1 novembre 2018

L’identité multiple

La double nationalité a fait deux fois débat ces derniers mois, à l’occasion de l’élection d’Ignazio Cassis au Conseil fédéral et du match de la Nati contre la Serbie. Avec en arrière-fond l’éternelle question: qu’est-ce qu’être suisse?

Fisnik Maxhuni
Dans son documentaire, Fisnik Maxhuni esquisse la réponse de la communauté albanaise à la question sur l’identité suisse. (Photo: François Wavre/lundi13)
Temps de lecture 10 minutes

Ce que je suis, c’est ce que je vais faire de ma vie, pas ma nationalité.» Ainsi parle l’un des protagonistes du film Zvicra*. Zivcra? La Suisse, en albanais. Réalisé par un jeune Kosovar naturalisé, Fisnik Maxhuni, et un Suisse dit «de souche», Benoît Goncerut, ce documentaire aborde de front la manière dont la communauté albanaise gère la problématique de la double appartenance.

Dans l’ère du temps

Ces derniers mois, la question s’est invitée dans le débat à la faveur de deux actualités. Deux candidats au Conseil fédéral, Pierre Maudet et Ignazio Cassis, détenteurs chacun de deux passeports, ce qui faisait tiquer l’UDC. Puis ce fameux match de Coupe du monde en Russie, où les joueurs de la Nati d’origine kosovare célébraient leur victoire sur l’ennemi serbe en faisant le signe de l’aigle albanais, poussant un représentant de l’Association suisse de football (ASF) à suggérer que dorénavant les binationaux ne devraient plus être sélectionnés.

Comme si, dans un pays pourtant multiculturel par son histoire, il devenait tout à coup difficile de répondre à cette modeste question: qu’est-ce qu’être suisse?

* Passage à la télévision suisse: hiver 2018 ou printemps 2019

«On ne peut pas être qu’albanais en Suisse»

Fisnik Maxhuni, réalisateur, Suisse et Kosovar (Photo: François Wavre/lundi13)

Venu du Kosovo en Suisse à l’âge de 4 ans avec ses parents, Fisnik Maxhuni grandit à Neuchâtel, puis entreprend des études de relations internationales et de géopolitique à Genève. Avec un master à la clé, il travaille un moment pour le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) à l’ambassade de Suisse au Japon. Avant de trouver sa vraie voie à l’ECAL, en cinéma.

Un parcours en zigzag qu’il explique par son identité: «Réussir en général, pour un émigré, ce n’est pas être artiste, c’est avoir un métier qui non seulement paie bien, mais qui est identifié socialement avec la réussite.» C’est ce qu’exprime par exemple dans Zvicra un Kosovar arrivé sans permis et sans savoir un mot de français et à la tête aujourd’hui d’une entreprise de transports: «Je paie 71 000 francs d’impôts. Ça, c’est une réussite.»

Fisnik Maxhuni raconte une vieille blague albanaise: «Tu as le choix: médecin, avocat, ingénieur ou rejeté par ta famille.» Une blague, mais souvent prise au sérieux. «J’ai remarqué chez la plupart des Kosovars d’ici un désir de s’accomplir, à l’américaine, de prouver à tout le monde que l’on a réussi, ce qui passe notamment par l’argent.»

Fisnik Maxhuni raconte avoir voulu montrer dans ce film qu’en réalité «l’identité est multiple. Il y a autant d’identités qu’il y a de personnes. On vit dans un monde où chacun a besoin d’avoir une trajectoire, une identité unique. On a voulu montrer un panel assez large, des gens par exemple qui sont dans le doute, se demandent encore, mais qu’est-ce que je fais ici?»

Être kosovar comme être suisse, c’est une notion en constante évolution, ça n’a pas de sens de vouloir y appliquer des principes du Moyen Âge

Fisnik Maxhuni

L’un des moments du film qui pourraient interpeller voit une jeune fille qui jusque-là semblait minimiser l’attachement à ses origines déclarer tout de go que les Albanais ne se mélangent pas et qu’ils ont raison: «Mélanger le sang, c’est manquer de respect envers la famille, les parents. Cela fait mille ans que l’on est 100% albanais.» Fisnik Maxhuni explique que, si ce sentiment existe encore, il est davantage «de l’ordre du vieux mythe, un peu comme celui voulant qu’un catholique ne devait pas épouser une protestante. Être kosovar comme être suisse, c’est une
notion en constante évolution, ça n’a pas de sens de vouloir y appliquer des principes du Moyen Âge.»

Il est aussi beaucoup question de football dans Zvicra. «Le sport est un vecteur d’identité très fort. On porte le maillot de l’équipe nationale, avec les hymnes au début, la main sur l’écusson. Voir deux frères arrivés du Kosovo en Suisse, Granit et Taulant Xhaka, s’affronter à l’Euro 2016 dans deux équipes différentes, ce n’était quand même pas rien. Or, on a pu le voir, ce match entre la Suisse et l’Albanie s’est déroulé dans un vrai respect mutuel.»

