà tout, puisqu’il suffit de profiter de ce que la nature nous offre: des paysages spectaculaires, la faune, la flore, un calme absolu… J’ai essuyé six refus, jusqu’à ce que le directeur de la Banque Cantonale du Valais, enthousiasmé par mon projet, pousse afin d’obtenir les crédits nécessaire pour lancer la construction d’Anakolodge.»

Des intérieurs sobres et beaux. (Photo: Nicolas Sedlatchek)

Un travail de précision

C’est ainsi qu’après avoir hypothéqué ses finances et celles de son bureau d’architecte, cet idéaliste démonte un à un ses cinq objets, «en faisant comme les anciens à l’époque, afin de récupérer un maximum de pièces»: poutre après poutre, tout est désassemblé à la main et à la corde, afin d’éviter de marquer les éléments. Ceux-ci sont numérotés, puis tout est stocké jusqu’à ce que le socle de chaque objet soit prêt à l’accueillir à La Forclaz. Le tout est ensuite transporté puis remonté au camion-grue, à l’aide de sangles, «un peu comme un mikado». «Il était absolument essentiel pour moi que l’enveloppe extérieure de chaque objet corresponde à ce qu’elle était auparavant. Nous avons donc posé une nouvelle charpente, sur laquelle a ensuite été ajoutée l’ancienne charpente apparente. Les madriers sont toujours porteurs, mais il faut accepter qu’ils bougent un peu selon les saisons.»

Tout est préservé, des murs de granit dont les roches ont été prélevées aux alentours lors des travaux de terrassement, jusqu’aux «pierres à souris», qui continuent à surmonter les pilotis sans avoir besoin, dorénavant, de protéger les récoltes des rongeurs. Les madriers et les anciennes portes se déboîtent et les parois se vêtent de discrètes plaques de verre, pour laisser entrer subtilement la lumière sans déparer l’apparence générale.

Seule petite entorse à son souci d’ultra-local, l’architecte fait venir d’ Aoste des plaques de granit correspondant à la même veine que celle que l’on trouve dans la région, afin de protéger ses toits. «Je n’ai pas mis de chéneau, car ce type d’objets n’en a pas. Je tenais à ne pas faire de concessions, et cela a créé des tensions avec les entreprises locales, qui avaient l’habitude de faire différemment et ne voyaient pas l’intérêt de changer. Le seul changement que j’ai dû accepter, c’est de placer des crochets de soutien sur les toits, car l’entreprise m’a dit qu’elle ne serait pas responsable si la neige accumulée tombait sur quelqu’un.»

Je tenais à ne pas faire de concessions, et cela a créé des tensions avec les entreprises locales

Olivier Cheseaux

De concert avec des spécialistes de la construction à l’ancienne, Olivier Cheseaux a dû travailler avec une précision absolue: «J’avais les alignements, mais les objets n’étant pas carrés, les experts ont reconstruit les mayens à l’œil et au millimètre près, c’était impressionnant!»

En parallèle, il a imaginé pour chacun un intérieur épuré et contemporain différent, permettant de créer un contraste avec l’extérieur. «J’ai voulu jouer avec les différents matériaux naturels, en utilisant du sapin, du béton qui vient de la centrale de la Borgne et qui a été sablé pour lui donner une structure plus minérale, du verre. Je n’aime pas ce qui brille, et j’ai cherché à créer des intérieurs sobres et beaux.» Sa femme et lui se sont en outre chargés de chiner, afin de meubler, ­décorer et équiper entièrement les différents mayens, en leur apportant une ambiance individualisée et accueillante.

Les six objets – dont chacun porte le prénom de son ancien propriétaire: Joseph, Jean, Madeleine, Olivier, Étienne et Henri – n’étant situés auprès d’aucune route d’accès, Olivier Cheseaux a dû réfléchir au moyen de faire avancer son chantier en fonction du positionnement des uns et des autres. «La gestion de la construction a été l’élément le plus compliqué du projet, confirme l’architecte. On a dû commencer par les trois du haut, et j’ai dû mettre au point une chronologie du travail. Je me suis tout à coup retrouvé sur le même chantier avec tous les corps de métier en même temps, car les uns montaient un mayen tandis que les autres installaient l’électricité ou finissaient les peintures dans d’autres. J’avais fixé l’inauguration au mois de juin, et j’avais besoin de six mois pour faire le marketing.»

