23 août 2017

Prévoyance 2020, sac de nœuds et objet de discorde

La conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier (PS/GE), favorable, et le conseiller national Philippe Nantermod (PLR/VS), opposé, croisent le fer à propos de la réforme du système des retraites voulue par le Conseil fédéral et sur laquelle le peuple se prononcera le 24 septembre 2017. Un objet complexe et décisif pour l’avenir de chacun.

La conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier (PS/GE) et le conseiller national Philippe Nantermod (PLR/VS) al Philippe Nantermod (PLR/VS)
La conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier (PS/GE) et le conseiller national Philippe Nantermod (PLR/VS) ont des points de vue très différents sur le projet Prévoyance 2020.
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Liliane Maury Pasquier, pourquoi faut-il absolument voter «oui» à Prévoyance 2020?

Parce que l’arrivée à la retraite des baby-boomers est un fait inéluctable, engendrant une situation qui peut vite mettre en péril l’AVS. Tout remède pris alors que l’AVS serait déjà dans les chiffres rouges ne serait pas une aussi bonne solution que Prévoyance 2020. Il faudrait alors recourir à des mesures drastiques, des coupes qui conduiraient à une péjoration de la situation des assurés.

Philippe Nantermod, pourquoi faut-il absolument voter «non» à Prévoyance 2020?

Parce que très rapidement nous aurons des dépenses plus élevées qu’aujourd’hui. Nous allons creuser le trou plus vite, à cause notamment des 70 francs supplémentaires de rente et de l’augmentation de 5% de la part pour les couples. On nous dit d’ailleurs déjà qu’il faudra une nouvelle réforme à partir de 2030. Dire que les réformes pourront se faire autrement que dans la douleur quand on est passé de six actifs pour un retraité à deux actifs, c’est du populisme.

LMP: L’augmentation de 70 francs et de la part de couples sont financées par des prélèvements supplémentaires sur les salaires, versés par l’employeur et l’employé. Ça ne va donc pas charger davantage l’AVS. Et puis il ne s’agit pas de faire des cadeaux, mais de compenser la baisse du niveau global des rentes. L’objectif est de renforcer l’AVS et d’équilibrer les comptes du deuxième pilier, mais aussi de garantir le niveau des rentes. Qu’il faille remettre les choses sur le tapis en 2030 paraît logique:

si nous connaissons à peu près l’évolution démographique, l’évolution économique en revanche n’est pas écrite d’avance.

PN: Les 70 francs sont financés oui, mais jusqu’en 2030. Après, on devra commencer à taper à nouveau dans le taux de TVA, à relever encore l’âge de la retraite. Avec Prévoyance 2020, les personnes de plus de 45 ans bénéficieront d’une compensation pour la baisse du taux de conversion et ne seront pas impactées par les réformes. Elles auront une augmentation de l’AVS, pas d’augmentation d’âge de la retraite et un maintien de leur niveau de rente actuel. Par contre, les moins de 45 ans auront une augmentation des taux de cotisation, une augmentation de la TVA, une réduction du taux de conversion. On offre à une génération de transition qui, comme par hasard, est celle qui est la plus représentée au Parlement des cadeaux qu’on fait payer à tous les autres.

LMP: Les générations plus jeunes ont leur vie professionnelle devant elles pour cotiser, elles auront des moyens de compenser cette baisse du taux de conversion. C’est aussi dans leur intérêt d’avoir à l’horizon de leur propre retraite une AVS qui fonctionne et continuera de leur verser des rentes.

PN: L’intérêt de ma génération n’est pas d’avoir une perspective de retraite AVS sur douze ans, mais sur trente ans .

On nous dit qu’il y aura une autre réforme en 2030, mais pour mettre la réforme actuelle sur la table il a fallu vingt ans.

Une réforme qui veut faire croire qu’elle ne va pas être douloureuse n’est pas une vraie réforme

LMP: Mais elle est douloureuse!

PN: Pas pour tout le monde. Nous ne sommes peut-être pas encore assez au pied du mur pour prendre conscience que le vieillissement de la population exige des réformes qui doivent être faites, mais pas sur le dos d’une génération, pas sur le dos des femmes. Le premier pilier n’est pas durable, il faut de temps en temps le réformer pour le rééquilibrer. Le deuxième pilier au contraire fonctionne bien, les caisses de pensions ont dû essuyer de grosses crises financières, elles arrivent néanmoins toujours à assurer le paiement des rentes. Vouloir mettre tout ça dans un même paquet, c’est une mauvaise approche, on se donne l’illusion d’avoir résolu le problème.

