12 octobre 2017

Le boom de la déco

Scandinave, vintage ou industrielle, la déco est entrée dans toutes les maisons. Signe des temps qui changent: bichonner son chez-soi est désormais aussi important que soigner son apparence.

décoration
L’envie de posséder un joli chez-soi s’accompagne de celle d’affirmer sa personnalité.

Il y a peu, personne n’aurait prêté attention à l’étagère rouge qui jurait avec les coussins tissés du canapé vert. Seulement, tout cela, c’était avant. Avant la déferlante d’émissions de déco qui s’abat depuis une décennie sur les chaînes de télé francophones, M6 en tête. Avant les nombreux magazines qui compilent chaque semaine les tendances du moment. Avant les réseaux sociaux, tels Instagram et Pinterest, qui inondent la toile d’idées pour bichonner son intérieur. Depuis lors, c’est un ouragan: tout le monde veut refaire son nid, posséder un salon au style scandinave, industriel ou vintage, dans le but d’évoluer dans un intérieur esthétique et personnel à la fois. On chine des pièces signées pour les plus aisés, ou l’on court direction les grandes enseignes spécialisées se fournir en total look scandinave pour les plus petits budgets. Bref, quels que soient ses moyens, soigner son habitat est devenu auss important qu’afficher une apparence irréprochable.

Le style baroque de ce papier peint de Fornasetti signée Cole and Son.

Un intérieur adapté à sa personnalité

«C’est comme si l’intérêt que l’on portait dans les années 1990 à la mode s’était déplacé du côté du design: avant, tout le monde voulait être styliste, aujourd’hui, c’est la déco qui cartonne», constate Emmanuelle Diebold. Autrefois à la tête du concept store Rouge de Honte, cette Lausannoise s’est lancée il y a trois ans dans la décoration d’intérieur. Ses clients sont de jeunes propriétaires trentenaires ou quarantenaires déboussolés dans leur nouvel espace de vie. «La plupart du temps, ils s’installent avec leur anciens meubles dans un appartement neuf et réalisent qu’ils ne s’y sentent pas bien. Ils me disent: il n’y pas d’âme, c’est froid. En parallèle, ils voient des émissions de déco à la télé, des photos de maisons dans les magazines, et cela leur donne envie de créer un intérieur plus adapté, mais ils ne savent pas comment s’y prendre.»

Le salon d'Agnès Boudry.

Démocratisation de la décoration

«L’envie de posséder un joli chez-soi s’accompagne de celle d’affirmer sa personnalité», note Lena Moser, designer d’intérieur à la tête de LM home design. Formée notamment au contact de l’architecte d’intérieur Jorge Canete, qui anime depuis près de dix ans des ateliers de décoration pour amateurs, elle a pour clients aussi bien des trentenaires que des jeunes retraités. S’ils recherchent une certaine harmonie entre les divers espaces de vie, ils souhaitent aussi mettre en valeur leur histoire personnelle: «On sort d’un siècle où l’on ne se posait pas la question de savoir si tel ou tel meuble nous ressemblait. On faisait l’acquisition d’une chambre à coucher ou d’un salon une fois pour toutes et on ne changeait pas. Aujourd’hui, les gens ont envie d’un intérieur qui leur ressemble.»

Le salon de Caroline Fischer.

Cette démocratisation de la décoration déborde aussi sur l’espace public, comme l’observe Annabelle Dentan, designer textile à Lausanne: «La déco devient la préoccupation de nombreuses structures publiques ou privées. J’ai en effet souvent collaboré avec la ville de Lausanne ou des cabinets d’avocats et de médecins pour des salles d’attente, par exemple. On constate que le «boom de la déco» touche de plus en plus de secteurs, même les plus inattendus.» Histoire de se sentir chez soi même chez les autres.

La décoration de Morgane Paltz.

«La décoration en dit long sur une personne»

Patrick Ischer, docteur en Sciences humaines et sociales et chercheur à la Haute école de gestion Arc à Neuchâtel.

On assiste depuis quelques années à un véritable boom de la décoration. Comment expliquez-vous ce phénomène?

