22 novembre 2017

Des seniors au service de leurs parents

Agées de 60 ans ou plus, beaucoup de personnes doivent organiser le quotidien et soutenir psychologiquement leurs parents âgés. Une tâche terriblement lourde et pour l’instant rarement prise en considération en Suisse.

Luciana Berlendis, 67 ans, avec sa maman de 88 ans.
Luciana Berlendis, 67 ans, et sa maman de 88 ans, ont su trouver ensemble comment s’adapter au mieux à la situation.
Temps de lecture 10 minutes

On l’appelle «la génération sandwich». Elle regroupe tous les seniors qui se voient dans l’obligation de soutenir et entourer leurs parents – alors qu’ils sont presque ou tout juste à la retraite, avec encore des enfants à charge ou à peine délestés de cette responsabilité, et aussi chargés parfois de leurs petits-enfants par manque de structures de garde.

Car dorénavant, les gens vivent non seulement de nombreuses années supplémentaires et en meilleure santé, mais veulent toujours plus fréquemment rester chez eux le plus longtemps possible – souvent dans la maison ou l’appartement qu’ils occupaient déjà avant leur propre retraite…

L'étude «Vieillir chez soi», commandée l’an passé par Pro Senectute au Center for Disability and Integration de l’Université de Saint-Gall (HSG), souligne ainsi que 90% des personnes de plus de 65 ans vivent chez elles. Cette proportion est encore de 57% chez les plus de 85 ans et, selon les chercheurs, cette situation ne devrait pas beaucoup changer dans les quinze années à venir.

La responsabilité des proches

Daniela Jopp, psychologue

Tant que ces personnes sont encore vaillantes, tout va bien. Mais il suffit d’un problème de santé ou du décès du conjoint pour que tout se dérègle très vite dans leur quotidien. «Dans tous les pays, on tente de charger les proches de la responsabilité des parents très âgés, remarque Daniela Jopp, psychologue, professeure associée à l’Institut de psychologie de Lausanne et spécialiste des centenaires. Généralement, ce sont les enfants qui prennent en charge et organisent la vie de ces derniers – souvent par choix, parfois par obligation.»

Des enfants généralement âgés de 60 et plus, qui doivent alors soudain jongler au quotidien entre trajets divers, courses, tâches ménagères et heures de présence, prodiguées également souvent en parallèle à leurs propres enfants et leurs petits-enfants – en sus de leurs obligations personnelles et de leurs propres soucis de vieillissement.

Daniela Jopp s’est ainsi penchée sur le phénomène et les relations que cela engendre entre les seniors et leurs parents très âgés, en effectuant des enquêtes aux Etats-Unis, en Allemagne et actuellement en Suisse. Intitulée Vieillir ensemble, une première étude exploratoire, financée par la Fondation Leenaards, à Lausanne (lien vers une vidéo créée au sujet de l'étude menée par Mme Jopp, ndlr.), a pris en compte jusqu’à présent cinquante duos parents-enfants appelés «dyades».

«Grâce aux fonds versés par le Pôle de recherche national LIVES de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne, nous pouvons maintenant étendre notre recherche en interrogeant encore une centaine de dyades», souligne Daniela Jopp, qui lance ainsi un appel à toute personne intéressée (voir les détails ci-dessous). Le problème, c’est que si les duos qui s’entendent bien sont souvent d’accord de participer, il n’en va pas de même avec ceux qui vivent des tensions. Or, ce sont bien tous les types de dyades qui permettraient à la chercheuse de parfaire son étude et de trouver ainsi des solutions d’aide et de soutien adaptées à tous.

Pas toujours de bénéfice réciproque

Les résultats obtenus jusqu’à présent permettent néanmoins déjà de mettre en lumière certains éléments intéressants. Ainsi, la psychologue remarque que la plupart des duos interrogés estiment bénéficier réciproquement de la présence de l’autre, et que les enfants adultes se disent souvent heureux de la reconnaissance exprimée par le parent âgé. «Il arrive toutefois aussi dans certains cas que les parents conservent un rôle d’autorité et exigent des services de leurs enfants sans se rendre compte de la très lourde tâche supplémentaire que cela représente pour eux.

Il est important que les parents admettent que leurs enfants sont devenus des adultes accomplis, avec beaucoup d’expérience et de nombreuses compétences, dont le fait de gérer une carrière professionnelle et d’avoir créé leur propre famille.

