3 mai 2018

Demain, c’était Mai 68

Les célèbres événements ont désormais un demi-siècle. Ils ont tout changé ou rien du tout, c’est selon. Aujourd'hui, que reste-t-il de cette époque chez les militants d’aujourd’hui?

C’était il y a cinquante ans. Autant dire des siècles tant Mai 68, son intense besoin de liberté, ses barricades révolutionnaires et ses slogans anticapitalistes semblent d’un autre temps. Pour certains, chez nos voisins comme chez nous, il n’y a aucun héritage à tirer des lanceurs de pavés et de la plus longue grève générale de l’histoire de France.

C’est oublier, répondent d’autres, que cette crise à la fois sociale et politique a libéré la culture, la parole et les mœurs, remis en question l’autorité, les valeurs traditionnelles, les vestiges de la guerre coloniale ou la peine de mort. Les mouvements écologiques et féministes, le partage de l’autorité parentale, la reconnaissance du droit syndical, la légalisation de l’avortement, le nouveau droit du divorce appartiennent à un héritage désormais peu contesté. Bref, Mai 68 accouche d’une société plus moderne, ce qui implique aussi, pour ses détracteurs, de l’embryon de l’économie globale et du marché planétaire.

«L’engagement citoyen est plus que jamais vivant»

Manon Schick, 43 ans, directrice générale d’ Amnesty International Suisse

«Mai 68, c’est d’abord une anecdote qui remonte à l’époque où j’étais jeune journaliste à L’Illustré. J’avais 19 ans et mon rédacteur en chef me dit: «Est- ce que tu sais qui est Cohn-Bendit? Je lui ai répondu: «Oui, c’est un gars qui anime une émission littéraire à la télé alémanique.» Ce qui était en effet le cas, mais je n’en savais pas davantage. Quand l’article est paru, mon rédacteur en chef a écrit dans son édito: «Notre plus jeune journaliste est allée interviewer «Dany le Rouge» alors qu’elle ne sait même pas qui c’est.» Sous-entendant que son combat ne représentait plus rien.

Le parallèle de mon engagement pour les droits humains, je le vois dans cette forme d’engagement citoyen qui est née dans la mouvance de Mai 68. Aujour­d’hui, j’ai l’impression que cet idéal demeure plus que jamais. On l’a vu récemment avec la mobilisation autour #MeToo et d’autres réactions citoyennes qui disent: «Nous voulons vivre et créer une société où nous serons capables de vivre ensemble sans surveillance extrême.» Cette mobilisation a perduré et est même plutôt en train de croître, car les gens commencent à se rendre compte que l’on est allés beaucoup trop loin dans la restriction des droits.

Les gens commencent à se rendre compte que l’on est allés beaucoup trop loin dans la restriction des droits

Manon Schick

La question de la maîtrise de la sexualité des femmes a été au cœur de Mai 68 et a fini par déboucher, parfois longtemps après, sur toute une série de droits, tel que le droit de vote et le droit d’avorter, dont on voit pour ce dernier qu’il est de plus en plus remis en question. Notamment en Pologne où il est en train d’être réprimé, parfois de façon insidieuse, comme en Italie, où presque aucun hôpital n’accepte de pratiquer des IVG. Et même en Suisse, où nous avons récemment voté sur une initiative qui demandait de ne plus rembourser l’interruption de grossesse. Mai 68 a permis aux femmes d’accéder à la maîtrise de leur corps, et ces acquis sont toujours remis en question.»

«La création du léman, c’est la troisième étape consécutive à Mai 68»

Jean Rossiaud, 57 ans, sociologue, co-directeur du Forum démocratique mondial et cofondateur de la monnaie complémentaire léman

«Pour moi, la mise en circulation d’une monnaie complémentaire telle que le léman est la troisième étape de ce processus initié par Mai 68. La première résidant dans la création de multiples petites entreprises, tels Les Jardins de Cocagne ou l’entreprise sociale Réalise à Genève. La deuxième se trouvant selon moi dans la création de la Chambre de l’économie sociale et solidaire (APRÈS-GE), dans le but de fédérer toutes les initiatives qui avaient émergé un peu partout dans la région.

