5 septembre 2018

Des nouvelles fraîches de l’Homme des glaces

Découvert en 1991, le cadavre d’Ötzi, ce quadra du néolithique assassiné il y a plus de 5000 ans, continue de fasciner les chercheurs et de livrer ses secrets. Le point avec les experts du Musée archéologique du Tyrol du Sud à Bolzano (I), là où sa dépouille repose.

Un scientifique en train d'examiner Ötzi
L’examen approfondi de la momie par une myriade de spécialistes a permis d’en savoir plus sur le mode de vie de nos ancêtres (photo: Marco Samadelli, Gregor Staschitz)

Il y a vingt-sept ans, le 19 septembre 1991 précisément, Erika et Helmut Simon, un couple de randonneurs venus de Nuremberg (D), tombaient sur le cadavre d’un homme à moitié enseveli, à 3210 mètres d’altitude, sur le versant italien des Alpes de l’Ötztal, à quelques pas de la frontière autrichienne.

Exhumée, la dépouille est d’abord conduite à l’Institut de médecine légale d’Innsbruck. Puis elle est rapatriée en Italie après qu’un examen a révélé qu’il s’agissait d’une momie datant du néolithique, plus précisément de l’âge du cuivre, sortie de l’oubli et de son sarcophage de glace à cause du réchauffement climatique.

Reconstitution d'Ötzi grandeur nature (photo: (photo: Südtiroler Archäologiemuseum/Augustin Ochsenreiter)

La nouvelle fait rapidement le tour du monde. Depuis, Ötzi (c’est le nom donné à cet homme assassiné il y a quelque 5300 ans), ses vêtements et son équipement ont été examinés sous toutes les coutures par une armada de chercheurs. À ce jour, huit cents experts – anthropologues, archéologues, climatologues, généticiens, profileurs, radiologues, médecins, dentistes… – ont publié des résultats sur son cas.

Impossible évidemment de résumer cette kyrielle de trouvailles qui éclairent tout un pan de notre préhistoire. Nous nous intéresserons donc, avec les scientifiques qui ont la garde de notre Hibernatus (il repose dans une chambre froide du Musée archéologique du Tyrol du Sud à Bolzano), aux découvertes récentes qui nous paraissent les plus marquantes.

Pied tendre ou dur à cuire?

Voilà bien une question difficile à trancher. Ötzi était un chasseur- cueilleur sans doute, comme semblent le confirmer ses caractéristiques physiques (un haut du corps peu athlétique, mais des jambes très musclées).

En tout cas pas un artisan, à voir son «habileté» à entretenir son équipement, ni un cultivateur, puisque ses paumes de mains n’étaient pas calleuses. Son manteau zébré, composé de bandes de fourrure de chèvre claires et foncées et soigneusement cousues entre elles avec des tendons d’animaux, donne à penser que l’Homme des glaces avait peut-être un statut social élevé (chef, chaman?).

Pas moins de cinq races d’animaux, sauvages ou domestiqués, ont servi à l’habillement d’Ötzi (photo: Harald Wisthaler).

Une hypothèse que renforce la présence d’une hache à lame de cuivre à côté de sa dépouille. Les chercheurs supposent aussi que sa toque en peau d’ours servait à la fois à protéger sa tête du froid et à avertir ses semblables («Attention, je suis capable de tuer un ours!») qu’il ne fallait pas lui chercher des poux.

Le cuivre de la hache d’Ötzi provient de la Toscane du Sud et témoigne d’échanges commerciaux.

Crime crapuleux ou vengeance d’un mari cocu?

Un cadavre plus très frais, une scène de crime datant de Mathusalem et des protagonistes tous morts depuis belle lurette: sur la base de tels éléments, pas facile de reconstituer les circonstances de cet homicide. Même pour l’inspecteur en chef Alexander Horn de la police de Munich, qui s’est penché sur le cas Ötzi à la demande du Musée archéologique du Tyrol du Sud.

Avec l’aide d’experts en science forensique, en médecine légale, en radiologie, en archéologie et en anthropologie, cet enquêteur a donc tenté de remonter le temps. D’après ses conclusions, et comme en témoigne une profonde entaille à la main droite, l’Homme des glaces aurait été blessé au cours d’une altercation avec l’un de ses congénères dans les jours précédant le meurtre. Il prend alors la fuite.

Plus tard, se sentant sans doute en sécurité, il s’arrête pour se reposer et se taper la cloche (dans son estomac, on a retrouvé de la viande de bouquetin et des céréales). Ce sera son dernier repas. En effet, son agresseur ne lui laissera pas le temps de le digérer. Dissimulé à une trentaine de mètres de sa victime, il lui tire une flèche dans le dos, qui sectionne l’artère subclavière. Ötzi se vide rapidement de son sang.

Quel est le mobile de ce lâche assassinat? Alexander Horn exclut le vol puisqu’on a retrouvé des objets de valeur – la fameuse hache en cuivre notamment – sur les lieux du crime. Ce profileur penche plutôt pour la thèse du conflit personnel qui dégénère: «Un comportement qui prévaut encore de nos jours dans la plupart des homicides», commente-t-il.

Mode ancestrale ou thérapie primitive?

Ötzi était un homme, un vrai, tatoué comme le montre son corps qui est recouvert de 61 motifs (des lignes et des croix) réalisés par incisions de l’épiderme. Ces tatouages – les plus anciens au monde conservés sur de la peau humaine – étaient-ils tendance au néolithique, servaient-ils de marqueur social ou revêtaient-ils une signification symbolique?

