5 octobre 2015

De la difficulté d'adopter

Les adoptions extrafamiliales ont diminué de 65% depuis les années 1990 en Suisse. Sur le terrain, les possibilités sont toujours plus rares pour les candidats adoptants.

Fabienne et Daniel Marthe-Christan avec leur fille adoptée
Fabienne et Daniel Marthe-Christan auront dû en tout attendre une dizaine d’années avant de devenir parents.

C’est une véritable chute libre. En excluant les adoptions par un beau-père ou une belle-mère, 217 enfants ont été accueillis en 2013 par des couples mariés et 16 par des personnes seules. Ces chiffres se montaient à respectivement 684 et 57 en 1980 (selon l'Office fédéral des statistiques OFS). La tendance n’est pas propre à la Suisse mais se retrouve dans tous les pays occidentaux: en 2013 il y a eu à l’échelle mondiale trois fois moins d’adoptions internationales que dix ans plus tôt.

Ce n’est pas la demande des candidats à l’adoption qui a diminué, mais bien «l’offre» de mineurs. Car certains pays, qui plaçaient autrefois de nombreux enfants dans des familles à l’internationale, ont changé de politique au fil du temps. Le contrôle des naissances s’y est amélioré et en parallèle une classe moyenne a pu émerger. Ce qui permet à ces Etats de privilégier désormais les adoptions nationales, en accord avec la Convention de La Haye sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale, ratifiée actuellement par plus de 90 Etats.

Une législation suisse restrictive

En Suisse, les adoptions nationales ne représentent qu’une trentaine de cas par année. Ce qui oblige la grande majorité des candidats adoptants à se tourner encore vers l’international.

Mais certaines personnes renoncent parfois à cette solution, lorsqu’elles se rendent compte des différentes embûches qui jalonneront leur chemin,

précise Mireille Chervaz Dramé, responsable du Service d’autorisation et de surveillance des lieux de placement à l’Office de l’enfance et de la jeunesse du canton de Genève. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: «Sur 60 dossiers déposés l’année dernière à Genève, seuls 15 enfants ont été adoptés.»

Et c’est en général les candidats adoptants les plus âgés qui connaissent les plus grandes difficultés. «La plupart des parents qui nous approchent ont d’abord eu recours à la médecine pour vaincre leurs problèmes d’infertilité, explique Nicole Binggeli, présidente de l’association Adoptons-Nous à Neuchâtel et Fribourg. Lorsque leur dossier d’adoption est déposé dans un pays, ils approchent souvent de la quarantaine!»

Et la législation helvétique, l’une des plus rigoureuses en Europe, contribue également à cette situation: les candidats adoptants doivent être âgés tous deux d’au moins 35 ans et être mariés depuis minimum cinq années. Dans le cadre d’une adaptation du Code civil, le Conseil fédéral propose actuellement d’abaisser l’âge minimal à 28 ans et la durée de leur relation à trois ans. «Ce changement est bienvenu, estime Elisabeth Assal-Bouchardy, directrice d’Espace A à Genève. Certains pays refusent de confier des bébés aux personnes de plus de 40 ans. Or il arrive que certains candidats dépassent cette limite d’âge au cours des cinq ans d’attente, en moyenne, nécessaires pour adopter un enfant!»

Attendre pour rien

Pour augmenter les chances de voir leur projet se concrétiser, les futurs parents ont parfois à revoir leurs exigences.

On peut attendre très longtemps un enfant qui n’existe pas,

met en garde Mireille Chervaz Dramé. Un couple a attendu sept ans sur un dossier déposé en Colombie, sans que jamais leur demande n’aboutisse! Car le pays est aujourd’hui réputé pour confier très peu d’enfants à l’adoption internationale.» Il arrive alors que des projets doivent être modifiés en cours de route pour leur assurer une réussite.

Peu de personnes sont prêtes à accueillir une fratrie ou enfant avec un handicap,

indique Ricardo Graells de l’association Adopte.ch. Ce qui augmente donc fortement les chances de ceux qui sont prêts à accueillir ces catégories d’enfants... Mais il s’agit d’un autre projet, qui demande donc d’y avoir longuement réfléchi.»

