4 mai 2013

En route pour le Grand-Muveran avec le Club alpin suisse

De Jorasse, au-dessus d’Ovronnaz (VS), jusqu’à Rambert. Une ascension qui remonte le temps vers une des plus vieilles cabanes du Club alpin suisse en Romandie.

cabane de Rambert
On atteint la cabane de Rambert après une succession de pentes éreintantes et de plans de repos.
Temps de lecture 8 minutes

Voilà une randonnée qui démarre en fanfare: que l’on s’arrête sans aucun remords au restaurant du télésiège pour avaler un strudel aux pommes ou que l’on entame bravement l’excursion le ventre creux, la première heure est une bénédiction.

Pourquoi? Parce qu’on attaque les Muverans en descendant! Quel sentiment d’héroïsme et de panache que de marcher, le mollet à l’aise et conquérant, vers ces sommets qui jouent la frontière entre les cantons de Vaud et du Valais. A les approcher avec autant de facilité, on les prendrait presque de haut.

Mais oui, depuis Jorasse, le sentier descend d’abord doucement en slalomant entre les pylônes et les gentianes à venir, les sorbiers des oiseleurs qui donneront des bouquets de fruits écarlates à l’automne, les carlines rugueuses enfoncées jusqu’au cou.

D’autant que l’itinéraire a été modifié en 2009: au lieu de plonger dans le vallon, il le longe par le flanc, atténuant le dénivelé sans raccourcir le trajet.

A portée de main, des touffes de myrtilliers.
A portée de main, des touffes de myrtilliers.

Le chemin se dandine entre les mélèzes pliés par les hivers successifs avant de déboucher sur un cirque rocheux, immense entonnoir où l’on devine, tout en bas, le froissement des ruisseaux. Le sentier traverse ensuite un plan d’ardoise, longues plaques sombres qui descendent du Six-Noir, avec sa chaîne de sécurité. Une audace vite récompensée par des touffes de myrtilliers, à portée de main, dont les baies ne demandent qu’à être cueillies.

La descente dans le vallon continue et rejoint l’ancien sentier pédestre sous un immense rocher paquebot, dont la proue géante semble fendre les derniers pâturages. Mais c’est là, précisément sous la coque ocre, après une heure d’insouciante flânerie, que l’affaire se corse.

Le sentier se fait soudain plus sinueux, plus escarpé, monte en lacets serrés le long d’un ruisseau désinvolte. Avant d’atteindre un premier replat, appelé plan Coppet, avec sa cabane de chasseur.

Bouquets d'aconits violacés à admirer en chemin.
Bouquets d'aconits violacés à admirer en chemin.

Tout le reste de la randonnée se fera ainsi: dans une succession de pentes éreintantes et de plans de repos. Comme si l’on montait par étages, par paliers, alternant effort et détente, sueur et apaisement.

Le plan Coppet s’étire paresseusement entre des bouquets d’aconits violacés et les ruines d’une ancienne bergerie. Les brumes coulissent vite, emballent les sommets d’un trait d’écharpe, rappelant au voyageur que la route est encore longue.

En atteignant le bout du plat, penser à se retourner pour embrasser le lacis de ruisseaux argentés dans le soleil, qui dessinent des arabesques comme sur une toile de peintre. Et se laisser estourbir par le Grand-Combin en arrière-plan.

Et soudain, on débarque dans un autre monde

La pente raide suivante est une nouvelle épreuve, un infini effort pour vaincre la pierre. C’est que, petit à petit, sans s’en apercevoir, on quitte les couleurs, les plantes, les sons familiers. Et l’on débarque d’un seul coup dans un autre monde: lunaire, minéral, un cratère de silence gris et brunâtre, déserté par le végétal.

A plan Salentze, juste sous la Frête-de-Saille, ne subsistent que quel­ques chardons, rares spécimens floraux à résister au vent.

Apparaissent enfin les immenses pans striés du Grand-Murveran. De gigantesques plis comme si la montagne avait la tête à l’envers. Mais pas de cabane en vue.

On ne l’apercevra que dans le dernier virage, après un ultime effort dans la caillasse. D’abord le drapeau suisse, puis le toit gris et les murs de pierres brutes.