C’est à cette époque que, partout dans le monde et dans la veine des forums sociaux mondiaux, dont le premier fut Porto Alegre, en 2001, nous avons commencé à réfléchir à l’impact de l’économie solidaire. Une fois cette structure bien consolidée, il a été possible de lancer le léman, qui constitue la troisième étape consécutive à Mai 68. En septembre 2015, le léman, qui équivaut à 1 franc, est né. Deux ans et demi plus tard, nous comptabilisions 1500 membres et 550 entreprises pour un total de 160 000 lémans en circulation. Si nous avons lancé cette monnaie, c’est pour relocaliser l’économie et renforcer les liens entre les entreprises, tout en l’orientant vers la responsabilité sociale et environnementale.

Si nous avons lancé cette monnaie, c’est pour relocaliser l’économie

Jean Rossiaud

Nous voulions démontrer qu’une monnaie est ancrée dans un bassin de vie et que l’on peut se la réapproprier et décider collectivement ce que l’on veut en faire. L’esprit libertaire insufflé par Mai 68 y est pour beaucoup. Car cet héritage demeure très fort dans notre société et tous les mouvements citoyens, tel celui véhiculé par le film Demain, et dernièrement Demain Genève, sont dans cette mouvance.»

«J’aimerais que les gens retrouvent le sens du collectif»

Grégory Chollet, 38 ans, réalisateur du film Demain Genève et cofondateur de l’association du même nom

«Je ne me sens pas vraiment en lien avec Mai 68, puisque je suis né après. Pour moi, il s’agit d’une révolution qui implique une forme de violence à laquelle je n’adhère pas. Je ne suis pas pour le conflit, mais pour le changement dans la collaboration. Certaines initiatives nées dans cette mouvance, tels Les Jardins de Cocagne à Genève dont on parle dans notre film, font aujour­d’hui œuvre de pionnier. Réfléchir à une autre société est un processus cyclique. Notre projet était de trouver des alternatives à ce qui se fait et surtout de donner un coup de projecteur sur ce qui existe déjà, mais dont on n’a pas forcément conscience. Notre idée était de montrer les liens, la force de la collaboration et de l’intelligence collective.

Notre idée était de montrer les liens, la force de la collaboration et de l’intelligence collective

Grégory Chollet

La mise en commun des idées est pour moi essentielle et repenser le système est primordial. C’est dans ce sens que nous avons créé Demain Genève. Il y a urgence de trouver des solutions, plutôt que de se concentrer sur les problèmes existants. Cela passe par les initiatives, la mutualisation. J’aimerais que les gens retrouvent le sens du collectif, car j’ai l’impression que, parfois, on s’empêche d’être attentifs aux autres, qu’on se gêne, alors que ce devrait être quelque chose de naturel.»

«On est passés des pavés aux hashtags»

Caroline Dayer, 39 ans, docteure, chercheuse et formatrice, experte en prévention des violences et des discriminations

«Mai 68 résonne sur les pavés à travers des mobilisations collectives contre les inégalités. Le slogan «Le privé est politique» qui en émane m’a plus particulièrement intéressée et n’est pas obsolète dans le sens où les rapports de pouvoir continuent de traverser les enjeux contemporains liés à un autre slogan: «Mon corps m’appartient», en matière de sexe, de genre ou de sexualité. «Sous les pavés, la plage» retentissait aussi en Mai 68. Mais après les pavés, la plage a fait défaut: sous les pavés, les inégalités se creusent et sur les pavés, les violences persistent.

Mais après les pavés, la plage a fait défaut: sous les pavés, les inégalités se creusent et sur les pavés, les violences persistent

Caroline Dayer

Dans cette perspective, j’ai écrit un ouvrage en 2014 qui s’intitule Sous les pavés, le genre. Hacker le sexisme. . Car si le sable a en effet coulé, les discriminations demeurent et continuent de se reconfigurer.

La traduction actuelle des paroles personnelles aux voix plurielles, de la protestation individuelle à une contestation collective fait écho au souffle de Mai 68. Le passage des pavés aux hashtags (tel le mouvement #MeToo) et leur circularité permet de rappeler la dimension structurelle des violences sexistes et sexuelles, leur ampleur et le fait qu’elles traversent toutes les sphères. Les mobilisations contemporaines cheminent dans les pas de leurs ancêtres et inventent de nouveaux horizons vers davantage de justice sociale.»

«Soyons honnêtes, nous avons été battus sur nos grands objectifs»

Jean Batou, historien

Vous venez de publier un livre* sur les protagonistes de Mai 68 en Suisse. Vous aviez 14 ans à l’époque, quels souvenirs en avez-vous personnellement gardés?

