5 octobre 2017

Dans les eaux douces d’Aquatis

Des effets spéciaux pour quelque 10 000 poissons. Une scénographie high-tech qui favorise l’immersion. Aquatis, le futur Aquarium-Vivarium de Lausanne (VD), veut émerveiller pour mieux sensibiliser à l’environnement.

aquatis
A quinze jours de l’ouverture, les différents corps de métier mettent les bouchées doubles.

Ça crisse, ça visse, ça soude, ça ponce. Des câbles électriques pendent du plafond, la poussière vole entre les échafaudages. Ici, on peint en noir des immenses panneaux, et là, on vernit de joyeux perroquets d’Océanie. Dans le futur Aquarium-Vivarium d’Aquatis, annoncé comme le plus grand d’Europe, on s’active jour et nuit pour terminer les travaux. A quinze jours de l’ouverture, après trois ans de chantier, les 3500 m2 d’exposition sont entrés dans la dernière phase de réalisation.

Mais derrière les écailles argentées du bâtiment circulaire, qui barbote sur les hauteurs lausannoises, on devine déjà les univers: grotte glaciaire, forêt tropicale, mangrove, rizière... Ainsi le visiteur sera entraîné dans un voyage au fil de l’eau douce à travers les cinq continents.

Alors quoi, un musée aquatique de plus? Pas vraiment, puisque ici, tout est mis en œuvre pour faire plonger le spectateur. Jeux de reflets, miroirs au sol, écrans multimédias, projections viendront faire vivre les différents écosystèmes. «On aura une scénographie très inédite, des ambiances sonores, des décors en béton projeté, autant d’astuces et de technologies innovantes qui, mélangées au vivant, provoqueront l’immersion du visiteur», explique Angélique Vallée-Sygut, directrice d’exploitation, qui a travaillé pendant sept ans au Musée océanographique de Monaco.

Le béton projeté, travaillé à la main pour lui donner couleur et relief, est une technique qui permet de faire des imitations de n’importe quoi, rochers, troncs ou parois glaciaires. Après un relevé numérique du décor, une projection d’image achève le rendu au réalisme troublant. Cette technique utilisée notamment pour la grotte glaciaire, point de départ du Rhône, a été imaginée par Frédéric Ravatin, scénographe d’Aquatis et expert en la matière. C’est lui qui a fait la reconstitution de la grotte Chauvet en France.

Le bâtiment circulaire d’Aquatis avec ses 100 000 pastilles métalliques.

Trésors de scénographie

Ainsi, même inachevées, certaines mises en scène sont déjà bluffantes. Dans la serre tropicale, difficile de démêler le vrai du faux. Les grands arbres séculaires en béton projeté se confondent avec les végétaux, les racines moulées aux fines nervures s’entremêlent aux rhizomes charnus des balisiers, les branches factices épousent les orchidées épiphytes. Un stratagème scénographique qui permet de reproduire au plus près les différents biotopes.

Et le vivant dans tout ça? La plupart des bassins sont en eau, mais encore vides de tout locataire. «Pour mettre les poissons, la qualité de l’eau doit être bonne, notamment au niveau des composés azotés. Il faut attendre que les filtres biologiques soient ensemencés, c’est-à-dire prêts à dégrader la matière organique, en évitant que l’ammoniaque et les nitrites, des composés intermédiaires de cette dégradation, ne s’accumulent dans l’eau: ils sont en effet nocifs pour les organismes aquatiques. Cela peut prendre quatre à cinq semaines en fonction de la tempé­rature de l’eau et du volume du bassin», explique Angélique Vallée-Sygut.

Cichla temensis, un des plus grands poissons d’Amérique du Sud.

Quarantaine obligatoire

Pour l’instant, quelque 3500 poissons attendent leur heure de gloire, en quarantaine dans le sous-sol du bâtiment. Un passage obligé pour éviter les éventuelles contaminations.

Même un individu qui paraît sain peut déclencher une maladie après son arrivée.

«Le transport est un stress qui favorise les infections bactériennes et virales, parfois transmissibles aux autres», poursuit la directrice d’exploitation. Prêts à emménager dans l’immense bassin de l’évolution – 8 mètres de haut pour 1 million de litres d’eau et un tunnel subaquatique – des poissons-alligators, arrivés tout droit de Singapour, musardent derrière le hublot en attendant d’être rejoints par de solides esturgeons.

Contrairement aux idées reçues, les poissons d’eau douce ne se limitent pas aux truites et aux brochets.

On va surprendre en faisant découvrir des poissons qui ont des formes, des tailles et des nuances de couleur étonnantes.

«Le malawi, un cichlidé des grands lacs africains, peut être jaune vif ou bleu roi», relève Frédéric Pittaval, responsable de l’aquariologie.

Dans les différents bassins, on pourra donc voir des piranhas, des raies Léopold tachetées – dont une trentaine sont nées à Aquatis – des arowanas argentés au faciès boudeur, des poissons-lunes, mais aussi des pacus omnivores à la dentition troublante, tant elle ressemble à celle des hommes. Quant aux arapaimas, dorés comme des enluminures, ils peuvent atteindre 4,50 mètres de long! «On les a fait venir petits. Jeunes, ils respirent avec des branchies, ensuite ils acquièrent la capacité de respirer l’air atmosphérique, une stratégie qui assure leur survie dans les eaux stagnantes pauvres en oxygène», explique la directrice d’exploitation.

