26 mars 2020

La vie continue

L’épidémie de Covid-19 bouleverse les habitudes. Qu’ils soient chauffeur de bus, infirmière ou curé, tous doivent apprendre à vivre autrement. Mais tous s’efforcent de trouver un sens à la crise.

Tania Chytil, journaliste à la RTS.

Tania Chytil, journaliste à la RTS: «Je suis en confinement avec toute ma famille, mes deux filles ados, un de leurs copains, mon fils de 13 ans, mon neveu de 11 ans et mon mari. On n’est pas restés à Genève, mais on est partis dans notre ferme en Ardèche. C’est une grande maison avec la campagne autour, des animaux… il y a pire comme confinement! Chacun peut avoir son espace, on est favorisés.

Je continue de bosser à distance. J’ai pris mon ­matériel de tournage et j’essaie de mettre sur pied un programme éducatif pour la RTS. À partir des émissions disponibles sur RTS Découverte, je filme des intros pour réaliser des après-midi thématiques sur la physique ou l’histoire, qui cadrent avec le plan d’études romand destiné aux enfants et adolescents.

Pour l’organisation à la maison, mes deux filles sont autonomes, elles bossent leurs matières pour la matu, mais j’ai dû définir un programme de jour pour mon fils et son cousin: une heure de travail le matin et une heure l’après-midi, ainsi qu’une demi-heure de lecture sous la supervision d’un adulte. C’est un peu martial, mais c’est la seule solution… On leur demande aussi de sortir, bouger et de tenir un journal de bord chaque jour.

Et pour ne pas se taper dessus, on a mis au point des tournus. À midi, chacun se débrouille et se sert dans le frigo. Le soir, on fait un grand repas tous ensemble, préparé à tour de rôle. Il y a aussi un tournus de lessive et de lave-vaisselle. Je veux que tout le monde mette la main à la pâte! Finalement, c’est révélateur de plein de choses, cette crise. Elle pousse les gens à se serrer les coudes.»

Deborah, conseillère en cosmétiques à Migros à Lausanne: «Je travaille au rayon cosmétiques du magasin Migros Métropole à Lausanne. Celui-ci n’a pas été fermé, seule l’offre a été réduite. En temps normal, je m’occupe de la mise en place des produits, conseille les clients et leur fait découvrir les nouveautés en termes de soins ou de maquillage. Comme il y a désormais des mesures de sécurité à respecter, il n’est plus possible d’approcher les gens pour leur appliquer une crème de jour par exemple.

J’ai donc plus de temps à disposition et j’aide mes collègues à remplir d’autres rayons. Dans le magasin, nous sommes tous solidaires. Cette crise nous rassemble et l’ambiance est donc plutôt bonne. Surtout que les clients se montrent pour la plupart sympathiques et nous remercient de faire notre travail. C’est très gratifiant. Je me sens utile.

Et si une minorité de personnes est un peu moins polies avec nous, je mets cela sur le compte de l’anxiété… Pour ma part, je n’ai pas peur. Avec les ­mesures d’hygiène, que les gens respectent bien maintenant, je me sens protégée.»

Sandra Gauch, maîtresse de classe et enseignante d’allemand en 10VP, à l’Établissement primaire et secondaire d’Aubonne (VD): «Il était 15 heures, le 13 mars, quand les doyens sont passés nous donner trois feuilles: une qui annonçait la fermeture de l’établissement scolaire, une qui nous indiquait le site www.vd.ch/coronavirus, sur lequel sont ­réunies toutes les informations scolaires, et un communiqué de Cesla Amarelle sur le passage à l’enseignement à distance.

Ayant entendu de nombreuses rumeurs, beaucoup de professeurs avaient déjà discuté avec leurs élèves de l’organisation à venir, et tous ont immédiatement envoyé un mail d’information aux parents. La direction nous a demandé de transmettre nos cours par le biais d’ educanet2.ch, en envoyant uniquement des PDF pour ne pas surcharger le système. Ce dernier a quand même bloqué durant trois jours, mais tout est réglé maintenant.