LMP: Je trouve irresponsable de dire que la situation n’est pas assez mauvaise, qu’on arrivera mieux à résoudre les problèmes quand elle sera encore plus grave. L’augmentation de l’âge de la retraite des femmes et la baisse du taux de conversion, mais sans compensation, sont des mesures qui figurent dans le plan B du Parti libéral-radical (PLR), ainsi que la fin de l’adaptation des rentes au coût de la vie. C’est cela qu’il faut mettre dans la balance et pas une discussion sur ce que sera la prochaine révision après 2030. Le débat, c’est de savoir ce qu’on fait pour répondre aux défis que l’on a maintenant à résoudre. Prévoyance 2020 permet de répondre aux deux objectifs: pérennité des rentes jusqu’en 2030 et, pour les personnes concernées, un niveau de rente identique.

PN: Je ne suis pas d’accord avec cet objectif. Il faut un système pérenne. Cette réforme, c’est «après moi le déluge». Nous avions mis d’autres propositions sur la table. Comme faire en sorte que les travailleurs âgés ne coûtent pas plus cher que les travailleurs jeunes, comme c’est le cas aujourd’hui. Et quand vous donnez 70 francs aux gens qui n’ont que l’AVS, en réalité c’est 70 francs qu’ils auront en moins dans les prestations complémentaires. Nous avions proposé que ces 70 francs soient repris pour les femmes pendant une durée déterminée pour compenser le passage de 64 à 65 ans. Ça a été refusé.

LMP:Le principe de l’AVS, c’est que chacun touche dans une même génération le même montant, dans une fourchette étroite entre rente minimale et rente maximale. Du moment qu’on commence à faire des rentes variables, on introduit dans l’AVS un système qui lui est étranger. C’est Hans Peter Tschudi, je crois, qui disait que les riches n’ont pas besoin de l’AVS, mais que l’AVS a besoin des riches. Ensuite, c’est faire un mauvais procès de mettre en parallèle les 70 francs de rente et les prestations complémentaires. Les prestations, il faut les demander, elles sont sous condition de ressources et de contrôle, c’est plus aléatoire qu’une rente que vous recevez de manière certaine à la fin du mois. Le Parlement est en train de réexaminer une réforme des prestations complémentaires et le PLR pousse justement à les réduire plutôt qu’à les augmenter.

PN: Les prestations complémentaires sont calculées au centime près. Les 70 francs supplémentaires de l’AVS vous font gagner 840 francs par année et c’est 840 francs de moins de prestations complémentaires. Pour certains, cette somme va les faire sortir de leurs droits aux prestations complémentaires, et les obliger à payer des prestations qui jusqu’ici étaient gratuites pour eux, par exemple Billag. Concrètement leur situation financière va donc se péjorer. Ce sont les plus précaires qui vont faire les frais de cette mauvaise réforme.

LMP: La réforme améliore la situation des gens qui sont à temps partiel parce qu’on tient compte du taux d’activité par rapport aux cotisations du deuxième pilier. Elle introduit la possibilité de prendre une rente entre 62 et 70 ans. Anticiper sa rente d’un an coûtera moins cher que maintenant, ce qui va permettre par exemple à une femme qui gagne moins de 40 000 francs par an, grâce à l’augmentation de 70 francs, de garder la possibilité de partir à 64 ans sans diminution de rente. Enfin, une personne qui perd son emploi après 58 ans est obligée à l’heure actuelle de retirer son deuxième pilier tandis qu’avec la nouvelle mouture elle va pouvoir le laisser dans sa caisse de pension et bénéficier du droit à une rente au même titre que les assurés qui continuent de travailler.

PN:Tout n’est pas à jeter dans cette réforme, la flexibilisation du départ à la retraite est admise par tous, mais il y a trop de zones d’ombre. Un travailleur qui anticipe sa retraite bénéficiera-t-il de la compensation permettant de maintenir le taux de conversion de son deuxième pilier? La loi ne le dit pas, on donnerait un chèque en blanc au Conseil fédéral sur un point essentiel.

LMP: Cet aspect-là n’est pas abordé dans la loi, mais il le sera dans l’ordonnance actuellement en consultation. Que le PLR soutienne la variante favorable aux personnes notamment qui prennent une retraite anticipée et je suis certaine que le Conseil fédéral s’empressera de la suivre. Mais le plan B du PLR prévoit en tout cas une baisse des rentes.

