30 juillet 2012

De Moudon au Yukon en mode primitif

Le jeune Vaudois Kim Pasche partage son temps entre des stages de vie primitive à Gletterens et une vraie vie d’anciens hommes des bois au fin fond du Canada.

Kim Pasche en habits d'époque
Kim Pasche exhibe une peau de loup, prise sur un animal de 90 kilos.
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Comment vivait-on exactement au Mésolithique? Ce que les archéologues désignent comme une pointe de flèche servait-il vraiment à traquer le gibier de la forêt dans cette période de transition de la Préhistoire?

Des détails pour vous, sans doute. Mais pour Kim Pasche, comme pour beaucoup de scientifiques, ça veut dire beaucoup. Au point pour ce jeune Moudonnois de 29 ans de passer l’essentiel de l’année dans le Grand Nord canadien, loin de toute civilisation. «Disons environ 35 000 habitants dont 28 000 dans la capitale, avec une densité de population inférieure à celle du Sahel», sourit le jeune homme.

Je désire juste voir s’il est encore possible de vivre autrement.

Cheveux longs et yeux bleus perçants: Kim passe ses trois mois helvétiques à Gletterens, où il participe aux animations du village néolithique. «Le 30 juillet, je repars dans le Yukon retrouver une concession de 4500 km2 que je viens d’acquérir avec une connaissance.»

Grosso modo l’équivalent des cantons de Vaud et Fribourg réunis sont donc devenus son terrain de trappe géant. «J’ai profité d’un coup de chance et je ne l’ai pas payé trop cher. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment à moi, comme tout ce qui est dans les territoires du Nord. J’en ai simplement l’usufruit et le droit exclusif de chasse et de construction, le gouvernement pouvant venir quand il veut effectuer des tests ou des forages. Ce qu’il finira d’ailleurs sûrement par faire», explique-t-il comme pour s’excuser de l’ampleur d’une telle acquisition.

Chaque hiver depuis huit ans

Chance ou pas, le jeune Suisse n’a eu accès à ce coin de terre quasi vierge que parce qu’il passe ses hivers dans le Yukon depuis huit ans déjà. «Il fallait se prévaloir d’une solide expérience de trappe, tradition que les autorités canadiennes veulent maintenir.»

Il exhibe une magnifique peau de loup, prise sur «une solide bête d’environ 90 kilos». Le Yukon en possède la plus grande population au monde.

Rien ne le prédestinait pourtant à cette vie lointaine d’homme des bois. Issu d’une famille d’agriculteurs, Kim Pasche se destinait à un diplôme d’éducateur spécialisé. «J’ai arrêté parce que je ne me voyais pas m’occuper de gars en difficulté sans avoir la moindre expérience de la vie.»

Depuis toujours passionné par l’artisanat des Anciens, il achète un stock de cuir pour fabriquer des chaussures et des sacs. Le tout part en fumée dans la maison de son grand-père alors qu’il est en voyage. «C’est comme ça que j’ai débarqué à Gletterens. Comme je savais tanner des peaux ou allumer du feu sans allumettes, j’ai rapidement trouvé du travail comme animateur.»

Des gestes ancestraux

Et comme il cherche à approfondir sans cesse ses connaissances de la Préhistoire, à essayer les vieilles techniques, il entre en contact avec des archéologues. «Cela m’a permis de constater qu’il y avait d’un côté les scientifiques qui expérimentent rarement leurs théories et de l’autre des artisans qui parfois reproduisent des gestes ancestraux sans même le savoir. Et que ces deux mondes se croisaient rarement.»

Je cherchais un coin qui ressemble le plus à nos Préalpes.

Ce sera sa voie, sur les traces de celui qu’il désigne comme l’un de ses maîtres, Jacques Reinhard, l’un des pionniers de l’animation archéologique: aller aussi loin que possible dans la connaissance du Mésolithique, moment charnière où «disparaît l’économie des gros troupeaux, où apparaissent les forêts et de plus petites communautés, marquant le déclin des chasseurs-cueilleurs». Et pour cela, sa priorité consiste à trouver un endroit adapté. Impensable en Suisse: trop peu d’espace et un climat qui ne correspond plus à cette époque d’avant la dernière grande glaciation. «Il fallait aller au nord», résume-t-il.

Trois ans pour trouver le lieu idéal

Banco pour le Yukon. «Je passais six mois par an là-bas pour trouver un coin qui ressemble le plus à nos Préalpes, avec des lacs, des rivières, de la plaine et de la montagne. Je pensais y arriver en deux saisons.» Il lui a fallu un peu plus de trois ans pour rencontrer un vieux trappeur handicapé, qu’il aide durant la saison hivernale à poser ses pièges à tout ce qui porte de la fourrure. «On aime bien critiquer ce type de pratique ancestrale ici. Ça évite de regarder ce qui se passe dans nos abattoirs et nos porcheries.»

Un test grandeur nature de plusieurs mois

Une maison du village lacustre de Gletterens.
Une maison du village lacustre de Gletterens.

Kim échange beaucoup avec les spécialistes de la vie primitive, pour qui ses tests «grandeur nature» apportent de précieux enseignements. «Je prends une hache en silex, et je n’utilise que ça pendant plusieurs mois. D’abord pour vérifier qu’il est effectivement possible de s’en servir pour telle ou telle tâche. Mais aussi pour contrôler que nos idées sur la manière dont les Anciens s’en servaient sont correctes. Alors que les archéologues doivent souvent se spécialiser dans un domaine bien précis, j’apporte une approche plus généraliste.»

Kim déteste qu’on lui parle de Into the Wild, le célèbre film de Sean Penn. «Mon propos n’est pas du tout de tourner le dos au monde moderne et de m’enfoncer dans les bois pour jouer au sauvage. Je désire juste voir s’il est encore possible de vivre autrement, plus simplement, davantage en accord avec la nature. Selon des modes de vie qui ont perduré pendant des milliers d’années. Vu l’état de notre civilisation, il ne me paraît pas absurde de prendre un peu de recul par rapport à notre modèle de civilisation si écrasant. Et si destructeur.»

Photographe: Laurent de Senarclens

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