Je dois dire que, dès le départ, je n’ai pas du tout ressenti de stress. En revanche, certaines familles m’ont contactée, en tant que maîtresse de classe, pour me dire qu’elles s’inquiétaient de la quantité de travail envoyée par tous les enseignants. Je leur ai ­répondu de ne pas se faire de souci si le travail n’est pas fait dans son intégralité: c’est la première fois que nous testons l’enseignement à distance et nous voulons faire au mieux. Mais nous nous rendons bien compte qu’un élève ne peut pas effectuer sept périodes de cours à la maison comme il le ferait avec un professeur à ses côtés: l'enseignement est un métier de contacts, donc la situation actuelle n’est vraiment pas évidente, que ce soit pour les élèves ou pour nous! Nous avons reçu des consignes pour ne pas surcharger les familles et j’ai transmis les inquiétudes de ces dernières à mes collègues.

Je pense que cette situation est intéressante pour les élèves, car elle va leur apprendre de nombreuses compétences. Ainsi, ce sont les champions du réseautage, mais beaucoup n’avaient encore jamais rédigé et envoyé un mail avant. Ils apprennent aussi ce qu’est educanet2.ch et à s’organiser seuls. Et ils enrichissent leurs connaissances en informatique.

De mon côté, je suis en train de préparer ces prochaines ­semaines, en expliquant en ­français toutes les consignes que je traduis d’habitude par oral sur le moment. J’envoie aussi les corrigés, les élèves arrivent donc théoriquement à se débrouiller seuls. Ils savent qu’ils peuvent de toute manière me contacter s’ils ont un souci. Ce qui est dur pour moi, en revanche, c’est d’être maintenant toute la journée ­devant l’ordinateur…

Pour la suite, je pense qu’il va falloir faire le point, si possible avant fin avril, pour me rendre compte des exercices qui ont bien fonctionné. Si je vois alors qu’il y a un souci, il faudra que je redéfinisse les tâches en les simplifiant. On verra bien, cela ne sert à rien de paniquer. Et je ne suis pas ­particulièrement inquiète pour mes élèves, car on a bien avancé jusqu’à présent et il ne nous reste que deux chapitres à faire jusqu’à la fin de l’année.»

Éric Guillaume-Gentil, conducteur de bus chez transN (Transports publics neuchâtelois SA), réseau de La Chaux-de-Fonds: «Nous vivons une situation très particulière et j’espère qu’elle durera le moins longtemps possible. Au début, nos clients ont été surpris de voir que nous n’ouvrions plus les portes avant, que nous ne vendions plus de billets, qu’il y avait une barrière entre nous. Il a fallu prendre le temps de leur expliquer les raisons de ces mesures. Avec un peu de diplomatie, le message est bien passé, je crois.

Côté fréquentation, nous avons constaté une nette diminution. Hier soir, par exemple, j’ai roulé jusqu’à minuit et j’ai vraiment transporté très peu de monde, clairement moins que d’habitude. En revanche, je trouve que les personnes sont plus attentionnées qu’avant, elles disent plus volontiers bonjour et merci. Ça montre qu’une partie de la population est reconnaissante du travail que nous continuons d’effectuer. Je n’ai pas peur de cette pandémie. Mais nous faisons attention. À chaque changement de chauffeur, nous désinfectons le poste conducteur avec des lingettes. Nous sommes relativement à l’abri. Après, bien sûr, cela dépend de la santé que l’on a!

Normalement, je devrais être en vacances. Mais, au vu de la situation, je me suis mis à disposition si jamais l’entreprise avait besoin de moi…»

José Mittaz, curé des paroisses du val de Bagnes (VS): «Il y a aujourd’hui une nécessité de transfigurer ce qui est défiguré. Et pour moi défiguré, si j’utilise un langage de foi, c’est le Christ en croix du Vendredi-Saint. Il y a une forme d’épreuve de la croix dans ce que nous sommes en train de vivre. Et l’objectif de la confiance et de l’amour, c’est de transfigurer, de révéler à nouveau le beau visage, le visage de lumière de l’humain au moment où il souffre. Quand nous applaudissons, quand nous faisons sonner les cloches d’églises pour encourager le personnel soignant, pour dire merci, nous sommes dans le langage de la transfiguration.

