8 août 2018

Enfer et récréation

Le cinéaste et photographe Alain Margot a transformé un vieil immeuble chaux-de-fonnier en une maison hantée pour de rire. Frissons garantis dans ce lieu gothique et rock’n’roll baptisé le Train fantôme.

Vue du décor
Chaque recoin de la maison offre son lot de tableaux étranges. Cette mise en scène laissera sans doute plus d’un visiteur perplexe.
Temps de lecture 5 minutes

Rue de l’Hôtel-de-Ville 31. Un vieil immeuble aux façades décrépies, construit quelques années après l’incendie qui avait ravagé La Chaux-de-Fonds à la fin du XVIIIe siècle. La lourde porte d’entrée grince sur ses gonds. La flamme vacillante d’une bougie éclaire d’une lueur blafarde un long couloir aux murs recouverts de photos et d’affiches mises sous cadres. 

À pas hésitants, nous avançons dans la pénombre. Les sens aux aguets. Des craquements sinistres déchirent le silence de cimetière qui planait jusqu’alors dans ce que l’on imagine être l’antichambre de l’horreur. C’est le bois fatigué des marches d’escalier qui ploie et pousse un râle sous le poids de quelqu’un qui approche. Un spot s’allume soudain, embrasant l’espace. Une ombre immense s’avance vers nous…

«Bienvenue dans mon antre!» Alain Margot, cinéaste, photographe et gardien de ce cabinet de curiosités, nous accueille tout sourire et clope au bec. Notre taux d’adrénaline retombe illico à la vue de ce jovial quinquagénaire à l’allure d’éternel adolescent. Il nous prie de le suivre jusqu’au «salon », l’une des treize pièces qui composent cette maison hantée par tout un bestiaire loufoque, étrange et inquiétant.

Le maître des lieux, Alain Margot, n’est jamais bien seul dans son train fantôme immobile (photo: Matthieu Spohn).

Dans les pas du père d’Alien Installé dans un fauteuil aux couleurs fanées et à l’assise défoncée, ce grand Duduche revient sur la genèse de cet univers décalé à l’esthétique gothique, horrifique et rock’n’roll. «Tout a commencé il y a vingt-cinq ans avec un de mes amis, qui avait aidé H. R. Giger à fabriquer son «Ghost Train» (lien en anglais) à Seebach, dans la banlieue de Zurich.»

Alain Margot avait alors réalisé un film sur cette drôle d’installation mise en scène par le père d’Alien, la créature de la saga inaugurée par Ridley Scott. Sous les regards d’un renard au pelage mité et d’une Vierge Marie en gravure exhibant son cœur immaculé, Alain Margot allume sans trembler une ixième cigarette avant de poursuivre son récit: «Quand on est revenu à La Chaux-de-Fonds, on s’est dit que l’on pourrait nous aussi créer notre propre train fantôme!» C’est comme cela – sans rails, ni loco, ni même wagons – que cet invraisemblable délire a démarré, que ce joyeux capharnaüm s’est mis en place.

Cette demeure me fait un peu penser à la cabane dans les bois que tu fais quand t’es gosse, un refuge dans lequel tu invites les copains que tu aimes bien.

Alain Margot

Cet artiste volontiers subversif et provocateur se souvient des fêtes endiablées qui se sont déroulées ici et des soirées qu’il passait avec des potes à refaire le monde en écoutant des chansons de Mireille Mathieu sur un vieux gramophone. «Nous étions tous coiffés de casques allemands, c’était totalement absurde!»

Ce grand enfant a également utilisé ce repaire d’esprits frappeurs et frappadingues comme décor de cinéma. Il y a photographié des fantômettes sexy et court-vêtues, tourné des films et des clips et même reçu quelques figures du 7e art, dont Marc Caro, le coréalisateur avec Jean-Pierre Jeunet des films Delicatessen et La cité des enfants perdus.

Il m’a dit que ça lui faisait plaisir de rencontrer un Suisse qui pétait un câble. J’ai pris ça pour un compliment!

Alain Margot

Suivez le guide!

Avant que son siège ne l’engloutisse complètement, Alain Margot s’en extrait pour nous entraîner à sa suite dans les méandres de son labyrinthe pour névrosés où l’on croise dans le désordre marionnettes pantelantes, bestioles empaillées, masques grimaçants pantins désarticulés et sanguinolents, spectres à lunettes et autres babioles aussi grotesques que cauchemardesques. Des objets partout, dans chaque coin et recoin, comme si notre guide avait peur du vide.

Sous nos semelles, des tapis élimés sous lesquels se cachent quelques canards farceurs qui font «coin-coin» quand on leur marche dessus. Il y a aussi les classiques toiles d’araignée qui pendent du plafond et caressent le visage des visiteurs imprudents. Et une bande-son omniprésente – sorte de collage surréaliste d’extraits de musiques de films – à vous glacer le sang.

Nous franchissons le seuil d’une salle à manger couleur hémoglobine. Une silhouette immobile et flippante se découpe dans l’encadrement de la fenêtre. C’est le monstre de Frankenstein qui semble attendre depuis des siècles, tel un majordome stylé, des invités qui sans doute ne viendront jamais. Sur la longue table, devant lui, trône un caquelon jaune canari. Rires grinçants.

Plus loin, dans une chambre à coucher, gît un cadavre de vieillard au visage parcheminé, entouré de peluches et de poupées. Lorsque l’on s’approche du lit, un haut-parleur crache sans prévenir un refrain connu et entraînant: «Don’t worry, be happy!» («Ne t’inquiète pas, sois heureux!», ndlr) de Bobby McFerrin. Humour toujours, au troisième degré, noir et potache à la fois.

Un décor tarantinesque

Les murs murs sont tapissés de centaines de photos et affiches (photo: Matthieu Spohn).

Tout ce manège tourne autour de la cage d’escalier, artère principale de ce musée de l’épouvante. Elle est entièrement tapissée d’affiches décolorées de films de série Z et des photos noir-blanc des pin-up que notre hôte a immortalisées entre ces murs. Il y a du glamour glauque dans l’air, de la plastique gore à la Tarantino. Parfois à la limite du mauvais goût lorsque l’on repense aux mannequins lookés sado-maso aperçus tout à l’heure dans la «chambre des esclaves».

Alain Margot serait-il un poil sexiste et macho? Il s’en défend vertement. «C’est plutôt un hommage que je rends à toutes ces magnifiques actrices, à toutes ces stars oubliées qui sont martyrisées dans les films d’horreur et qui meurent et disparaissent avant la fin.» Et puis, difficile de faire le procès à l’homme qui a réalisé «Je suis Femen», un documentaire sensible sur ces jeunes femmes courageuses qui se battent seins nus pour la liberté d’expression et la démocratie.

Mais l’on s’égare. Où est donc passé le maître de céans? Se serait-il volatilisé comme un ectoplasme trop longtemps exposé à la lumière du jour? Non, il nous invite à boire un dernier verre à l’intérieur du bar qu’il a aménagé tout exprès pour ses amies ukrainiennes des Femen. Ou serait-ce plutôt une mise en bière? La nôtre peut-être?...

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