Un discus de Heckel: la preuve que les poissons d’eau douce ne sont pas tous gris.

Le vivant au centre

Ainsi, même dans un décor truffé d’effets spéciaux – attention au spinosaure à la tête articulée, qui guette le spectateur – le vivant reste au cœur de l’attention. Le but d’Aquatis est bien sûr d’émerveiller, mais aussi de sauvegarder certaines espèces, de participer à des programmes de recherches ainsi qu’à la renaturation de certains milieux. «Aquatis n’est pas un parc à thème de plus, il est aussi acteur. Le vivant n’est pas accessoire, mais il doit se mettre au service de sa protection», souligne Frédéric Pittaval, qui s’inquiète de la disparition des grands poissons d’eau douce. «On ne voit plus d’esturgeons de 6 mètres, parce qu’on a créé des barrages sur les fleuves et qu’il y a une dégradation de la qualité de l’eau.

Tout est lié, la forêt primaire, la vie aquatique et l’homme.

Galvauder cette ressource, c’est se galvauder soi-même. Il fallait le dire avec un message qui ne soit pas rébarbatif.» Mission réussie? A vérifier dès le 21 octobre 2017.

Bernard Russi: «Ce sera l’arche de Noé nouvelle génération»

Bernard Russi, PDG du groupe Boas, un des principaux investisseurs d’Aquatis.

Vous êtes habitué à gérer des complexes hôteliers et des centres thermaux. Pourquoi avoir choisi de financer le projet Aquatis?

Au départ, il était prévu de réaliser un musée de l’eau, conçu pour les spécialistes. En 2008, le projet était un peu bloqué, en manque de fonds. Et les autorités nous ont demandé de trouver une solution pour intégrer le vivarium de Lausanne. Avec le constructeur, le groupe Grisoni, avec qui on avait déjà investi quelques millions, on a décidé de continuer à financer ce projet. Lequel est devenu aujourd’hui plus complet, plus ludique. Ce sera l’arche de Noé nouvelle génération, parce que ce lieu englobera le vivant, poissons, plantes, reptiles. J’aimerais que les gens repartent d’ici avec du plaisir et une interrogation sur ce qu’ils peuvent faire pour contribuer à la préservation de la vie sur cette terre.

Vous avez la fibre écologique?

Je ne suis pas du parti écologiste, mais libéral-radical. Les libéraux de l’époque étaient précurseurs de toutes les caisses sociales. Etre libéral, c’est être pour la liberté, l’économie, tout en pensant aussi aux démunis et à l’environnement. Tout est lié.

Vous avez donc investi 65 millions dans ce projet…

Pour le moment, entre l’immobilier et l’équipement, on est à 62 millions. Mais, à l’arrivée, on sera plus près des 65…

Avec déjà 14 millions de dépassement...

Ce n’est pas un dépassement, c’est un changement de cap. Je préfère parler de plus-value. Le premier projet était très platonique, il n’y avait pas toute cette mise en scène, ces 150 projecteurs à 40 000 francs pièce qui vont faire briller la glace, bouger les animaux, donner une troisième dimension. Du coup, l’équipement prévu au départ à 18,5 millions revient aujourd’hui à 32,5 millions.

Ce projet n’est-il pas démesuré pour la région?

Au contraire! Tous les vivariums construits en Europe, que ce soit celui du lac de Constance ou celui de la Rochelle, font un tabac avec 600 000, voire un million de visiteurs par année. Dans la vie, si on n’est pas conquérant, il faut rester couché! La plupart des gens sont déjà surpris en bien, émerveillés.

Pour assurer sa rentabilité, combien d’entrées faut-il?

On a fait un budget à 450 000 entrées la première année. Et après, on en espère 400 000 environ. C’est un nombre d’entrées raisonnable. On a quand même un bassin de population important, avec plus d’un million d’habitants dans un rayon de 100 kilomètres. On espère toucher la Suisse et les pays limitrophes. Et puis, le projet est en train de se bonifier, avec des salles de conférences et d’expositions temporaires, des salles pédagogiques pour les écoles. Pour fin 2018, on prévoit aussi une salle de cinéma en 4D avec les fauteuils qui bougent, les sons, les odeurs, etc. Il faudra investir encore plus d’un million... Mais pour l’instant, l’objectif le plus urgent est d’ouvrir l’aquarium.

La question qui fâche: le prix du billet n’est-il pas excessif?

A 29 francs l’entrée? Non. Je suis grand-papa et je suis allé hier au Laser Game de Lausanne: avec huit petits-enfants et mes deux enfants, j’ai payé plus de 400 francs pour quarante minutes de jeu! En comparaison, Aquatis n’est pas cher. On a le même prix d’entrée que le musée Chaplin, avec les 4 francs de taxes supplémentaires imposés par la ville de Lausanne, qui prélève 14% sur tous les spectacles. Et on propose un prix famille: à partir de deux adultes et un enfant, c’est 69 francs et 15 francs pour tout enfant supplémentaire. Ce n’est ni bon marché ni excessif, je pense que c’est un prix acceptable pour deux heures de visite ou davantage.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Le bébé oryctérope du zoo de Cincinnati

C'est-y pas mignon...?

L’ibis chauve

L’ibis chauve

Le Château de l’Aile, au borde du lac, à Vevey

Vevey, du boom industriel à la vocation culturelle

Le pudu

Le pudu