24 janvier 2018

Doris Leuthard: «La radio-télévision publique est aussi vitale que l’eau ou l’électricité»

La redevance pour la radio et la télévision garantit une information neutre de qualité. De cela, Doris Leuthard en est convaincue. Alors que les Suisses voteront le 4 mars prochain sur l’initiative «No Billag», la conseillère fédérale explique pourquoi il faut sauver le service public audiovisuel.

doris leuthard
Doris Leuthard trouve le plan B proposé par l’USAM «complètement surréaliste». (Photo: Beat Schweizer)

Doris Leuthard, quelles émissions de la TV et de la radio publiques suisses ne manquez-vous jamais?

Mon agenda très rempli ne permet pas d’être très assidue! Mais il m’arrive de pouvoir regarder en différé des émissions d’information, des magazines de défense des consommateurs et d’économie tels que Kassensturz ou Eco, Infrarouge sur la RTS ou encore le Telegiornale de la RSI. Par ailleurs, je me laisse parfois tenter par des programmes musicaux ou sportifs. En revanche, je n’ai pas le temps de me plonger dans un film ou une série: je privilégie donc la lecture. J’écoute la radio au réveil et en voiture, aussi bien des stations publiques que privées. Mais ce que je préfère, c’est la musique, comme celle diffusée sur Radio Swiss Pop. Moins on parle le matin, mieux c’est! (Rires)

L’offre de la RTS attire désormais de moins en moins de personnes, notamment les jeunes. Pouvez-vous comprendre que celles-ci voient la redevance Billag comme une contrainte et qu’elles préféreraient investir le même montant dans Netflix ou Hulu?

Dans une certaine mesure, oui. Mais nous n’obligeons personne à regarder les chaînes publiques. Le financement de la SSR représente cependant un devoir pour la communauté, car il faut de l’argent pour produire de bonnes émissions.

Certains seraient enclins à payer pour la radio, mais pas pour la télévision. Pourquoi ne peut-on séparer les deux médias?

La réponse est d’ordre technologique: les appareils actuels permettent de recevoir TV, radio et internet. Une séparation en fonction de l’utilisation effective nécessiterait des moyens de contrôle disproportionnés.

Néanmoins, nombre de nos concitoyens voient la redevance comme un poids et approuvent l’initiative par principe...

En êtes-vous certain? Les pouvoirs publics remplissent de nombreuses missions assumées financièrement par la population, indépendamment de l’utilisation que chacun fait de ces offres. Ainsi, nous payons pour l’armée, l’agriculture, les écoles, l’eau, l’électricité... Je n’ai par exemple pas d’enfant, je n’ai donc pas besoin du système scolaire. Or, je participe à son financement, car tel est notre modèle de société. Nous contribuons tous au budget du service public. La radio-télévision publique constitue un bien de première nécessité pour les Suisses au même titre que l’électricité ou l’eau potable. Il s’agit d’une mission fondamentale pour la collectivité.

Ne serait-il alors pas pertinent de financer la SSR par les impôts ordinaires plutôt que par une redevance séparée?

Cette solution a été examinée. Il y aurait moins de débats si cette dépense était inscrite au budget général de l’État. Toutefois, nous n’avons pas retenu cette option afin de garantir l’indépendance de la radio-télévision publique. Si celle-ci recevait de l’argent par ce biais, il serait possible d’exercer une influence politique sur la programmation.

Les médias publics sont-ils vraiment aussi vitaux que l’eau ou l’électricité?

J’en suis convaincue. Les médias sont le quatrième pouvoir au sein d’un État. Les citoyens ont besoin de disposer d’une information neutre de qualité, en particulier dans une démocratie directe comme la nôtre, où nous sommes appelés à prendre des décisions importantes plusieurs fois par an lors de votations. Les stations de radio et chaînes de TV privées ne sont pas soumises à l’obligation de réserve et ne jouissent pas de la même indépendance que les médias publics, elles peuvent livrer une version partisane de la réalité, voire délibérément fausse – et l’on est pour ainsi dire impuissant face à ces éventuelles dérives. Prenez l’exemple de Fox News aux États-Unis. Même les radios et TV locales et régionales pour lesquelles une concession a été octroyée et qui reçoivent de ce fait une part de la redevance sont tenues à une pondération éditoriale. Le financement par redevance garantit que notre démocratie compte suffisamment d’acteurs astreints à ce devoir, et sanctionnables en cas de non-respect. En outre, on constate que d’autres pays européens dans lesquels les citoyens sont nettement moins souvent appelés aux urnes ont aussi recours à ce mode de financement pour leurs médias publics.