Seul bémol, le cinéaste regrette que, lorsque l’un des Kosovars de la Nati ne réalise pas une bonne performance, «il est ensuite vite montré du doigt, on met en doute son nationalisme, son degré d’implication».

Dans le film, un jeune Kosovar, devenu avec son père et son frère pêcheur sur le lac Léman, le dit froidement: «On ne peut pas être albanais en Suisse, et on ne doit pas l’être.» Fisnik Maxhuni avoue partager ce point de vue: «Si tu n’es qu’albanais en Suisse, tu es un peu comme un singe en hiver. Le singe peut certes survivre dans un endroit où il fait froid, mais à condition de mettre une veste. De s’adapter.»

«La loyauté ne dépend pas de la nationalité»

Maria Mettral, comédienne, Suisse et Italienne (Photo: DR)

L’idée qu’un binational pouvait être un citoyen moins suisse, donc moins loyal qu’un autre, a circulé ces derniers mois dans le débat public. Qu’en pensez-vous?

La loyauté ne dépend en aucune façon de la nationalité, mais de l’idée que chaque individu s’en fait.

Que signifie pour vous être suisse?

Être suisse signifie être en lien avec le lieu dans lequel je suis née, j’ai grandi, j’ai étudié, j’interagis, j’ai créé ma famille. 

Vous sentez-vous davantage suisse ou plus proche de votre autre origine?

Je me sens totalement suisse et genevoise. Par ailleurs, j’ai toujours profondément ressenti la douleur que le déracinement a provoquée chez mes parents italiens, émigrer pour travailler, se séparer de sa famille, arriver dans un pays dont on ignore la langue, les habitudes, les codes. Tous ces éléments influent sur ma façon de penser. Mes origines sont italiennes et elles font partie de moi, mais elles restent des origines.

Qu’est-ce que cette double origine vous apporte?

Ma double nationalité est surtout concrète: deux cartes d’identité de deux pays différents. Les origines multiples sont un enrichissement intérieur et culturel pour autant qu’elles cohabitent harmonieusement, qu’elles élèvent notre pensée et nos actes.

«Quel autre pays pourrait plus être le mien?»

Karim Slama, humoriste, Suisse et Tunisien (Photo: DR)

L’idée qu’un binational pouvait être un citoyen moins suisse, donc moins loyal qu’un autre, a circulé ces derniers mois dans le débat public. Qu’en pensez-vous?

Au contraire. Je crois qu’une personne qui demande à appartenir entièrement à la communauté suisse sera d’autant plus loyale que son choix est réfléchi. 

Que signifie pour vous être suisse? Vous sentez-vous davantage suisse ou plus proche de votre autre origine?

Je me sens effectivement avant tout suisse dans le sens qu’il s’agit du pays qui m’a vu naître et grandir. Quel autre pays pourrait plus être le mien? Ma nationalité tunisienne est pour moi un papier qui marque mes origines liées à mon père, qui lui-même a été très fier vers 50 ans d’obtenir le passeport suisse près de trente ans après son arrivée.

Qu’est-ce que cette double origine vous apporte?

Une marque qui montre que l’identité n’est pas faite d’un passeport mais d’une manière d’être là où l’on se trouve, enrichi de nos diverses cultures.

«Être suisse, c’est partager des valeurs»

Myret Zaki, rédactrice en chef de Bilan, Suisse et Égyptienne (Photo: DR)

L’idée qu’un binational pouvait être un citoyen moins suisse, donc moins loyal qu’un autre, a circulé ces derniers mois dans le débat public. Qu’en pensez-vous?

Douter a priori de la loyauté ou du patriotisme d’un détenteur de double passeport revient à prendre un raccourci assez grossier. On part du principe que le binational ne va pas défendre les meilleurs intérêts de la Suisse, si par exemple il négociait face à une délégation de son deuxième pays. Mais s’il a voulu œuvrer en politique suisse, n’est-ce pas une preuve évidente qu’il veut servir ce pays? Si on fantasme une allégeance à d’autres pays, il y a d’autres sources de risque que le passeport. Un citoyen 100% suisse qui aurait une épouse française ou américaine sera-t-il soupçonné de faiblesse vis-à-vis de ces pays?

Que signifie pour vous être suisse? Vous sentez-vous davantage suisse ou plus proche de votre autre origine?

Pour moi, être suisse, c’est avoir partagé les bancs de l’école publique avec des Suisses, partagé des valeurs, des références et une culture commune, manger des ramequins et des raclettes, avoir côtoyé des voisins suisses à Versoix, avoir reçu beaucoup de notions de ce qu’est la Suisse de l’école jusqu’à l’université, appris les valeurs du travail, d’une certaine discipline, d’une certaine rigueur et d’une certaine sobriété aussi, jusqu’à ce que cela ait gravé une identité profonde.

Qu’est-ce que cette double origine vous apporte?

Ma double origine suisse et égyptienne est un trésor précieux. La joie de vivre, la capacité d’expression et la générosité inhérente à l’âme égyptienne sont en moi et complètent très bien les qualités suisses plus perfectionnistes, méthodiques et discrètes en comparaison.