On peut sans aucun doute parler d’un boom de l’offre, il n’y a qu’à voir le nombre de magazines et d’émissions TV consacrés à ce sujet. Cette offre abondante mise sur le besoin qu’a l’être humain de s’approprier son logement. Un lieu de repli domestique où l’on se ressource, loin de l’espace public. Comme l’ont souligné certains sociologues, c’est du reste ce qui nous distingue des animaux: eux s’abritent, alors que nous, nous habitons.

Lieu intime par excellence, notre intérieur et sa décoration, révéleraient-ils des facettes de notre personnalité?

Tout à fait, comme n’importe quel produit de consommation, la décoration en dit long sur une personne. En effet, le lieu où l’on vit est un cocon, on s’y sent en sécurité et c’est vraisemblablement la raison pour laquelle on est relativement transparent lorsque l’on est chez soi. Je dirais même que c’est là où l’on est au plus proche de soi-même, dans la mesure où c’est un espace réservé. On va donc chercher à l’investir et à le personnaliser avec des éléments qui nous plaisent, nous ressemblent. J’ai pu néanmoins constater au cours de mes différents travaux que les critères en matière d’esthétique et les règles sociales qui y sont associées varient beaucoup selon les origines sociales et la socialisation professionnelle de chacun. Ce qui est certain, c’est que bien que la décoration soit quelque chose de très intime, elle revêt également une dimension publique. Le salon notamment, devient une scène où l’on reçoit des invités, les spectateurs. Spectateurs que nous voulons parfois impressionner pour assouvir notre besoin de reconnaissance.

On constate aujourd’hui que les gens ne prêtent plus seulement attention à leur apparence mais également à l’aspect de leur intérieur. Certaines marques de mode l’ont d’ailleurs bien compris en investissant ce terrain. Qu’est-ce que cela traduit?

Ces entreprises ont compris que la décoration est un marché florissant et que cela renforce l’identification à la marque. C’est un principe d’homologie structurale: vous portez un pull d’une certaine enseigne toute la journée et rentrez le soir vous blottir sous une couverture de cette même enseigne; ­stratégiquement c’est très bien joué. Il y a une certaine continuité tout au long de la journée et un principe d’affiliation à une communauté.

Les réseaux sociaux notamment contribuent à une uniformisation des styles. A l’image de la mode, la déco est-elle un signe d’appartenance à un groupe?

Il y a effectivement cette même dualité: le besoin d’être unique versus celui d’appartenir à un groupe. On constate en effet qu’il y a très souvent des similitudes en matière de goûts au sein des mêmes groupes socio-économiques. Cela dit, jamais personne ne l’avouera, c’est quelque chose de relativement inconscient. Personne n’a envie qu’on lui dise qu’il a la même déco que son ami, parce que ce qu’il veut au fond, c’est être plus original que lui. On va par contre se laisser influencer par des instances de légitimation très fortes comme peuvent l’être certains magazines, blogs et réseaux sociaux.

Plus de 60% des Suisses sont locataires. En quoi cela influence-t-il leur rapport à la décoration?

D’après mes recherches, il n’y a pas vraiment d’incidence au niveau des investissements souples comme la peinture, le mobilier et les accessoires par exemple. Le statut d’occupation juridique du logement influence finalement assez peu le sentiment d’appropriation de son lieu de vie et ça, c’est vraiment très intéressant: je suis chez moi même si je ne suis que locataire.

«J’avais besoin d’être créative»

Agnès Boudry, 44 ans, styliste, Lausanne.

«C’est à Paris que j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la déco. Etudiante en stylisme, je vivais en colocation avec une copine, ma première fois hors du cocon familial. J’avais besoin d’être créative, d’expérimenter et notre appartement était un parfait terrain de jeu pour ça. Nous avions repeint chaque pièce d’une teinte différente. Une passion des couleurs qui ne m’a jamais quittée et qui influence également mes créations (ndlr: Collection 66). Habillés de peinture ou de papier peint, mes murs ont souvent changé de visage au cours des dix dernières années.