Réflexion touristique

Au total, un investissement de 2,5 millions et un travail acharné, car Olivier Cheseaux a cumulé les casquettes d’architecte, de financier et de propriétaire. «Mais un ami m’a dit que j’avais fait tout juste, car cela m’a permis de contrôler le processus de A à Z.»

À ces casquettes s’ajoute dorénavant celle d’acteur touristique: «Ma femme et moi avons dû tout imaginer en décalage avec ce qui existait jusqu’à présent. Car nous touchons une autre clientèle que celle des hôtels et ne pouvons pas utiliser leur plateforme. Pendant un an, on a ainsi écrit des courriels pour tout bien expliquer aux gens qui louaient un objet, du chemin à prendre au fonctionnement des mayens. Puis on a ­réuni les remarques de chacun et préparé un message assez long mais pas trop, pour que les visiteurs soient parfaitement renseignés et indépendants à leur arrivée sur place, quelle que soit la saison.»

Olivier Cheseaux a cumulé les casquettes d’architecte, de financier et de propriétaire. (Photo: Olivier Maire)

Un endroit convivial et différent

C’est que le séjour dans un objet d’Anakolodge – du nom d’un vieux chaman amérindien, dont la communauté vivait en harmonie avec la nature et dont la philosophie a beaucoup touché Olivier Cheseaux – est une aventure en soi! On laisse sa voiture sur le parking et on arrive à pied avec ses bagages, par un petit chemin d’accès non carrossable. La clé du mayen réservé est disponible dans une petite boîte à code à l’entrée. Il n’y a pas de check-list du très abondant matériel mis à disposition, et les clients ont accès à un local où ils peuvent aller se servir de ce que les locataires précédents ont laissé – mais aussi emprunter des paires de raquettes à neige, des bobs, des caquelons à fondue, etc. « Je voulais faire d’Anakolodge un endroit convivial, destiné aux gens qui ont envie de venir dans un endroit différent et qui prennent du temps pour eux. En deux ans, seule une paire de raquettes a disparu et je ne suis même pas sûr que les gens l’aient emportée volontairement. Cette philosophie du partage compte beaucoup pour moi, et je tiens à la conserver.»

Je voulais faire d’Anakolodge un endroit convivial, destiné aux gens qui ont envie de venir dans un endroit différent et qui prennent du temps pour eux

Olivier Cheseaux

Des hot pots communs sont ainsi mis à disposition à l’extérieur, que les intéressés peuvent chauffer avec du bois qu’ils auront fendu eux-mêmes. «Je voulais proposer à tous, mais surtout aux familles, une activité à faire à côté du mayen. Il y a quelques mois, un Canadien a passé trois jours, au grand ­désespoir de son amie, à fendre tout le bois qui était à disposition: ça lui avait rappelé son enfance avec ses grands-parents.»

Papa de quatre enfants, Olivier Cheseaux souligne l’importance pour lui d’avoir mené à bien ce projet pour les générations futures. «Cela a été un vrai parcours du combattant, mais c’est une grande fierté de voir les mayens debout et de les voir vivre.» Aimerait-il en sauver d’autres de l’abandon? «Non, mieux vaut en avoir six vraiment bien que douze pas géniaux. Mais mon concept peut être reproduit par d’autres, dans toutes les vallées! Il faut simplement faire preuve d’un peu de courage, et vouloir partager l’importance de ce patrimoine et sa beauté.»

Il suffit en effet de pénétrer dans un mayen pour être séduit par le contraste entre les poutres centenaires et les grands espaces clairs. Et lorsque, au crépuscule, le poêle à pellets s’enclenche en diffusant sa douce chaleur, on admire le ciel étoilé avec un sentiment de plénitude absolue.

Benutzer-Kommentare