Il n’est pas rare de pouvoir observer quelques bouquetins sur les crêtes voisines du parcours.
Il n’est pas rare de pouvoir observer quelques bouquetins sur les crêtes voisines du parcours.
Jeunes bouquetins.
Jeunes bouquetins.

Une autre surprise attend parfois le visiteur: il arrive qu’une harde de bouquetins se tienne là, juste sur la crête d’en face, visible à l’œil nu. Une trentaine de mâles au pied sûr, la corne dressée contre le ciel, qui s’étirent, rêvassent ou essaient leur force en duels préparatoires, en vue de la saison des amours.

Dans le viseur se dessine tout l’arc alpin

Un dernier raidillon herbeux et la cabane est dans la poche. Avec sa terrasse, son réfectoire cosy aux rideaux sortis d’un conte de Hansel et Gretel, elle fait le dos rond sous le torse calcaire du Grand-Muveran. Dans le viseur se dessine tout l’arc alpin, Cervin, Grand-Combin, Mont-Blanc, la parade des 4000 m.

Une fois repu (röstis, potage, tarte ou cake), le randonneur aura le choix entre repartir par le même chemin ou tenter la boucle par les Outannes, Chamosentze, Loutze, «la promenade du dimanche» comme l’appellent les habitués du coin.

Et on revient à la vie à petits pas, avec un premier pâturage, criquets et sonnailles. A contre-jour, dans la lumière qui descend, chaque brindille est passée au Stabilo du soleil rasant.

On retrouve le plancher des vaches, on atterrit en douceur. Et on s’arrête à la buvette de Loutze, pourquoi pas, avant de rejoindre la civilisation.


Sébastien Planchamp garde trois mois par année la cabane Rambert.
Sébastien Planchamp garde trois mois par année la cabane Rambert.

Le gardien du paradis

D’abord serrurier, mais déjà sportif, Sébastien Planchamp a tout quitté à 30 ans. Il part pour l’Amérique du Sud. Dont il revient avec une furieuse envie de changer de vie. Il met un premier pied dans les skis en jouant les moniteurs pendant l’hiver et l’autre dans les chaussures de montagne en devenant aide-gardien à la cabane de Susanfe. Puis a enchaîné avec le refuge de Sornio, «en attendant une vraie cabane pas trop grande et un peu rustique. Si c’est pour avoir un hôtel comme en bas, autant rester en plaine». Le poste pour Rambert s’est libéré en 2008 et il l’a décroché. Sa tâche? Faire les repas, le nettoyage, le sauvetage «pour autant que ce soit dans mes compétences, sinon j’appelle Air Glaciers».

Sébastien Planchamp, 41 ans, a le contact facile et l’amour des cimes.

J’aime cette vie plus simple. Avec de l’eau de pluie, on peut faire vivre deux mille personnes. Ça remet deux ou trois petites valeurs.

Sûr qu’il a pris goût à cette solitude traversée de promeneurs exaltés et d’animaux sauvages: bouquetins, aigles, renards, lièvres, lagopèdes et même le gypaète de Derborence vient frôler la terrasse de son amplitude majestueuse. «Comment être malheureux ici? dit-il en balayant le décor d’un geste démonstratif. Et puis il y a toujours quelque chose à bricoler, un volet qui grince ou une serrure à réparer.»

La cabane Rambert.
La cabane Rambert.

Avec un auxiliaire, parfois deux, il tient la baraque pendant trois mois, fait la lessive à la main, «comme nos grands-mères», mitonne des petits plats, civet de cerf en saison, röstis, tartes ou poulet rôti pour les enfants.

J’aime bien expliquer mon quotidien aux écoliers. Ils croient que je suis de l’époque de Neandertal!

Comme il dit, «il faut être un peu sociable et un peu sauvage pour vivre ici». Et tant qu’on n’aura pas transformé la cabane en «boîte de conserve», il compte bien y rester.

C’est un petit paradis. Une randonneuse m’a dit que je n’y aurai pas droit après ma mort parce que je l’avais déjà eu de mon vivant!

Photographe: Mathieu Rod

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