Myriam Girardin, docteure en sociologie

Même constat du côté de Myriam Girardin, docteure en sociologie, collaboratrice scientifique à l’Observatoire des familles de l’Université de Genève et auteure d’une thèse portant sur les configurations familiales aux dernières étapes de la vie: «Il ressort dans la littérature scientifique que ce sont surtout les filles qui s’occupent des parents âgés, remarque-t-elle. Ma thèse montre qu’il existe plusieurs types de configurations familiales: l’une d’entre elles est axée sur la fille, et une autre sur le fils avec, alors, un lien systématique à la belle-fille si ce dernier est en couple. On voit également que lorsque c’est la fille qui est au centre du réseau, il y a de nombreuses tensions de part et d’autre:

le parent âgé a plus d’attentes, sa fille s’épuise, tandis que le conjoint et les enfants de cette dernière peuvent se sentir frustrés de la voir consacrer tant de temps et d’énergie à quelqu’un d’autre.

La nécessité d’une relation paisible

Daniela Jopp insiste sur l’importance d’un assainissement des relations avant que le parent n’atteigne un âge avancé, sous peine que ce dernier se retrouve laissé à lui-même par des enfants peu désireux de venir le voir. «Dans les relations tendues, la thématique d’anciennes blessures ressort fréquemment, souligne-t-elle.

Dans ces cas de problèmes difficiles à surmonter, il y a besoin d’interagir avec l’aide d’une tierce personne.

C’est à ce genre de situation, mais aussi à beaucoup d’autres, que nous pourrons réfléchir dans le cadre de cette étude. Et plus nous aurons de témoignages et de matière à réflexion, plus nous pourrons ensuite trouver de pistes pour développer et enrichir le soutien aux enfants adultes et leurs parents très âgés. Comme créer des lieux où ils pourront bénéficier d’écoute et de conseils appropriés.»

Car, ainsi que le remarque la chercheuse: «Il est important de réaliser qu'

apporter de l’aide à son parent âgé, ce n’est pas seulement lui faire la lessive ou l’emmener quelque part, mais aussi le soutenir sur le plan émotionnel.

C’est un engagement coûteux physiquement et psychologiquement pour les enfants et notre société doit réfléchir au moyen de soutenir les deux parties.»

D’autres pays sont déjà en train de chercher des solutions. Au Portugal par exemple, il est possible d’adopter un senior dans sa famille. Et en Allemagne, on donne une certaine somme aux enfants adultes pour éviter que les parents âgés ne soient envoyés en EMS. Quelle solution sera donc adoptée en Suisse? Et surtout, quand celle-ci verra-t-elle le jour?

«Nous avons la chance d’avoir un riche vécu en commun»

Claude Cellier, 61 ans, et sa maman Catherine Cellier, 86 ans. Un mode de communication ouvert, primordial au sein de la famille Cellier, favorise leurs liens étroits.

Claude Cellier: «Avec ma femme et mes enfants, nous avons vécu dix-huit ans avec mes parents. On cherchait plutôt à cohabiter sans se marcher dessus… Ensuite nous avons déménagé en restant toujours proches puisque nous habitons à six minutes à pied. On ne cherchait pas à se voir tout le temps, chacun ayant une vie très occupée.

Au décès de mon père, en 2013, les choses ont changé. C’est un moment qui transforme alors toute la donne, surtout pour la partenaire.

Cela doit être épouvantable de perdre la personne avec qui on a vécu cinquante ans.»

Catherine Cellier: «Non, soixante ans! C’est très dur, ce d’autant plus que nous avons vécu énormément de choses. Nous tenions une maison d’édition et nous avons voyagé en Roumanie, dans les pays des Balkans, de la mer Noire à la Baltique, en poussant vers l’Orient, pour faire connaître en Europe de l’ouest la richesse musicale de ces pays.»

Claude Cellier: «Mes deux frères et moi avons alors ressenti le besoin de passer plus souvent. On se partage le boulot: je m’occupe des factures et de la déclaration d’impôts. On ne peut pas remplacer notre père, mais nous avons la chance d’avoir un riche vécu en commun qui permet d’effacer une partie de la solitude de ma mère. On l’invite chez nous, ou alors on vient parfois avec toute la smala.»

Catherine Cellier: «A mon anniversaire, on a passé une semaine en Provence ensemble,c’était merveilleux.»

Claude Cellier: «C’est vrai, on en garde tous un souvenir lumineux.

Cela a aussi permis de faire la paix sur certains points et de se dire comme on s’estime.

Catherine Cellier: «La relation mère-fils change au mariage de ce dernier. La belle-fille aimerait avoir son mari à elle et on doit faire attention à ne pas trop solliciter son fils.

Il faut essayer de comprendre, car on aimerait être une belle-maman, plutôt que la belle-mère!

Claude Cellier: «Nous avons l’avantage d’avoir au sein de la famille un canal de communication qui a toujours été ouvert. Je suis très conscient de ce privilège qui n’est pas donné à toutes les familles.»

