7 décembre 2017

Au boulot même à Noël

Chauffeurs de taxi ou Nez rouge, infirmière ou policier, de nombreux professionnels et bénévoles acceptent de travailler le soir de Noël, dans une ambiance forcément particulière.

Michel Castella, bénévole chez Nez rouge à Lausanne.
Aider les autres, pour Michel Castella, bénévole Nez rouge à Lausanne, est une manière de ne pas se retrouver seul chez lui.
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À Noël, il y a ceux qui réveillonnent en famille, tout heureux de se retrouver autour du sapin. On écoute Sidonie, la petite dernière, réciter sa poésie apprise en grand secret en classe, tandis que Mathias, son grand frère, joue un morceau de flûte à bec répété depuis plusieurs semaines à son cours du mercredi. Tout est bien dans le meilleur des mondes. Et pour un peu, on se dit que toutes les familles vivent sans doute le même scénario: festin, sapin, cadeaux, église pour certains, dodo pour tout le monde.

Pourtant, Noël n’est pas fait que de dinde et de bûche. À côté de ceux qui festoient, d’autres triment loin des leurs. Parfois parce qu’ils n’ont pas le choix, parfois parce qu’ils ont voulu échapper à la solitude ou parce qu’ils aiment travailler en ce jour pas comme les autres. Car que l’on soit policier, infirmière, chauffeur de taxi ou bénévole, le constat est le même: il règne une ambiance particulière. Surtout lorsque l’on est à l’œuvre auprès de celles et ceux qui souffrent dans leur chair et leur âme. Ou qui tout simplement ont besoin d’une aide, de soins ou de protection pour rentrer chez eux en bonne santé et en sécurité.

L’esprit de Noël

Une ambiance «un peu hors du temps», fait remarquer El Mostafa Boutserfil, chauffeur de taxi depuis vingt-quatre ans à Lausanne, dont vingt passés à rouler le soir de Noël. Un temps où «les gens sont reconnaissants», ajoute Michel Castella qui officie depuis deux ans comme bénévole chez Nez Rouge, à Lausanne. Les personnes actives auprès d’autrui le soir du 24 décembre le disent: il flotte cette nuit-là comme un parfum de partage plutôt que d’abondance, un esprit de solidarité et de fraternité qui demeure au cœur de l’esprit de Noël.

El Mostafa Boutserfil, 53 ans, chauffeur de taxi, Lausanne

«J’ai repêché quelqu’un qui voulait se jeter du pont Bessières»

«J’ai travaillé vingt ans le soir de Noël et, depuis deux ans, je roule la journée. Chaque année, c’est pareil: sur une trentaine de clients, il y a toujours une personne désespérée d’être seule.

Je me souviens d’une veillée particulièrement difficile où j’ai repêché quelqu’un qui voulait se jeter du pont Bessières. J’ai discuté avec cette personne durant une heure dans mon taxi avant que la police arrive et la ramène chez elle.

Noël, c’est vraiment une période chargée en émotions extrêmes.

Soit les gens sont très joyeux, soit ils sont très tristes. Il y a beaucoup de solitude. Il m’est arrivé que des clients m’invitent à boire un verre durant une heure pour ne pas rester seuls.

Les gens attendent énormément de cette soirée et lorsque ça ne fonctionne pas comme prévu, c’est souvent dramatique pour eux.

Travailler ce jour-là ne me dérange pas. Je passe toujours un moment avec ma famille et puis ensuite, c’est aux autres que je me consacre. Même si c’est un travail rémunéré, il y a une dimension sociale dans le fait d’être chauffeur de taxi, un peu comme les policiers ou les pompiers. En tout cas, c’est comme cela que je conçois mon métier.

Quand vous allez mal, il faut parler. J’ai perdu ma maman peu avant Noël et, pour moi, c’est une période spéciale. À l’époque, j’ai ainsi retrouvé du réconfort auprès de mes clients. Et puis l’ambiance est particulière cette nuit-là, un peu hors du temps. Tout est silencieux et nous sommes presque seuls sur la route.»

Jennyfer Becquet, 40 ans, infirmière aux soins intensifs du CHUV, Lausanne.

«La maladie ou les accidents se produisent aussi à Noël»

«Je travaille comme infirmière en soins intensifs depuis bientôt vingt ans. Depuis 1999 exactement, d’abord dans les Ardennes belges, d’où je viens. Puis en Suisse, où j’ai suivi mon mari depuis 2011, au CHUV de Lausanne. Lorsque mes enfants étaient plus petits, je préférais travailler à Nouvel An. Maintenant, ma fille a 21 ans, mon fils 16. Et faire la nuit du 24 décembre, de 19 h à 7 h du matin, ne me dérange pas. C’était déjà le cas en 2016.