PN:On ne pourra pas passer sans baisse des rentes.

Il est hypocrite de faire croire qu’on va continuer à pouvoir payer autant avec moins de personnes qui cotisent.

LMP: Jusqu’à la génération du baby-boom, l’AVS a été toujours été en mesure d’absorber le passage de six actifs à deux grâce à la croissance économique.

PN: Pour y arriver, on a dû augmenter la TVA, l’âge de la retraite des femmes et les cotisations.

LMP: Par rapport au PIB, ce qu’on paie pour l’AVS est resté absolument stable depuis 1948, stabilité qui existe justement parce que l’AVS est capable de s’adapter.

PN: Mais les baby-boomers heureusement ne vont pas tous mourir du choléra en 2030, l’horizon pour cette génération, c’est 2045-2055, elle va encore coûter, or avec cette réforme, on n’arrive à tenir que pendant douze ans. Surtout si on distribue des sucres. Donner 70 francs à Peter Brabeck, moi ça m’ennuie. Prenez aussi le passage de 150 à 155% de la rente pour les couples mariés, une mesure hyper-populaire. Les couples mariés ont l’impression d’être pénalisés, mais en réalité on oublie que, contrairement aux célibataires, ils sont assurés contre le veuvage et que chaque année ils touchent 800 millions de plus que s’ils n’étaient pas mariés. A un moment ou à un autre il va falloir regarder les gens en face et leur dire la vérité: on ne peut pas payer toujours plus, assumer toujours plus de retraités avec les mêmes prestations ou avec les mêmes cotisations.

LMP: Le système proposé est pérenne et sera consolidé par des réformes successives, comme il l’a été jusqu’ici.

Si vous préférez attendre la catastrophe et décider après, quitte à précariser les assurés, c’est votre choix.

PN: Vous prétendez renforcer l’AVS, mais vous ne faites qu’augmenter les prestations. Le problème en Suisse ce n’est pas que les retraites ne soient pas assez élevées, mais que nous ayons un système de retraite qui n’est pas finançable à long terme.

LMP: L’AVS, avec les mesures prises au cours des quarante dernières années, est toujours restée dans les chiffres noirs alors que pourtant le taux d’actifs par rapport aux retraités avait diminué. C’est une évolution que l’on connaît et c’est bien pour en tenir compte qu’on anticipe. Le but est d’avoir un objectif réaliste, tenable et responsable, même si ce n’est que pour les douze prochaines années.

PN: Nous ne sommes pas en train de voter une loi pour organiser l’exposition nationale 2030. Toutes les réformes que l’on met en place aujourd’hui commenceront à plomber l’AVS. Les baby-boomers toucheront les 70 francs dès 2030 quand ils ne les paieront plus. En 2040, on arrivera gentiment à 1,2 milliard de coûts supplémentaires chaque année, ce sont les chiffres de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS). Moi qui suis dans les dix parlementaires les plus jeunes, je dois aussi penser à ma génération.

LMP: Parce que moi, peut-être mes enfants et mes petits-enfants, ça ne m’intéresse pas …

PN: En gros, vous nous laissez un Titanic en train de couler et vous nous dites : voilà un canot de sauvetage, débrouillez-vous.

LMP: Ce n’est pas vous qui allez devoir travailler un an de plus, monsieur Nantermod, c’est moi.

PN: Vous et votre génération allez toucher à la retraite, et jusqu’à la fin de votre vie, des prestations qui ne correspondent pas aux cotisations que vous avez payées. Des prestations que ma génération va payer sans aucune garantie d’en bénéficier un jour et ça ce n’est pas juste.

LMP: Vous ne proposez aucune solution.

PN: En tout cas pas une réforme qui aboutit à ce qu’après-demain ça coûte plus cher qu’aujourd’hui. Vous, vous estimez qu’on peut faire des réformes des retraites sans que ça coûte.

LMP: Et je continue de penser que c’est possible. Sinon il n’y aurait pas des gens qui continuent de s’enrichir en Suisse tandis que d’autres s’appauvrissent.

PN: Là, vous êtes dans la lutte des classes, mais ce que vous mettez en place avec Prévoyance 2020 en réalité, c’est la lutte des générations.

LMP: Non, la lutte des générations, c’est vous.

Prévoyance 2020: qui vous a convaincu?

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