«Je suis fille de migrants»

Ada Marra*, conseillère nationale (PS/VD), Suisse et Italienne (Photo: DR)

L’idée qu’un binational pouvait être un citoyen moins suisse, donc moins loyal qu’un autre, a circulé ces derniers mois dans le débat public. Qu’en pensez-vous?

Que c’est une vision mythique mais dépassée de la Suisse. La Suisse se compose de près de 1,5 million de citoyens possédant plusieurs passeports. Il est également logique de trouver plus de personnes à double passeport dans les cantons frontaliers que dans la Suisse centrale. En faire un prérequis signifie que seuls les candidats d’Uri, Schwyz et Unterwald peuvent être conseillers fédéraux. Cela serait une anomalie politique et historique. De plus, les conseillers fédéraux jurent fidélité à une seule Constitution: celle helvétique. Et c’est ce qui compte.

Que signifie pour vous être suisse?

Il y a mille et une façons d’être suisse et toutes sont légitimes. Vous pouvez être suisse de droite ou de gauche, athée ou croyant, hétéro ou homo avec un passeport ou plus. Il n’y a pas une seule définition, à moins d’être un pays totalitaire. La Suisse, de par sa Confédération, est un État, pas une nation. Mais cela n’enlève rien au fait qu’on peut être fier de son pays.

Vous sentez-vous davantage suisse ou plus proche de votre autre origine?

Je me sens suisse et j’aime ma famille en Italie.

Qu’est-ce que cette double origine vous apporte?

Je n’ai pas de double origine. Je n’ai pas deux lieux de résidence. Je suis fille de migrants. Je me reconnais dans cette définition.

* Auteure du livre «Tu parles bien français pour une Italienne!», Éditions Georg, Disponible sur www.exlibris.ch

«La force d’une nation vient de sa capacité à promouvoir la diversité»

Sandro Cattacin, sociologue à l'Université de Genève (Photo: DR)

Est-ce un hasard si, ces derniers mois, la double nationalité s’est invitée deux fois dans le débat? La Suisse a-t-elle un problème avec ça?

Un peu partout, on assiste à un retour de cette invention qu’est la nation. Avec, en arrière-fond, une mythologie et des présupposés qui essaient de la lier à nouveau avec l’ethnie. Ce climat politique a suscité des questions, surtout chez la droite conservatrice et nationaliste, à propos de cette multiple nationalité. Je n’ai pas l’impression que la population partage ces interrogations. D’abord en raison d’une désaffection pour cette idée d’État-nation, et ensuite parce que l’appartenance multiple est une réalité en croissance: la double nationalité, beaucoup de gens la possèdent déjà.

La double appartenance renvoie au concept fort discuté d’identité. Une identité suisse, qu’est-ce que cela pourrait bien être?

La nation est une construction sociale, une construction politique, mais pas une réalité. Pour que le mythe national, qui s’est créé tardivement en Suisse, survive, il fallait lier l’identité à la nation. Mais ces deux éléments sont en train de se détacher, à cause de la mobilité. Aujourd’hui la force d’une nation, d’un territoire vient de sa capacité à promouvoir la diversité. Ne rencontrer que des similaires, c’est le début de la fin d’un groupe, le début de la fin d’une économie.

Dans ce contexte, la naturalisation a-t-elle un rôle à jouer?

En Suisse, mais également dans les pays anglo-saxons, on utilise ce terme de naturalisation qui montre déjà la peur que l’on a d’avoir des identités différentes: on deviendrait, par nature, un Suisse ou un Américain. Mais il est évidemment impossible d’imaginer que les identités puissent changer par une simple procédure administrative, par l’octroi d’un passeport.

Comment jugez-vous le processus de naturalisation actuellement en vigueur? 

La procédure de naturalisation est encore interprétée aujourd’hui comme une procédure d’assimilation, à l’exception peut-être de Genève. Toute la démarche consiste à faire comprendre aux gens qu’ils doivent changer, dans on ne sait trop quelle direction. Tout le parcours de naturalisation est fondé sur ce mauvais postulat de l’État-nation consistant à vouloir une société homogène, alors qu’en réalité on vit non seulement dans une société hétérogène, mais dont l’hétérogénéité est la force.

Y-a-t-il chez les différentes populations étrangères vivant en Suisse encore une réelle aspiration à devenir suisses?

Les demandeurs de la nationalité aujourd’hui viennent surtout du monde de l’asile. Pour les citoyens de l’ancienne Yougoslavie qui avaient fui leur pays, devenir suisse c’est surtout acquérir un passeport qui leur redonne de la mobilité. Ensuite, il y a toute une partie de la population étrangère qui ne se naturalise pas. Cela concerne surtout les jeunes de la deuxième génération nés en Suisse. Les raisons longtemps invoquées – service militaire, coûts trop élevés, perte de la double nationalité- n’existent plus. Les recherches menées pour comprendre ce phénomène donnent toutes le même résultat: la procédure est perçue comme humiliante. Les candidats doivent se soumettre à un processus de démonstration de leur suissitude. Quand on est né en Suisse il peut être vexant de s’entendre demander si l’on est intégré et de voir la police débarquer chez soi pour voir comment l’on vit.

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