9 août 2017

«En Suisse, la formation de policier reste axée sur la violence»

Dans un livre issu de son travail de thèse, le sociologue David Pichonnaz nous plonge au sein de deux écoles de police de Suisse romande. Une centaine d’entretiens plus tard, il livre une radiographie passionnante des motivations poussant à entrer dans ce métier pas comme les autres qui cristallise tant de passions et de débats.

David Pichonnaz photographié en studio
Selon David Pichonnaz, le soupçon à l’égard de l’étranger est exacerbé au sein de la police.
Temps de lecture 7 minutes

Pourquoi cet ouvrage et cet intérêt pour la police?

C’est un livre issu de mon travail de thèse à l’Université de Fribourg et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. Ce sujet m’a attiré parce que la police est à la fois un monde qui fascine, notamment les enfants, et que d’autres détestent. L’une des raisons pour lesquelles on peut rêver de revêtir l’uniforme, c’est que pour faire appliquer la loi, on a le droit de la transgresser. De faire ce que le citoyen lambda n’a pas le droit de faire.

Avez-vous le sentiment d’avoir abordé ce monde avec une représentation critique préétablie?

A l’inverse du fantasme qu’elle peut donc provoquer, d’autres gens voient la police de manière radicalement différente: comme la main droite de l’Etat, comme manifestation de l’autoritarisme, voire de l’arbitraire du pouvoir. Ce qui m’intéressait était d’aborder cet objet avec un regard neutre, distancié des passions que suscite cette institution. Par ailleurs, je pense que la sociologie apporte davantage lorsqu’elle s’intéresse précisément à des sujets controversés. Le regard est certes en partie critique, mais argumenté.

Comment avez-vous travaillé?

J’ai observé 164 heures de formation à Savatan, en compagnie d’une volée d’aspirants. Parmi eux, j’en ai suivi 21 durant leurs premières années de pratique, en faisant des entretiens répétés approfondis. J’ai rencontré également 18 policiers formés à Genève, à l’époque où ce canton avait son propre centre de formation. Cela fait une cinquantaine d’entretiens, auxquels s’ajoutent cinquante autres conduits avec des formateurs dans toute la Suisse romande. Ces interviews étaient anonymes, pour que les gens aient une liberté de parole aussi grande que possible. Et que leur participation à mon travail n’ait pas de répercussion sur leur avenir professionnel.

Chez ces jeunes policiers, quel type d’image de leur métier avez-vous rencontré?

Une grande diversité. Davantage que l’origine sociale, même si cette dernière a toujours une importance, c’est la trajectoire socio-professionnelle de la personne et sa socialisation de genre qui m’ont semblé jouer un rôle primordial dans leurs visions de la police.

C’est-à-dire?

Le fait de se sentir entrer dans une caste moralement supérieure, parmi les «gentils», face à une population considérée comme sujette à méfiance, est plutôt le fait de policiers qui vivent leur arrivée dans la profession comme une manière de récupérer un statut, après un déclassement social antérieur ou une période de chômage mal vécue. Par exemple un jeune avide de faire la chasse aux «méchants», selon son expression, était quelqu’un qui avait auparavant tenté en vain de ne plus avoir de patron en devenant indépendant. Dans la police, évidemment, il avait toujours des patrons, mais il acquérait un pouvoir de coercition qu’il estimait être valorisant.

Entre-t-on encore dans la police par vocation?

En sociologie, nous n’aimons pas trop ce terme. Parce qu’il existe souvent une multitude de facteurs poussant à embrasser tel ou tel univers professionnel. Je dirais par contre qu’effectivement certains y songent déjà très tôt, commençant par exemple un apprentissage en sachant à l’avance qu’ils entreront dans la police plus tard.

Avez-vous trouvé un grand écart entre l’image que ces jeunes avaient du métier de policier et la réalité qu’ils découvrent ensuite?

Clairement. D’une certaine façon la plupart des professions sont idéalisées, mais dans le cas de la police, il existe une imagerie sociale très forte. A travers des films, des séries, des reportages, l’actualité, elle est omniprésente. Et cela renforce la construction personnelle d’une certaine image, souvent centrée sur la coercition.

Qu’est-ce qui est fait pour corriger cette image?

Dans le brevet fédéral existant depuis 2003, dont le plan d’études est le même pour toutes les écoles de police, peu est réellement fait pour changer cette image: la force et la contrainte restent au centre de la formation. En endossant l’uniforme, ces jeunes gens s’attendent donc à ce que, dehors, ce soit «la guerre». Or, la plupart m’ont avoué leur étonnement devant une réalité professionnelle finalement beaucoup plus calme que ce à quoi ils s’étaient préparés.

Une certaine désillusion, donc. C’est embêtant?

Disons que l’on sait à travers de nombreuses études que la désillusion peut mener à un certain cynisme et à renforcer le sentiment de supériorité morale par rapport à l’extérieur.

Il existe donc un écart important entre cette formation qui continue d’être essentiellement axée sur les techniques de contrôle et de contrainte avec la réalité du terrain?