De nombreux défenseurs de l’initiative déplorent toutefois le positionnement trop à gauche de la SSR, ainsi que sa critique insuffisante du gouvernement et des autorités publiques...

J’invite ces personnes à se tourner vers l’Autorité indépendante d’examen des plaintes en matière de radio-télévision (AIEP), qui traite ces questions et intervient le cas échéant. Ses décisions sont juridiquement contraignantes et peuvent être contrôlées par le Tribunal fédéral. Si l’initiative était acceptée et que le paysage audiovisuel n’était composé que de médias purement commerciaux, cette possibilité n’existerait pas. Pour ces derniers, c’est le tiroir-caisse qui prime!

Les détracteurs de la SSR mettent tout dans le même sac: politiques, RTS et AIEP. Ils n’existeraient que pour la forme...

C’est tout simplement faux. Supposons que la SSR n’existe plus: qui serait à même de fournir une information équilibrée?

Les nombreux quotidiens, hebdomadaires et journaux régionaux, par exemple.

Les journaux jouent effectivement un rôle majeur, mais lors de la votation, il est question de la radio et de la télévision. Nous avons besoin de médias électroniques qui montent au créneau et diffusent une information impartiale dans toutes les langues nationales. Dans la mesure où un groupe privé doit impérativement être rentable, aucun ne prend de risques et, au final, les grilles offrent essentiellement du divertissement et un peu de sport.

Mais les journaux ne traitent-ils pas l’information de manière correcte et exhaustive? Ne peuvent-ils pas approfondir plus que le «19 h 30»? L’offre n’est-elle pas suffisante?

Si la presse écrite remplit une fonction essentielle, les programmes radio et TV apportent un complément important. La SSR affecte la moitié de ses redevances à l’information, c’est un signal fort. Par ailleurs, rares sont les jeunes qui lisent encore la presse de nos jours...

Ou regardent la TV publique...

Davantage que par le passé: les chiffres de la RTS Un montrent une tendance à la hausse. En revanche, les abonnements à un journal sont en recul: une souscription d’un an à une publication de qualité dépasse rapidement les 451 francs que coûte la redevance Billag. Si la presse écrite revêt une grande importance, elle ne saurait remplacer les radios et télévisions publiques.

Des mesures d’économie sont encore possibles. Lors des grands événements, la radio et la TV publiques déploient une véritable armada, envoyant des équipes de toutes les régions linguistiques pour couvrir la même manifestation...

Il existe effectivement une marge de manœuvre, et la situation s’est d’ailleurs déjà améliorée à ce propos. Aujour­d’hui, radios et télévisions doivent davantage collaborer sur le plan journalistique et linguistique. Dès 2019, il faudra que la SSR se passe de presque 50 millions de francs suite à la réduction de la redevance annuelle à 365 francs. Il s’agira par exemple de diminuer de tels doublons.

Beaucoup croient que les chaînes de la SSR perdureront même si le «oui» à la suppression de Billag est adopté. Ont-ils raison?

Non, la SSR telle que nous la connaissons actuellement ne survivra pas à un «oui». Le nouveau texte constitutionnel formulé par les partisans de l’initiative ne laisse guère de place à l’interprétation: il exige l’interdiction des redevances et subventions pour les stations de radio et chaînes de TV, ainsi que la mise aux enchères des concessions. Et un interdit ne se discute pas! Même si un délai transitoire d’un à deux ans était prévu, les conséquences se révéleraient dramatiques pour la SSR, car les recettes publicitaires s’effondreraient brusquement, entraînant rapidement des problèmes de liquidités.

Qu’en est-il du plan B de l’Union suisse des arts et métiers (USAM), qui consiste à maintenir la SSR au moyen d’un mélange de télévision payante, d’une augmentation de la publicité et du subventionnement de différentes émissions?

C’est complètement surréaliste. Le subventionnement est expressément proscrit; il serait donc étonnant de vouloir réintroduire indirectement des subsides publics. La publicité devrait quant à elle migrer davantage vers les fenêtres publicitaires suisses des chaînes étrangères et vers internet parce que seul un média à rayonnement national présente un intérêt pour les annonceurs – avec ce plan, la SSR ne trouvera plus de financeurs. Bon nombre d’antennes cantonales de l’USAM, dont celle d’Argovie, considèrent cette proposition comme absurde et font campagne pour le «non». D’autant plus que les trois quarts des entreprises, parmi lesquelles de nombreux commerçants et PME, n’ont rien à payer.