Avec le recul, comme d’une période unique où les jeunes comme moi étaient convaincus d’avoir l’histoire avec eux, et qu’ils pouvaient changer les choses. Un moment d’intenses débats, d’espoirs et de passion. Nous étions complètement branchés sur la politique internationale et partout il nous semblait qu’un monde s’annonçait. Enfin, Mai 68 a incontestablement changé et façonné mon destin, comme celui de milliers de jeunes.

Les soixante-huitards ont été largement défaits et leurs espoirs déçus. Vous-même n’en ressentez pas d’aigreur et êtes resté fidèle à vos engagements. Qu’en est-il de vos camarades de lutte?

En Suisse en tout cas, la majorité d’entre eux semblent avoir plutôt bien vécu l’après-Mai 68. Beaucoup ont prolongé leurs aspirations en s’investissant dans l’associatif, le bénévolat ou le social. Ces années ont bouleversé le monde, et même si la révolution n’a évidemment pas eu lieu, ils ont fait évoluer les choses et ont débouché sur plusieurs filiations importantes, y compris en Suisse.

Des exemples?

Le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), notamment. À l’époque, il faut se souvenir que l’armée constituait un ciment de la société suisse à plusieurs niveaux. C’était la valeur idéologique du citoyen soldat, la gardienne des traditions helvétiques. La Suisse était un pays très conservateur depuis l’après-guerre, et même le Parti socialiste participait à une sorte de défense spirituelle contre le communisme vu comme le nouveau fascisme après la chute de l’Allemagne nazie. Évidemment, la contre-culture qui s’imposait auprès d’une partie grandissante de la jeunesse était en décalage total avec tout cela. Les jeunes hommes ont laissé pousser leurs cheveux et ont cessé de considérer le service militaire comme une sorte de privilège masculin. Cette place cardinale de l’armée réservée aux hommes a été remise en question, en même temps que le féminisme se développait et que se profilait le vote des femmes en 1971.

Il y a aussi la lutte antinucléaire, non?

Absolument. D’ailleurs, pour de nombreux Bâlois ayant connu cette période, Mai 68 dans la cité rhénane, c’est avant tout la mobilisation contre la centrale nucléaire de Kaiseraugst, qui ne sera jamais construite. On peut y voir la naissance d’une écologie politique dans notre pays, tout comme le rejet du progrès technique considéré a priori comme bénéfique.

Et la grande union entre le prolétariat et le monde étudiant-intellectuel, est-ce un mythe?

Oui et non. À l’époque, la Suisse est encore bien plus néolibérale que le reste du continent européen. C’est aussi un pays avec de la richesse, où un ouvrier quadragénaire ou quinquagénaire vit plutôt correctement. Il regarde donc les événements de Mai 68 avec méfiance. Cependant de nombreux étudiants, dont moi, viennent de milieux populaires. Et les étudiants trouveront un bon accueil auprès de la main-d’œuvre immigrée, espagnole et italienne, par exemple, qui disposent d’une culture politique et citoyenne bien plus importante. L’union sacrée se déroulera au moins dans un domaine, celui de l’immigration. 1968, c’est le lancement de l’initiative Schwarzenbach, qui sera refusée de justesse deux ans plus tard.

Pour la génération suivante, celle de vos enfants, Mai 68 a-t-il été un fardeau ou une chance?

Cela dépend sûrement des familles. De manière générale, c’était plutôt difficile pour eux: nous avions vécu une vraie révolte collective, nous avions fait bouger les lignes et eux se retrouvaient avec Bernard Tapie et le «No Future» des punks. Soyons clairs, nous avons été battus sur nos grands objectifs: la révolution sexuelle n’était pas censée déboucher sur la pornographie sur internet et à la fin des années 1970 les idées libérales ont triomphé avec le recul de l’État-Providence.

Quel est l’héritage de Mai 68, alors?

À mon sens, l’idée fondamentale que toutes les oppressions sont liées et qu’il fallait les combattre ensemble: le racisme, l’internement des fous, la lutte des classes, les préférences sexuelles, l’égalité entre hommes et femmes. Chaque personne opprimée se sentait liée à l’autre dans un même combat, et toutes les luttes s’articulaient dans un même projet de libération.  mm

* À lire: «Nos Années 68 dans le cerveau du monstre», 2018, Éd. de l’Aire, Disponible sur www.exlibris.ch

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