9 novembre 2017

Tourtemagne, la vallée qui a vu l’ours

Le val de Tourtemagne n’a peut-être pas la célébrité du Cervin, mais peut se targuer d’avoir hébergé le dernier plantigrade du Valais. Un chemin facile et bucolique suit la piste de la bête.

Hameaux, pâturages et forêts de conifères plantent le décor de cette balade sur les traces du plantigrade.
Hameaux, pâturages et forêts de conifères plantent le décor de cette balade sur les traces du plantigrade.
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Le chemin de l’ours, entre Unterems et Oberems (VS), peut se faire dans les deux sens: en montant ou en descendant. Mais une randonnée, une vraie, doit avoir quelque chose d’ascensionnel. La direction est donc vite choisie, on ira de bas en haut! La première étape est aérienne et pittoresque: on s’entasse dans une petite télécabine rouge en self-service à Tourtemagne – il faut téléphoner à la station supérieure pour activer le départ – et on survole aussitôt «l’objet de fierté» des habitants du lieu: une cascade de 42 mètres de haut, qui se jette avec force dans une gouille bleutée.

Quelques minutes plus tard, on débarque sur un promontoire ensoleillé, qui fait face à la plaine du Rhône. Des chèvres bicolores broutent au pied du ­pylône d’arrivée. Bienvenue à Unterems, un hameau tranquille de 150 habitants. C’est là que démarre le sentier du plantigrade, désigné par un panneau jaune «Bärenpfad», juste à côté du café Edelweiss. «Je vais en profiter pour vérifier la signalétique du sentier, créé il y a une vingtaine d’années», lance Heinz Oggier, président de l’Office du tourisme de la vallée de Tourtemagne, escorté ce jour-là de son épouse, Rita Oggier, également accompagnatrice de montagne. L’humeur est joyeuse, l’automne flamboyant sous un ciel de toile cirée, la semelle pressée de tâter du terrain neuf.

Entre le Cervin et le val d'Anniviers

Ça tombe bien: la vallée de Tourtemagne est sauvage et méconnue, coincée entre le Cervin du célèbre Mattertal et le val d’Anniviers. «On est comme le jambon pris en sandwich entre les deux tranches de pain, mais c’est la meilleure partie!» rigole Rita Oggier. On attaque tout de suite la montée à travers un pâturage encore givré de la nuit, tournant le dos au hameau de bois noirci. Le temps de jeter un coup d’œil à Ergisch, avec son clocher de craie, sur l’autre versant, et on ­s’enfonce dans une forêt de feuillus par un ancien chemin muletier.

L’air est doré, éclairé par les mélèzes en arrière-plan. On rejoint très vite une petite route goudronnée, l’«Abnetstrasse», où il faut partir à gauche vers le lieu-dit Massoltern.

Il y a encore quelques familles qui vivent ici à l’année, mais elles se comptent sur les doigts de la main.

Heinz Oggier

Même si les fougères roussies baissent la tête, le sentier est bucolique à souhait, longeant la montagne à flanc de coteau. «C’est une balade parfaite pour l’entre-saison, juste pour donner le goût de revenir en été et de monter jusqu’au glacier, à la cabane de Tourtemagne», sourit Heinz Oggier. Pour le moment, on survole les fermes en contrebas, les moutons agglutinés autour de l’abreuvoir, les carrés potagers, les barrières vermoulues par le temps. Et on s’enfonce dans le sous-bois, feuilles éteintes sur le sentier, le long d’un muret qui borde un vieux bisse, aujourd’hui confiné dans une canalisation.

L'ours, terreur des villageois

Piaillements des mésanges à tête noire, qui se faufilent dans les frondaisons. Le cri d’un aigle, peut-être. Mais où est l’ours? Légende d’automne? «Il y en a eu un dans cette ­région, ce n’est pas une histoire inventée! Mais il a été tué il y a cent cinquante ans, on ne sait pas exactement où», répond notre guide. A défaut du redoutable plantigrade en chair et en fourrure, on tombe sur un panneau explicatif au détour d’un rocher. Oui, l’ours a sévi dans la vallée de Tourtemagne, terrorisant les villageois. Qui auraient tenté différents pièges pour capturer l’animal. On imagine la bête abattue d’un coup de fusil. Non, le dernier ours a été assommé par une poutre accrochée au toit d’une grange, alors qu’il y entrait pour dévorer une chèvre placée là en guise d’appât.Il aurait encore réussi à se traîner jusqu’à la rivière Turtmänna avant d’y laisser sa peau…

On poursuit l’ascension, comme habité par l’animal disparu. Surtout dans le «Toibuwald», une forêt sombre de hauts sapins, avec le vacarme de l’eau en contrebas. Puis le sentier se rétrécit, le bruit enfle encore jusqu’au pont de l’ours, passerelle métallique qui enjambe le tumultueux cours d’eau. Mais le sentier se poursuit sur la même rive, fait un brusque lacet pour prendre encore de la hauteur en direction d’Oberems. Traversée du bois, rempli de troncs couchés comme des mikados abandonnés par un géant contrarié. «C’est la nouvelle gestion des forêts. Avant, on nettoyait tout, maintenant on laisse le bois mort pour les petits animaux», explique Heinz Oggier.

Diagonales blanches des frênes, inclinés face contre terre dans la pente, vaincus, mais graphiques. Surplombs rocheux comme des millefeuilles de pierre. On cherche les anfractuosités, les grottes, où l’ours a pu dormir, se cacher. On croit voir une fourrure disparaître derrière un tronc. Ce n’est que la masse d’un bosquet qui tremble à l’ombre des grands fûts.

A la sortie de la forêt, le chemin retrouve le plein soleil et les feuillus. On entend un concert de cloches sous les mélèzes en feu: des vaches charbonneuses – race d’Hérens! – broutent stoïquement en plein talus. Reste à franchir un portail, gravir un dernier pâturage, saluer un incroyable portier – un poirier, candélabre aux feuilles vermillon – et Oberems surgit comme une majestueuse terrasse. Un hameau où il fait bon flâner entre les mazots, la petite place avec son four à pain pour les jours de fête, l’enclos des ­lamas, la chapelle au toit tavillonné et les jardins remplis de choux et de pois de senteur. Qui prouvent que le village n’est pas totalement abandonné, mais vit au ralenti. «Il n’y a plus d’école ici. Les enfants doivent descendre chaque jour en télécabine jusqu’à Tourtemagne!» précise Rita Oggier.

Le sentier se termine en apothéose, à la maison de commune. C’est là qu’est conservée, dans une ­vitrine, la fameuse patte de l’ours. Large, griffue et totalement desséchée, la paluche ne fait plus peur à personne. Mais semble saluer le visiteur à travers les siècles.

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