À votre avis, quels contenus télévisuels et radiophoniques la Suisse proposera-t-elle à l’avenir si l’initiative passe?

La majorité des canaux privés devraient disparaître, car leur existence même dépend de la redevance, comme l’affirment leurs exploitants. Quelques-uns continueront d’émettre dans la mesure où l’ampleur de leur zone de couverture leur permet d’être financés par la publicité et la télévision payante. Globalement, il s’ensuivra un appauvrissement considérable du paysage médiatique.

Mais de nouveaux acteurs ne pourraient-ils pas émerger? Les fonds publicitaires seraient toujours là...

Nulle part dans le monde, il n’existe de modèle payant basé sur l’information et financé uniquement par des sources privées et commerciales.

Aux États-Unis, par exemple, NPR est une excellente radio d’information non commerciale financée par des fondations et des dons.

Certes mais là encore, même sur un grand marché marqué par la tradition des fondations, l’argent public reste indispensable. Le budget qui avoisine les 200 millions de dollars paraît énorme – or, à l’échelle de ce pays gigantesque de 325 millions d’habitants, ce n’est pas grand-chose, c’est l’équivalent d’une petite station régionale pour nous.

Néanmoins, NPR parvient à produire des programmes de qualité et informatifs, adaptés aux différents États fédéraux. Un tel système ne pourrait-il pas fonctionner en Suisse?

Il est effectivement possible de réaliser des économies à la radio. Nous avons beaucoup de stations qui dépendent aussi partiellement de fonds publics. Dans cet esprit, il serait imaginable qu’un émetteur par région linguistique puisse survivre. En télévision en revanche, les frais fixes relatifs à l’information et au sport sont tellement importants que cela n’est pas réaliste.

La manière de consommer les médias électroniques évolue à une vitesse impressionnante. La redevance et la SSR ne maintiennent-elles pas en vie artificiellement ce qui est voué à disparaître tôt ou tard?

Conscients de cette évolution, nous élaborons une nouvelle loi sur les médias électroniques, qui sera mise en consultation pendant l’été. Le canal par lequel le public consulte le contenu revêt de moins en moins d’importance. En revanche, la nécessité d’offrir une information équilibrée de qualité dans toutes les régions linguistiques perdure. Et pour garantir cette dernière, il faut un mandat de prestations financé en conséquence. Le besoin de nouvelles fiables, crédibles et traitées par des journalistes compétents ira même croissant à l’ère des «fake news».

Cette approche indépendante du canal de diffusion existerait à coup sûr en ligne – les éditeurs ne risquent-ils pas une nouvelle fois d’entrer en résistance?

Je comprends leurs préoccupations. C’est pour cela qu’il nous importe que la SSR propose son offre journalistique en ligne, mais qu’elle demeure exempte de publicité. Cela reste le domaine des médias privés.

Les débats sont houleux. Pour quelle raison cette initiative suscite-t-elle de si vives émotions?

Chaque jour, plus d’un million de personnes regardent ou écoutent la télévision et la radio publiques. Toute le monde ou presque peut en parler, chacun est concerné personnellement. Et de toute évidence, la redevance Billag a très mauvaise presse.

Même si l’initiative est rejetée, une autre, visant à réduire de moitié cette taxe, est prête à lui succéder. Et celle-ci a de bonnes chances d’être approuvée, n’est-ce pas?

L’UDC continuera d’être active dans les médias, et ce n’est pas sans raison. Ce parti compte des membres qui peuvent se le permettre. Mais encore une fois: dans cette votation, il ne s’agit pas du montant de la redevance, c’est tout ou rien! Et si le nombre de ménages versant la redevance au cours des prochaines années augmente, le montant de cette dernière sera de nouveau revu à la baisse.

Changeons de sujet: vous avez annoncé que vous quitterez le Conseil fédéral au plus tard en 2019. Quelles émissions et séries aurez-vous plaisir à regarder plus souvent lorsque vous aurez davantage de temps?

Je ne sais même pas si j’aurais vraiment plus de temps: je ne me contenterai sûrement pas de rester à la maison, sur mon canapé! Il est toutefois évident que je serai une plus grande consommatrice et que je troquerai parfois un numéro d’Arena contre une émission culturelle ou scientifique. Et j’aurai certainement enfin la possibilité de poursuivre la série policière danoise Borgen. Elle m’avait été recommandée, et à l’époque, je connaissais la Première ministre danoise. J’ai vu la deuxième saison, mais je n’ai pas pu aller plus loin. Ce sera certainement sur ma liste de séries à regarder. 

(Photo: Beat Schweizer)

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