La solution de la famille d’accueil

Une inscription en tant que famille d’accueil se révèle parfois comme l’ultime solution pour les personnes en mal d’enfants. «Il s’agit quand même d’une sorte de deuil pour ceux qui désiraient initialement adopter un enfant», admet Nicole Binggeli. Principale différence avec l’adoption traditionnelle:

Les parents biologiques restent physiquement présents dans la vie de l’enfant.»

Le grand avantage, c’est que les temps d’attente sont bien plus courts... En Suisse romande, on est actuellement à la recherche de nouvelles familles d’accueil.

«On n’y croyait plus»

«Chaque fois qu’on appelait, on nous répétait que notre dossier était le premier sur la pile. Pourtant, les six mois qui suivaient, nous n’avions toujours aucune nouvelle…» Il aura fallu au total cinq années pour que Fabienne et Daniel Marthe-Christan de Villars-sur-Glâne (FR) reçoivent, en 2013, le coup de téléphone tant attendu. Dans un délai de deux semaines, le couple se rend alors dans un orphelinat en Thaïlande, où l’attend une petite fille de 2 ans et demi, qu’ils décideront d’appeler Julie

«A certaines périodes on n’y croyait plus, se souvient Fabienne. Nous ne voulions pas nous réjouir avant d’avoir de garantie.» Les futurs parents renoncent notamment à aménager déjà la chambre de l’enfant. «Nous avions peur que les émeutes à Bangkok ralentissent encore plus les démarches ou que la Thaïlande ferme ses frontières à l’adoption.»

Une fois sur place, tout se déroule de manière très efficace et professionnelle. «C’est une des raisons qui nous a incités à choisir la Thaïlande.

Nous savions que l’organisation était sans faille et que l’on s’occupait très bien des enfants dans les orphelinats.»

Après dix jours, la nouvelle petite famille est déjà en possession de toutes les autorisations requises pour quitter le pays. Ce qui ne signifie pas que tout est réglé côté suisse… Après deux ans et demi sur territoire helvétique, Julie n’est toujours pas en possession du passeport rouge à croix blanche, mais uniquement d’un permis de séjours. «Elle a commencé l’école à la rentrée, inscrite encore sous son nom officiel thaï… L’administration fonctionne très lentement ici aussi!»

Inclus les trois ans de PMA (procréation médicalement assistée) et les douze mois nécessaires pour établir le dossier d’adoption en Suisse, il aura fallu une dizaine d’années en tout aux deux Fribourgeois pour devenir parents. Fabienne a aujourd’hui 46 ans, Daniel en a 52. Si le couple caressait d’abord l’espoir d’adopter un second enfant, ils préfèrent aujourd’hui y renoncer. «Selon la nouvelle loi suisse, les parents ne doivent pas avoir plus de quarante-cinq ans de différence d’âge avec l’enfant adopté. Nous devrions donc accueillir un enfant de plus de 7 ans aujourd’hui… Ça pourrait poser problème puisqu’il serait l’aîné de Julie.»

Peu importe, la petite famille savoure aujourd’hui pleinement son bonheur. Et encourage les futurs parents adoptifs à se lancer dans la même aventure. «De plus en plus de pays se ferment à l’adoption internationale, c’est vrai. Mais il faut garder espoir. Et faire preuve d’une énorme patience!»

«Nous avions hâte de commencer notre nouvelle vie à trois»

Stéphanie et Vincent Ducret avec Tim en train de dessiner sur un tableau blanc.
Stéphanie et Vincent Ducret sont allés chercher leur petit Tim en Thaïlande, un pays pour lequel ils s’étaient pris d’affection.

Tout juste dix mois que le petit Tim, 4 ans, a fait son entrée dans la famille Ducret à Bevaix (NE). L’apothéose d’un long parcours qui aura duré au total une quinzaine d’années. Car bien avant d’entreprendre les démarches d’adoption, Stéphanie et Vincent ont d’abord recouru à différentes solutions médicales. «On attendait un coup de pouce de mère nature», raconte la maman.