Il n’y a pas d’effectif réduit pendant les Fêtes.

Et surtout pas aux soins intensifs: il faut six personnes en même temps, car on tombe autant malade et il y a autant d’accidents que le reste de l’année. Ici au CHUV, nous accueillons des personnes d’un peu partout et la qualité des soins doit être assurée en permanence.

Évidemment, l’ambiance reste ce soir-là un peu particulière. Si c’est médicalement possible, certaines familles restent plus longtemps que d’habitude. Il y a aussi des demandes spéciales, et nous y accédons bien volontiers si l’état de santé le permet. Nous pouvons également organiser des dialogues à distance, via Skype par exemple. Mais aujour­d’hui, la plupart des gens ont leur propre tablette ou smartphone avec eux. Car évidemment, personne n’a très envie d’être dans un lit d’hôpital à ce moment de l’année.

Au sein de l’équipe, on se fait des cadeaux. Et même s’il n’y a pas d’alcool lorsque l’on travaille, le pique-nique est un peu amélioré. Même les patients ont droit à leur petite attention.»

Kévin Golay, 29 ans, gendarme, Yverdon-les-Bains (VD).

«Le pire, ce soir-là, est de devoir annoncer un drame à une famille»

«Ce soir-là, je serai en binôme dans le secteur autoroutier et une zone comprise entre La Sarraz et Faoug. Et évidemment, nous pouvons être appelés ailleurs en cas de besoin. Je suis dans ma 3e année de gendarmerie, après une formation de monteur électricien. J’avais 26 ans lorsque j’ai commencé l’Académie de police, je voulais être sûr de mon choix.

Les horaires irréguliers font partie du métier. Je n’ai pas d’enfants et je trouve normal de laisser mes collègues qui sont parents en congé le soir de Noël.

J’ai déjà travaillé pendant les fêtes et oui, forcément, l’ambiance est un peu différente. Beaucoup de gens s’excusent presque de nous déranger, d’autres nous invitent à partager un verre, ce que nous devons naturellement refuser. Mais il nous arrive de pouvoir passer un peu de temps avec eux. Si l’ambiance est un peu plus détendue entre collègues, nous n’avons pas la possibilité légale de nous montrer plus tolérants envers les délits liés à l’alcool. Noël ou pas, les règles sont les mêmes. C’est particulièrement vrai pour les jeunes conducteurs avec le permis à l’essai de trois ans. Mais il me semble que la prévention commence à payer. En revanche, pour les contraventions, nous avons un peu plus de marge de manœuvre.

Notre métier a un aspect social, et affronter la grande solitude ou les violences conjugales un 24 décembre reste forcément un peu plus dur que le reste de l’année.

Le pire reste de devoir annoncer à une famille une mauvaise nouvelle. On sait que leur vie sera dévastée et que Noël restera pour eux synonyme de drame. Alors oui, j’aimerais bien ne pas avoir à le faire.»

Michel Castella, 46 ans, bénévole Nez Rouge, Chavornay (VD).

«Les gens sont très reconnaissants»

«C’est la deuxième année que je suis chauffeur bénévole pour Nez Rouge pour la région de Lausanne et j’attends avec impatience le début de la saison. On se retrouve tous ensemble durant cette période des fêtes, on discute, on rigole. C’est un peu comme une grande famille et nous célébrons Noël à notre manière avec un bout de bûche ou un sandwich. Je n’ai pas beaucoup de liens avec les miens et mes parents ne sont plus là. Alors, plutôt que d’aller m’asseoir comme un couillon en bout de table et rester muet toute la soirée du 24, je préfère me rendre utile. Aider les autres, c’est une manière pour moi de ne pas être seul, de ne pas me retrouver à la maison à bouffer du foie gras devant la télévision. Et puis j’adore rouler. À la base, je suis chauffeur-livreur.

Être bénévole Nez Rouge, c’est avant tout l’occasion de rencontrer des gens géniaux.

Contrairement à ce que l’on croit, ce ne sont pas les plus alcoolisés qui font appel à nous, même s’il m’est arrivé d’en raccompagner certains qui en tenaient une sévère. Il s’agit souvent de personnes qui ont bu un ou deux verres de plus qu’autorisé et qui craignent de se voir retirer leur bleu. C’est enrichissant et, parfois, vous êtes récompensés en conduisant de belles voitures. À chaque fois, les gens sont très reconnaissants. Et sont souvent tout désolés d’avoir dû nous appeler. Je leur dis toujours: «Le plus important, c’est que vous soyez rentrés entiers.»

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