Il faut bien sûr que les policiers soient formés à se défendre et à nous protéger. C’est une évidence. Mais la formation en fait un aspect central du métier. Pourtant une grande partie des tâches qui les attendent ne peuvent être accomplies avec des outils répressifs. Lorsqu’une patrouille est appelée pour de la violence conjugale, pour déloger un SDF ou calmer une personne ivre qui embête tout un café, la seule réponse coercitive est sans efficacité, voire ne fait pas sens. Une grande partie du travail de la police nécessite des compétences sociales et relationnelles. Des aspects pourtant très peu étudiés durant cette seule année de formation.

Une année, cela semble d’ailleurs peu, non?

Comparé à d’autres métiers aussi complexes, absolument. Les études le montrent: l’essentiel du travail policier est relationnel, avec une dimension psychologique et émotionnelle. Alors que ces aspects n’occupent que 13% du plan d’études. Quant aux enjeux de migration, ils sont à peine abordés. Il n’y a par exemple aucun cours sur les flux migratoires, sur pourquoi l’on migre et sur les questions d’intégration. Ce qui pourrait pourtant être utile d’autant qu’il existe une très forte culture du soupçon à l’égard des étrangers, qui peut constituer un terreau favorable à des pratiques discriminatoires.

Une particularité du policier?

Le soupçon à l’égard de l’étranger n’a pas été inventé par la police. Par contre, il est exacerbé dans ce milieu et cela pose un problème particulier, puisqu’elle dispose d’un grand pouvoir lors des contacts avec des personnes issues de la migration, qui en plus vivent souvent dans des conditions précaires. Les relations interculturelles et la lutte contre les stéréotypes pourraient donc être davantage étudiées à mon sens.

Vous signalez qu’il y a peu de femmes dans les rangs. Plusieurs campagnes de recrutement cherchent à les motiver, pourtant. Ça ne fonctionne pas?

Il n’existe pas de vraie volonté de féminiser la profession. Celle-ci reste donc très majoritairement masculine. Pour combler cet écart, il faudrait engager davantage de femmes que d’hommes pendant un certain temps.

Et pourquoi selon vous ne le veut-on pas vraiment?

Certains hommes, mais plus souvent les femmes, peuvent amener un autre regard sur le travail de policier, davantage axé sur la communication et le dialogue, par exemple. Or, actuellement, ceux que je nomme les orthodoxes, tenants d’une vision à l’ancienne axée – pour faire court – sur la répression et la contrainte, demeurent largement majoritaires. On continue donc souvent à penser que les hommes font de meilleurs policiers.

Le côté gentil et méchant, finalement, est-ce si erroné que cela?

Penser la société de manière si binaire est très réducteur… Et cela peut avoir des conséquences importantes. Par exemple cela peut justifier toutes sortes de traitements à l’égard de ceux considérés comme méchants. Secundo, avec cette vision très duale de la société, on peut considérer que les méchants ne sont pas suffisamment punis. Et être tenté de faire justice soi-même. C’est ce que montrent les travaux des chercheurs ayant suivi des policiers un peu partout dans le monde.

Mais la police n’est-elle pas tout de même amenée à intervenir auprès de ceux qui ont quelque chose à se reprocher?

Une partie de son travail est de constater et réprimer des infractions. Mais cela se fait souvent sans force, et par ailleurs la majeure partie de ses tâches est autre, d’autant que tous les corps de police disposent désormais de groupes d’intervention spécialisés. Parmi les policiers que j’ai revus, nombre d’entre eux n’avaient ainsi jamais fait usage même des menottes.

Cet amalgame n’existe-t-il pas parce que l’on nous renvoie sans cesse l’image d’une société où la violence est partout?

Sur le long terme, tout indique que la violence a énormément diminué. Par ailleurs, je n’ai jamais lu aucune étude démontrant de manière convaincante une augmentation de la violence ces dernières années. Encore une fois, si la population est considérée comme violente, c’est qu’il faut s’en méfier. Ce discours alarmiste crée un sentiment de méfiance chez des aspirants, voire le renforce pour ceux déjà prédisposés à l’éprouver. Cela donne une police distante de la population, et un terreau fertile pour d’éventuels dérapages.

Ces fameux réformateurs, qui militent pour une évolution du métier, constituent-ils un vrai mouvement de fond?

Oui, mais leur combat est difficile, notamment, car ils défendent l’idée que le rôle «social» de la police est essentiel. Certains sont des gradés, ou ont été recrutés après une carrière en dehors de la police, mais pas tous. D’autres sont entrés dans la profession à 16 ans après l’école obligatoire. Ils sont parfois membres ou anciens membres de brigades qui travaillent un peu différemment, comme celle des mineurs ou la police de proximité. Ce qui est étonnant, c’est que les nouvelles recrues qui sont sensibles aux visions du métier défendues par ces réformateurs adhèrent quand même à l’idée que la force constitue le cœur du métier.

Pourquoi selon vous?

Il faut dire que leur formation, malgré quelques discours dissonants, leur inculque cette vision. Un indice important est le fait que, à Savatan, les enseignants portent la tenue noire des unités spéciales. Alors que finalement leur rôle est celui de former des policiers, non pas des commandos militaires.

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