Cela répond clairement à une envie de changement, de nouveauté mais aussi à un besoin créatif très fort. Mon rapport aux objets et aux meubles est quant à lui très différent: j’attends de trouver la bonne pièce, dans l’idée de ne plus changer. C’est davantage une vision à long terme, un investissement. J’aime chiner, aller à des marchés aux puces pour trouver des pièces qui ont une âme et une histoire. Avec au final, une déco relativement baroque. Et puis j’ai hérité de plusieurs œuvres peintes par mon arrière-grand-père Charles-Clos Olsommer, avec lesquelles j’ai un lien affectif très fort. La déco est un moyen d’exprimer différentes facettes de ma personnalité et reflète qui je suis. Je trouve mon inspiration dans les magazines, des blogs spécialisés ou encore sur les réseaux sociaux. Mais je m’inspire avant tout de mon environnement global, de ce qui me touche.»

Patrick Ischer,

docteur en Sciences humaines et sociales et chercheur à la Haute école de gestion Arc à Neuchâtel

«Il m’est difficile de me séparer des objets»

Caroline Fischer, 41 ans, spécialiste en codage médical, Lausanne.

«Mon style? Je dirais que c’est un mélange d’influences scandinaves, japonaises, new-yorkaises, de coups de cœurs et de trucs bricolés. La déco a toujours eu une place importante dans ma vie. Plus jeune, j’étais déjà très attentive à ce que la déco de ma chambre soit visuellement harmonieuse. Au fil du temps, j’ai suivi les tendances: il y a eu les murs jaunes, le style écossais, les objets Alessi que j’ai collectionnés. Pour moi, la déco, c’est se sentir bien chez soi, l’art de créer une atmosphère qui nous ressemble, peu importe le budget, il y a toujours moyen de trouver un joli objet, même à petit prix. La pièce à laquelle je suis le plus attachée est sans aucun doute ma lithogravure de l’artiste japonais Takashi Murakami. J’aime aussi les lampes, les chaises, tout ce qui fait l’âme d’une maison, de la salle de bain au balcon.

Mon mari est aussi passionné que moi et nous avons eu la chance d’hériter de magnifiques tapis et de très beaux meubles de sa grand-mère. Nous avons par exemple fait recouvrir des fauteuils Louis XV avec des tissus contemporains, choisi des chaises Eames vintage pour la salle à manger qui rappellent les tons du tapis persan sous la table. Plus le temps passe, plus je me rends compte qu’il m’est difficile de me séparer des objets. J’aime en rapporter de mes voyages, collectionner. Vivre à leur contact me rappelle des souvenirs.»

«C’est le reflet de soi»

Morgane Paltz, 30 ans, conseillère en ventes et blogueuse, Lausanne.

«J’ai toujours aimé la décoration. Déjà petite, je changeais la disposition des meubles de ma chambre tous les trois mois et c’est une habitude que j’ai conservée. Mon ami et moi venons d’avoir un bébé et on a totalement modifié la configuration de l’appartement. C’est fou le bien que ça peut faire, c’est comme si je redécouvrais mon trois-pièces et demie. Notre petite Charlie a son propre espace, décoré dans le même esprit que le reste, avec beaucoup de bois et de blanc. J’aime le côté chaleureux du style scandinave. C’est important d’avoir un endroit où l’on se sent bien, une bulle où l’on peut décompresser après le travail.

C’est pour ça que j’apporte beaucoup d’attention à la déco, je dirais même que c’est un peu le reflet de soi. Mon ami et moi ne fonctionnons qu’aux coups de cœur, c’est pour cela que nous avons mis plus de quatre ans à décorer l’appartement. Notre pièce fétiche est une photo de la rue Haldimand à Lausanne, datant des années 1930. Un achat imprévu après une exposition et qui nous touche intimement, puisque nous sommes tous les deux Lausannois de naissance. En matière de décoration pas de rationnel donc, ni d’investissements à long terme. On préfère en effet ne pas trop dépenser, pour avoir la liberté de changer selon nos envies. Et puis grâce à mon blog, theblondiediary, j’ai la chance de pouvoir collaborer avec des marques de décoration et découvrir de nouveaux produits. L’inspiration, je la puise essentiellement sur les réseaux sociaux mais je n’achète rien sur internet. J’ai besoin de voir les objets physiquement, de les toucher, ça m’aide à me projeter.»

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