Les savants proposent une tout autre piste. Selon eux, il s’agirait d’une pratique thérapeutique puisque les tatouages d’Iceman se situent sur des parties cachées de son corps, plus précisément à proximité de zones sujettes à des douleurs. Les chercheurs les plus audacieux pensent même que c’est une forme d’acupuncture primitive.

Riche et en bonne santé ou pauvre et malade?

Oh là là, ce malheureux Ötzi ne possédait pas une santé de fer! Normal, me direz-vous, pour quelqu’un d’aussi vieux (46 ans, soit un croulant pour l’époque!) ayant en plus vécu à l’âge du cuivre. Il collectionnait les bobos, les petits comme les gros. Pourtant, il vivait dans la nature, au grand air, sans le stress que nous connaissons aujourd’hui, se nourrissant sainement et ne manquant sûrement pas d’exercice.

D’après les médecins et généticiens qui se sont penchés à son chevet, notre Hibernatus présentait une intolérance au lactose (cette propriété a longtemps été la règle, pas l’exception) ainsi qu’une prédisposition aux maladies cardiovasculaires (infarctus, AVC, etc.). Il souffrait d’arthrose, d’artériosclérose et de maux d’estomac.

Ce patient avait également contracté la maladie de Lyme, des vers colonisaient ses intestins, il avait des calculs biliaires, ses dents et ses gencives étaient dans un triste état. Enfin, last but not least, les scientifiques soupçonnent encore une infertilité chez l’Homme des glaces. N’en jetez plus!

Lointain cousin ou proche parent?

Les caractéristiques de l’ADN d’Ötzi (ses gènes présentent une mutation rare appelée G-L91) attestent qu’une partie de la population actuelle, soit environ 1% des Européens (cette proportion est légèrement supérieure en Corse et en Sardaigne), possède un ancêtre commun avec notre momie. Un ancêtre qui aurait foulé notre planète il y a 10 000 à 12 000 ans, du côté du Moyen-Orient.

Après avoir analysé les échantillons de sang de 3700 donneurs anonymes, Walther Parson, chercheur à l’Université de médecine d’Innsbruck, a déjà pu établir un lien de parenté entre Iceman et dix-neuf individus vivant aujourd’hui dans la Tyrol autrichien. Étonnant, non?

Véritable malédiction ou invention des médias?

Depuis 1991, beaucoup de gens liés de près ou de loin à la découverte de l’Homme des glaces et à son étude ont passé de vie à trépas. Comme si déranger cette momie avait réveillé une malédiction à la Toutankhamon. Pour les savants, ce soi-disant mauvais sort n’est qu’une construction médiatique destinée à faire vendre du papier. «Nous ne percevons aucune malédiction, nous ont d’ailleurs confirmé nos contacts au Musée archéologique du Tyrol du Sud. Depuis la découverte d’Ötzi il y a vingt-sept ans, de nombreuses personnes sont mortes, ce qui est tout bonnement normal.»

Sans doute que la vision d’une momie – même tyrolienne! – alimente nos peurs et fantasmes vis-à-vis de la mort, montre que dans notre société il est encore difficile de la regarder en face, surtout lorsqu’elle a visage humain comme Ötzi.

«Ce patrimoine est extrêmement fragile»

Philippe Curdy, archéologue et ancien conservateur au Musée d’histoire du Valais à Sion.

Depuis des années, vous recherchez dans les Alpes des vestiges d’un passé lointain. Votre rêve, ce serait de trouver un nouvel Ötzi suisse?

Absolument pas. L’archéologue se réjouit bien sûr des informations exceptionnelles livrées par les vestiges «glaciaires». Mais la découverte d’une momie humaine surgie des glaces, si elle est une aubaine pour les chercheurs qui travaillent dans le domaine, est un souci pour les institutions en charge de la conservation d’un patrimoine extrêmement fragile.

En Suisse, l’une des trouvailles récentes les plus spectaculaires date de 2003, année de la canicule. C’est celle de Schnidi, un chasseur du néolithique, notre Ötzi national.

Exactement. Je signale que, tout comme Ötzi n’était ni «Tyrolien» ni «Autrichien», Schnidi n’est ni «Suisse» ni «Bernois» ou «Valaisan», même si dans son cas les chercheurs pensent qu’il s’agissait d’un habitant de la vallée du Rhône en déplacement vers l’Oberland bernois.

Le hic, c’est qu’il manque l’essentiel à cette découverte: le cadavre!

Effectivement, l’équipement est presque complet, mais sans aucune trace de restes humains sur le col! Certains ont même suggéré que le défunt aurait pu avoir été rapatrié en plaine déjà à l’époque néolithique et enterré dans l’un des célèbres dolmens découverts en ville de Sion, dans la nécropole préhistorique du Petit-Chasseur.

Mais pour revenir à Ötzi, qu’est-ce que cette momie a de plus que les autres?

Comme tout vestige congelé, une momie extraite des glaces est très souvent en excellent état de conservation et en bien meilleur état que les momies égyptiennes, par exemple. Dans le cas d’Ötzi, son étude a permis de mener des recherches extrêmement approfondies et de faire avancer nos connaissances sur la préhistoire alpine, sur l’équipement utilisé alors en haute montagne, sur les habitudes alimentaires, les maladies ou encore l’évolution du climat durant cette période-là.

Chaque année, des milliers de visiteurs se rendent à Bolzano (I), au Musée archéologique du Tyrol du Sud (photo: Südtiroler Archäologiemuseum/FlipFlop Collectiv)

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