18 novembre 2017

Ecriture inclusive: qu’en pensez-vous, cher·e·s lecteur·ice·s?

Le débat sur l’écriture dite inclusive fait rage. Pour ses partisans, il s’agit de débusquer les discriminations et le sexisme jusque dans la grammaire. Ses adversaires crient à l’illisibilité et à l’attentat contre la langue. Et si tous avaient tort?

Une salle de classe avec des filles assises derrière leur pupitre et une enseignante devant le tableau.
A une époque où les femmes revendiquent l'égalité, les discriminations liées à la grammaire sont perçues comme injustes. (Photo: iStock)
Temps de lecture 5 minutes

Un peu comme «une lacération de la Joconde mais avec un couteau issu du commerce équitable». Ainsi le philosophe Raphaël Enthoven qualifie-t-il l’écriture inclusive. Cette façon de féminiser un texte, en faisant suivre la racine d’un mot du suffixe masculin, d’un point, appelé point médian, et du suffixe féminin: «des acteur·rice·s», des «ingénieur·e·s», «ceux·elles». Au nom de la lutte contre une discrimination dont la grammaire se rendrait coupable en se servant du masculin pour désigner les deux genres. Une discrimination particulièrement notoire avec la fameuse règle voulant qu’en matière d’accords «le masculin l’emporte sur le féminin».

En France, le débat fait rage. Avec la publication d’un premier manuel scolaire rédigé entièrement en langage inclusif, puis la proclamation de l’Académie française y voyant «un péril mortel». Francophonie oblige, l’incendie touche la Suisse.

Les partisan·e·s de l’écriture inclusive, telle la linguiste Stéphanie Pahud, estiment qu’elle a le mérite de «frayer des voies d’émancipation». Loin de «compliquer le français», elle dérangerait «l’ordre établi», ce qui expliquerait l’hostilité des milieux conservateurs.

A l’inverse, ses adversaires, à l’image de la chroniqueuse Marie-Hélène Miauton, prédisent le pire: «La lecture perdrait l’attrait qu’elle a encore aujourd’hui dans la population», cela accroîtrait les difficultés d’élèves déjà à la peine, «sans parler des médias que je mets au défi de garder un seul lecteur s’ils adoptaient cette pratique».

Faut-il adopter l'écriture inclusive?

Marinette Matthey: «La langue est une action, pas une belle peinture sur une étagère»

L’experte: Marinette Matthey, sociolinguiste à l’Université Grenoble Alpes.

Comment expliquer qu’on puisse s’écharper passionnément autour de simples questions de grammaire et d’orthographe?

C’est qu’il y a pas mal d’idéologie dans ce débat. Vouloir imposer l’écriture inclusive, c’est une idéologie, mais qui se dresse contre une autre idéologie tout aussi virulente. Ce qu’affirme l’Académie française sur la prédominance du masculin ne repose pas sur des arguments purement linguistiques.

Il existe bien en arrière-fond une vision sexiste de la société, reflétée par la langue.

Marinette Matthey, sociolinguiste à l’Université Grenoble Alpes.

Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait une réaction contre cela aujourd’hui, au moment où les femmes sont plus présentes dans la société.

Mais dire comme l’Académie que l’écriture inclusive «confine à l’illisibilité», est-ce vraiment faux?

C’est très exagéré en tout cas. J’admets qu’un texte entièrement rédigé en respectant toutes les marques d’accord, en utilisant des slashs, des parenthèses ou des points médians, cela rend la lecture moins facile. Il faut voir cependant que cela ne concerne pas n’importe quel texte, mais surtout des règlements, des statuts, des textes formels qui doivent s’adresser à tous les utilisateurs potentiels.

Tout laisser au masculin parce que ce serait plus simple, ce n’est pas une bonne raison.

Marinette Matthey, sociolinguiste

La simplification est pourtant aussi dans l’air du temps, notamment avec la réforme de l’orthographe…

Ce sont deux choses différentes. L’écriture inclusive concerne moins l’orthographe que les aspects discursifs. Edicter un règlement, c’est tenir un discours, et quand on tient un discours sur la réalité, il faut prendre en compte qu’une moitié des gens concernés sont des femmes, voire plus s’agissant par exemple de l’enseignement. Il s’agirait d’éviter un hiatus avec la réalité. Lire «Le président» s’agissant de mon université, alors que je sais que c’est une femme, cela me gêne.

Certains linguistes soutiennent que la grammaire serait plus arbitraire que réellement sexiste…

Certes, concernant les objets inanimés, comme la lune, le soleil, la table, les références sont complètement arbitraires, les choses n’ont pas de sexe. Mais il ne faut pas confondre genre grammatical et genre biologique. Quand on se réfère à des personnes animées, vivantes, on utilise une forme grammaticale qui correspond à leur sexe. Si c’est une femme, on dira la caissière de la Migros, pas le caissier de la Migros. On m’objectera qu’on dit bien «la sentinelle», «la victime», mais ce sont des exemples où la référence est moins personnalisée. La sentinelle, on voit bien que c’est une catégorie de personnes. Quand on dit «le directeur», ce n’est pas une catégorie.

Le côté barbare de la graphie inclusive ne choque-t-il pas davantage que son principe?

Les contraintes d’écriture, on peut toujours les contourner. Au lieu de dire «les agriculteur.trice.s», on pourra dire «le monde agricole». Bien sûr il ne faut pas le faire tout le temps: si je supprime tous les noms d’agents, on aura l’impression que mon discours ne s’adresse à personne. Je crois que c’est à chacun de faire comme il veut. Je suis contre les directives, personne ne doit se sentir autorisé à dire «dorénavant vous écrirez comme ça». Je suis pour la liberté, mais aussi la liberté d’utiliser l’écriture inclusive. Il s’agit juste de prendre en compte le contexte, le type de texte et qui en sont les destinataires.

Au risque de dénaturer le français?

Il faut voir la langue comme une action, pas comme une belle peinture sur une étagère.

Il ne faut pas avoir peur de faire refléter à la langue les combats, les conflits, les enjeux qui existent dans la société.

Marinette Matthey, sociolinguiste

C’est le contraire qui serait grave: parler une langue qui n’a plus rien à voir avec le monde dans lequel on vit, en faire une langue morte. 

Benutzer-Kommentare

Afficher tous les commentaires

Articles liés

Tom Tirabosco

A l’école des bédéistes de demain

kt gorique

KT Gorique, la rappeuse aussi polyvalente qu'un couteau suisse

Corippo (TI)

La photo de la semaine de Tibère Adler

Anna-Lina Corda

Anna-Lina Corda, une fashion pas victime