Au fur et à mesure des échecs, la solution de l’adoption s’esquisse petit à petit dans leur esprit. «Il est impossible de se battre sur deux tableaux en parallèle. Nous avons donc préféré attendre la fin des PMA pour nous adonner à 100% à ce projet.» Le couple prend donc contact en 2010 avec les services cantonaux neuchâtelois. Et apprend que la loi helvétique exige qu’ils soient mariés s’ils veulent ensemble déposer une demande d’adoption. «Nous nous sommes unis civilement en avril 2011. Un événement que nous avons célébré ensuite par une fête en Thaïlande.»

Une destination qui n’a pas été choisie au hasard… Puisque le couple s’était déjà pris d’affection pour le pays. «C’était une évidence pour nous d’y déposer notre dossier d’adoption», explique Stéphanie. A l’aide d’un intermédiaire agréé par les autorités suisses, le couple est mis en contact alors avec l’orphelinat de Pattaya.

On a commencé par me demander mon âge. J’avais 41 ans, mon mari 45… J’ai pensé que c’était déjà fichu!»

Mais le dossier est bel et bien accepté. Et trois ans et demi plus tard l’orphelinat leur annonce qu’un petit garçon est prêt à être recueilli. «Après une semaine, nous avions effectué toutes les démarches administratives et pouvions déjà rentrer en Suisse. Il nous tardait de commencer notre nouvelle vie à trois à la maison.»

Tim s’est vite adapté à son nouveau foyer. «Nous avons beaucoup de chance, reconnaît la maman. Après cette longue attente, nous profitons pleinement de notre fils. Tout en restant conscients qu’en raison de son parcours, son abandon et ses dix-huit mois passés en orphelinat, nous devons rester attentifs à son développement.»

«Difficile de rester les bras croisés»

Youssef et Raquell Kamri assis sur un canapé, avec un tas de dossiers entre eux.
Youssef et Raquell Kamri ont déposé leur dossier et attendent une réponse.

Il aura fallu presque trois ans pour que tous les voyants passent au vert pour Youssef et Raquell Kamri. Le 20 décembre dernier, le couple du Locle (NE) a pu déposer sa demande d’adoption à la République dominicaine. Et aujourd’hui,
ils attendent... Une période qui, selon les expériences d’autres couples, devrait s’étaler sur environ deux années. «Lorsqu’on était dans les démarches, on avait l’impression chaque jour d’être en pleine action, déjà proches du but, raconte Youssef. Aujourd’hui, c’est difficile de rester les bras croisés.»

Comme dans la quasi-totalité des cas, la voie de l’adoption n’a été entreprise qu’après de longues années de PMA. Un parcours éprouvant, qui donnera lieu à plusieurs fausses couches. «J’ai mis du temps à comprendre à quel point ces démarches étaient douloureuses pour mon épouse. Un père ne se prend d’affection pour son bébé que lorsqu’il peut le porter dans ses bras. Alors qu’avec la maman, ce lien se crée bien plus vite…»

Au cours de cette période, Youssef se sent déjà prêt à se lancer dans un projet d’adoption. Il faudra un peu plus de temps pour que son épouse lui emboîte le pas. Si les Kamri ont opté pour la République dominicaine, c’est parce que le pays traite directement avec les autorités suisses, sans passer par des intermédiaires. Revers de la médaille: les couples adoptifs doivent séjourner quelques mois dans le pays avant de pouvoir rentrer avec leur nouvel enfant.

Heureusement, nous travaillons tous deux dans l’horlogerie, où la convention collective nous accorde dix semaines de vacances. Dans d’autres secteurs, ce congé n’est que de trois jours!»

Pour le reste du temps, il faudra compter sur des congés sans solde. «Ça coûte de devoir lâcher son travail pour vivre ailleurs! Nous profitons de notre période d’attente pour économiser… Mais tous les couples ne peuvent pas se le permettre. L’adoption devrait pourtant rester accessible à toutes les catégories de personnes.»

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

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