19 juin 2017

Dominique Scheder, l'idole des jeunes romands des seventies

Tombé aux oubliettes, Dominique Scheder fut l’une des figures de proue de la chanson romande dans les années septante. Il n’a pourtant jamais cessé d’écrire et d’enregistrer. Il a retrouvé aujourd’hui ses prénoms de l’état civil – Pierre-Dominique – et publie «La joyeuse hypothèse», un recueil de chroniques, spirituelles à plus d’un titre.

Dominique Scheder a connu une longue traversée du désert avant de renaître.
Temps de lecture 4 minutes

Quand on me demande mon nom, je réponds: Dominique Scheder, comme le chanteur.» Dominique Scheder? C’est fou ce qu’on est riche quand on déménage, Dommage, dommage on se marrait au village... Ces refrains loufoques, engagés mais enracinés dans un terroir à couper à l’Opinel, et un quotidien de toutes les aventures – les gonflées au bistrot, la broche du dimanche, les affreux collègues de bureau – on les entendait partout. A la radio, dans tous les cabarets du pays romand, sur les grandes scènes des festivals. C’était les années septante. Et puis Dominique Scheder a disparu. «Le grand silence», raconte-t-il. Entrecoupé qui plus est par des crises de schizophrénie, qu’il racontera dans un livre, «L’Auto Jaune». Tout en continuant à faire des disques, une douzaine au total. Installé depuis dix ans en Lavaux, il parle de renaissance. Il s’est remarié, est devenu père d’une petite fille, lui le retraité du Groupe romand d’accueil et d’action psychiatrique (GRAAP) qu’il a cofondé et où il a travaillé pendant trente ans. De ce monde-là, Dominique Scheder connaît en effet les deux rives.

La chanson pour lui a commencé en famille, à Villars-Burquin (VD). «Mon père était chauffeur de car postal, ma mère fille d’ouvrier, mais elle avait une grande culture, elle tenait salon...» Orchestre rock à 15 ans, puis quelques premières chansons personnelles «avec guitare et pied sur le tabouret». Puis il arrête tout. «Je voulais comprendre, je suis allé chez Jean Piaget et j’ai fait durer, j’ai eu ma licence de psychologie six ans plus tard, en 1976.» Entre-temps, la première crise de schizophrénie est arrivée. Puis un échec d’abord aux examens de licence.

«Alors, j’ai décroché la guitare du mur, j’ai écrit «Le Déménagement», «Le Village», je me suis dit, je vais chanter ça aux Faux-Nez (cabaret-théâtre de Lausanne, ndlr), si ça passe pas, j’arrête tout. Et ça a été un tabac.»

Le voici qui publie aujourd’hui un nouveau livre, «La Joyeuse Hypothèse», pour lequel il a obtenu le titre de «Docteur honoris causette de l’Académie d’Ouchy». Explications: «On trouve à Ouchy une statue en l’honneur des ânes qui transportaient en ville le mortier apporté par bateau. Dans les écoles on disait aux bobets, comme on me l’a dit à moi: «Tu finiras à l’Académie d’Ouchy.»

Son nom en haut de l'affiche

Il précise, plus sérieusement, avoir voulu montrer avec La Joyeuse Hypothèse que «l’homme n’est pas complètement lié au hasard, mais aussi conduit par quelque chose à quoi se raccrocher à l’intérieur du cataclysme, quelque chose de profondément vivant». Il dit avoir renoué avec la foi de son enfance. «Quand tout s’est effondré, il ne m’est resté que l’immense amour de ma première femme, aujourd’hui décédée. Sans Monique, je n’aurais pas pu survivre à ces crises psychotiques. J’ai fait le lien entre cet amour conjugal, tout simple, et celui qui est exprimé dans l’Evangile.» Il dit pourtant qu’alors il n’était pas loin d’être «un voyou». «Je partais en tournée, je ne revenais pas pendant un mois, Monique ne savait pas où j’étais...» Des années de gloire, Dominique Scheder a retenu ceci: «Le succès, c’est d’avoir son nom sur une affiche écrit plus grand qu’Henniez.» Il a aussi créé le personnage du général de la Gaudriole, qui fut d’abord un spectacle et qu’il entend lâcher maintenant dans la vraie vie, «en faire une sorte de messager boiteux qui interviendra ponctuellement, par exemple le 1er mai, le 1er août». Avec un programme très simple, que résume une strophe de chanson: «Que faire, que faire, disait Lénine. Surtout rien dit ma frangine, il suffit d’ouvrir les yeux.»

Pour expliquer la manière inimitable dont il tire du quotidien le plus humble la substance de ses chansons, il raconte:

Quand je prends un quatre-heures avec Madame Rochat, de Chexbres, et qu’elle me dit ‹Dans le fond, Monsieur Scheder, on n’a pas besoin de grand-chose›, qu’est-ce que c’est, sinon de la décroissance?

Et ce ne sont pas des militants d’extrême gauche qui le disent, mais Madame Rochat, de Chexbres.»

Dans ce contexte, le thème d’un de ses albums les plus récents, La Farandole des bagnoles, pourra surprendre: une longue ode qui attribue à chacune des marques mythiques son petit couplet. «Bien sûr, on a tout sacrifié à la voiture, mais il existe une réelle poésie dans une Deux-Chevaux, une Dauphine, une Mini Austin. Et la DS, c’est un poème ambulant.»

Un jour, lors d’une réunion, il a voulu «en chanter une au dessert». Devant le brouhaha, quelqu’un a dit: «Vous pourriez quand même écouter.» Un autre a répondu: «De toute façon, c’est pas de lui, c’est de Scheder.» Ce qui prouve bien que, «méconnu mais reconnu», Dominique Scheder non seulement a été, mais reste l’un de nos plus grands chansonniers.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

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