6 septembre 2017

Un musée lausannois raconte cinq mille ans d'histoire du soulier

Il y a des experts à Las Vegas, à Miami, à Manhattan et aussi à… Lausanne. Mais ces derniers – Marquita et Serge Volken – sont d’une tout autre pointure, puisqu’ils étudient sous toutes les coutures, reconstituent et font parler des chaussures archéologiques.

musée de la chaussure
Le musée compte à ce jour une centaine de modèles de chaussures anciennes.

Le Rôtillon à Lausanne. C’est au cœur de cet ancien quartier de tanneurs que se trouve le Musée de la chaussure (lire ci-dessous), partie visible d’un centre de recherche ultra-pointu, tout entier dédié à l’étude des souliers anciens. A sa tête, deux passionnés: Marquita et Serge Volken. Cette docteur ès lettres en archéologie est l’une des plus éminentes calcéologues (spécialiste de l’histoire de la chaussure) d’Europe et son mari un artisan du cuir autodidacte qui chausse du… 52.

«Bigfoot», c’est son surnom, sera notre guide lors de ce voyage dans le temps. «Ma femme, c’est la tête et les mains, et moi je suis la tchatche!» Nous pénétrons à sa suite dans le minuscule immeuble qui abrite, outre le musée au rez-de-chaussée, un labo et un bureau au premier et un atelier au second.

Ici, nous créons un lien entre les arts et les sciences, entre le faire et le comprendre via la reconstruction de chaussures basée sur une approche à la fois scientifique et artisanale.

Elisabeth, une stagiaire mandatée par un musée de Delft (Pays-Bas), est penchée sur un évier en pierre. Du robinet, coule un mince filet d’eau. La jeune femme nettoie précautionneusement de vieux morceaux de cuir à l’aide d’un petit pinceau. Un vrai travail de bénédictin. «Elle a un mandat de deux ans, mais il lui en faudrait en tout cas vingt pour arriver au bout de la montagne de cuir qu’elle doit étudier.» A côté d’elle, quelques débris propres sèchent sur du papier journal, en l’occurrence des pages de Migros Magazine.

Marquita et Serge Volken sont devenus incontournables dans le domaine de l'histoire de la chaussure.

Comme dans un polar

«Nos méthodes d’investigation sont un peu comparables à celles de la police scientifique: nous essayons de récolter un maximum d’indices – traces de coutures, type de cuir, marques d’usure… – sur le peu qu’il reste de l’objet, explique Serge Volken. Et comme nous avons affaire à un matériau organique qui peut se décomposer, nous commençons par sécuriser les informations contenues dans les échantillons avant de les déchiffrer.»

L’étape suivante consiste donc à dessiner, annoter et enregistrer chaque menu fragment. Puis à retrouver les pièces qui vont ensemble pour tenter de reconstituer le puzzle, incomplet le plus souvent.

Nous faisons un modèle 3D en papier: la chaussure fantôme. A ce moment-là, nous n’avons pas encore la chaussure finale, nous en avons juste l’esprit.

Et de cette modélisation sera tiré un patron qui permettra de réaliser une forme en bois correspondant à celle du soulier.

Comme pour la police scientifique, le but des archéologues de la chaussure est de récolter un maximum d’indices.

Ne reste plus alors qu’à reconstruire l’objet. En utilisant la bonne peau tannée à l’ancienne (un job qu’ils sous-traitent), en reproduisant les gestes des artisans d’autrefois et en usant d’outils de l’époque.

Nous avons toujours travaillé avec la technologie de la période concernée. Pour une pièce du néolithique, par exemple, nous découpons le cuir au silex et nous perçons les trous à l’aide d’une alêne en os.

«L’objectif, poursuit notre guide, c’est de réaliser un modèle qui tienne la route, qui soit cohérent, qui résiste à la critique.» Quitte à remettre de nombreuses fois l’ouvrage sur le métier. «Marquita travaille actuellement sur des chaussures du site de Sutton Hoo, le Toutânkhamon britton (en savoir plus sur le Toutânkhamon anglais, lien en anglais). Il lui a fallu des centaines d’heures et une dizaine d’essais pour arriver à un résultat concluant. Il faut tout le temps chercher, insister, se remettre en question...» Sans se décourager.

Dans l’atelier du Musée de la chaussure, on utilise toujours les outils de la période concernée.

Les souliers d’une reine

Les Volken sont connus loin à la ronde pour leur sérieux et leur minutie. Ils sont même devenus incontournables dans leur domaine. C’est pourquoi diverses institutions – plus rarement le théâtre et l’industrie du cinéma («D’où Gladiator avec des Doc Martens, ahahah!») – font régulièrement appel à leurs compétences. Parfois pour des mandats de prestige comme cette reconstitution, faite à la demande du Musée d’archéologie nationale (F), des chausses et jarretières de son altesse Arégonde, reine des Francs et épouse du roi Clotaire 1er.

Plus près de nous, en Suisse, notre couple a eu le bonheur de se pencher sur le cas «Schnidli», un chasseur du néolithique qui a perdu son équipement et sans doute la vie (on n’a pas retrouvé le corps) il y a un peu plus de cinq mille ans au col du Schnidejoch (2756 m), à la frontière entre les cantons de Berne et du Valais. «C’était presque un contemporain du fameux Ötzi, mais il était plus raffiné.» Ils ont refait toute une jambière avec la peau d’une chèvre qui ne vit aujourd’hui plus qu’au Laos. «C’est grâce à l’analyse ADN que nous avons pu déterminer l’origine du cuir.»

Après avoir élucidé les secrets de fabrication, demeurent encore les questions d’usage des chaussures. «Il arrive que nous ayons l’occasion de les tester.»

Je me souviens d’un groupe d’étudiants qui avaient fait la traversée des Alpes entièrement équipés en légionnaires romains.

«Nous leur avions fourni une douzaine de paires et ils ont fait environ 600 km à pied avec. Cela nous a permis d’étudier leur usure. Usure qui peut donner des indications sur le porteur.»

«Quand on parle d’archéologie, on parle de gens. La reconstitution n’est donc pas un but en soi, mais un moyen d’accès à des connaissances», relève Serge Volken.

En résumé, nous sommes les gardiens d’un patrimoine immatériel, celui d’un savoir-faire tombé dans l’oubli.

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