Catherine Cellier: «Souvent, ils m’invitent le dimanche soir. C’est une joie extraordinaire de les voir, et d’être avec mon arrière- petite-fille de bientôt 2 ans!

Cela me permet de discuter aussi d’autres sujets que ce que je vois à la télévision ou entends à la radio. Ces moments très précieux me maintiennent.»

Claude Cellier: «Nous profitons aussi de sa présence, car elle a toujours d’autres histoires à raconter. Quand on a eu une vie aussi remplie que ma mère, c’est fantastique! C’est une chance qu’elle soit en pleine forme et autonome, car ce n’est pas toujours le cas. Je vais sur mes 62 ans, je ne suis plus tout à fait aussi guilleret qu’à 50 ans.

Et je pense que j’aurais beaucoup de peine à faire face à une situation où on voit la santé de sa mère se dégrader.

Catherine Cellier: «A la maison, quand j’étais enfant, on ne se parlait pas, si ce n’est pour discuter de ce qu’on avait dans l’assiette, ou de l’argent pour l’écolage, par exemple. Mais parler de ses émotions, demander à l’autre s’il était heureux, ça ne se faisait pas.

Moi, je trouve que c’est important de communiquer vraiment, et aussi de se dire «je t’aime», on ne le dit jamais assez. L’amour, il faut le peaufiner et ouvrir l’horizon et ses bras de plus en plus grand.

«Il faut effectuer deux travaux successifs sur soi: accepter la situation, puis faire preuve de patience»

Luciana Berlendis, 67 ans, avec sa maman de 88 ans.

«Jusqu’à l’an passé, ma maman était très indépendante. Mais elle a eu une petite attaque qui l’a beaucoup diminuée et lui a fait perdre tout intérêt pour quoi que ce soit. Je l’ai prise chez moi deux semaines, puis elle a voulu rentrer chez elle. J’ai alors remarqué qu’elle s’ennuyait, qu’elle aurait voulu que je sois présente du matin au soir.

Afin de lui permettre de voir du monde, je lui ai proposé de s’inscrire au Centre d’accueil temporaire (CAT) à Orbe, deux jours par semaine. Comme elle est assez sociable, elle s’y plaît beaucoup et s’y rend volontiers.

Elle a maintenant 88 ans, et je remarque que ses capacités de mémorisation, sa concentration et son attention ont diminué. Il y a trois semaines, elle est tombée et cela lui a fait un nouveau choc. Je ne vais pas la voir les jours où elle se rend au CAT, mais le reste du temps, je passe très souvent chez elle, week-ends compris: je l’accompagne chez les médecins, effectue ses paiements et on fait les courses. Pour moi, c’est normal: une maman, on voudrait la garder le plus longtemps possible! Mon frère l’invite et vient la voir parfois, des amies et des voisins gardent également toujours un œil sur elle et cela me rassure.

Ce qui m’a été le plus difficile à accepter est le fait qu’elle perde si soudainement son autonomie. Accepter le fait que, tout à coup, ce sont nos parents qui ont besoin de nous, c’est un cap à passer. Il faut effectuer deux travaux successifs sur soi: tout d’abord, accepter la situation, puis faire preuve de patience, alors qu’on serait tenté de les bousculer un peu pour qu’ils réagissent comme avant. Maintenant, cela va mieux: j’ai accepté la situation et

je fais attention à ce que je dis, car je vois bien que ce n’est pas de sa faute si elle ne se souvient plus ou n’arrive plus à faire quelque chose.

Autour d’elle, les gens disparaissent: certains amis avec qui elle prenait le thé sont partis, et une personne qui lui téléphonait tous les jours est décédée subitement. Ce sont toujours des chocs qui accentuent la solitude. Ainsi, il faut entourer ses parents deux fois plus.

Ma maman se prépare encore à manger; je vais donc la voir pour le repas, ainsi elle cuisine pour moi et cela lui fait plaisir.

De cette manière, elle garde ses rituels. Je remarque, à ces moments-là, qu’elle est plus sûre d’elle, plus tranquille, car cela la rassure de voir qu’il y a des choses qui ne changent pas.

J’ai de la chance de pouvoir parler de tout cela avec une amie, ainsi qu’avec ma fille, mais comme elle a deux ados, je ne veux pas la charger non plus. C’est pourquoi il m’est précieux de pouvoir discuter avec les encadrantes du CAT: quelqu’un d’externe, de professionnel, peut donner des idées et apporter un soutien important. Je fais aussi du yoga, du chant, je vais à la bibliothèque: il vaut mieux sortir de chez soi et se changer les idées, sinon on s’enlise dans ses problèmes.

J’aimerais dire aux gens que même si ce n’est pas toujours facile, il faut s’occuper de ses parents, il faut faire son possible. Le jour où ils ne sont plus là, ils nous manquent beaucoup.

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