Dans une période inédite comme celle-ci, où nous ne sommes plus surexposés aux sollicitations extérieures, nous pouvons prêter davantage attention à ce qui se passe à l’intérieur de nous. Et ça nous donne aussi, à moi et à mon équipe pastorale, un espace de liberté, de créativité qui nous permet d’offrir du soleil autour de nous. Par exemple, en proposant des célébrations filmées ou des émissions pour enfants sur internet.

Bien sûr, il y a de la solitude, de l’insécurité, de l’angoisse, de la peur… Il ne faut d’ailleurs pas que cette peur devienne une peur de l’autre. L’ennemi, ce n’est pas l’autre qui s’approche de moi. L’ennemi, c’est ce virus invisible qui passe par nos liens. Là aussi, le défi humain, c’est de nous sentir solidaires.

Je pense que toute épreuve peut nous faire découvrir une facette lumineuse de la vie, ce qui n’enlève pas toute l’obscurité, tout le drame qui se vit actuellement.»

Sarah Sengler, infirmière indépendante en Gruyère: «J’ai commencé comme infirmière indépendante début mars, en même temps que l’épidémie! Je travaille dans une ­petite équipe de six infirmières indépendantes. Depuis les mesures de confinement, nous ne nous rencontrons plus pour ­organiser le planning, mais nous nous parlons par conférence ­téléphonique. Notre rôle consiste à soigner les patients à domicile. Je donne les soins de base, toilette, aide à l’habillement, mais aussi les soins techniques, comme administrer les perfusions et injections, changer les pansements… J’assure également le suivi de l’état général de la personne.

En ces temps de confinement, certains patients ont préféré ­espacer nos visites, dès lors nous prenons des nouvelles par ­téléphone de manière régulière. Nous continuons d’aller chez les autres – j’ai une dizaine de ­patients différents par jour – en appliquant les directives de manière rigoureuse: port du masque obligatoire, désinfection des mains très fréquente. Il nous est recommandé de faire le ­minimum de passages, voire de ne plus passer du tout, mais c’est impossible! Les physiothérapeutes et les ergothérapeutes ont déjà annulé leurs passages à domicile, certaines personnes âgées se retrouvent parfois complètement isolées.

Ma plus grande crainte est d’être l’agent transmetteur du virus, ce qui serait terrible. Je ne ressens pas encore trop d’angoisse chez mes patients, ils sont déjà bien informés sur l’épidémie. Avec cette crise sanitaire, on ne change pas vraiment de rôle, la prise en charge émotionnelle fait déjà partie de notre travail. Mais nous serons là, nous les infirmières indépendantes, pour assurer le relais auprès des patients hospitalisés qui risquent de rentrer plus tôt à la maison, les hôpitaux devant éviter la surcharge.»

Marie Robert, cheffe du Café Suisse à Bex et cuisinière de l’année 2019 du GaultMillau: «Beaucoup d’établissements vont souffrir de cette pandémie et ça me fait mal au cœur. Nous sommes tous très inquiets du ­futur. Du coup, c’est vraiment super important de bien observer les règles que fixent les autorités. Parce que plus on les respectera, plus vite la situation s’améliorera. Et il est aussi essentiel de s’entraider, de rester solidaires. Entre restaurateurs, entre chefs, nous nous serrons les coudes. Car nous sommes finalement tous dans le même potage!

Pour quelqu’un de très actif comme moi, ce confinement, cette vie au ralenti n’est pas facile! Moi qui suis célibataire et qui travaille énormément au restaurant, je me suis par exemple rendu compte que j’avais seulement une poêle chez moi. Je ne cuisine jamais à la maison. J’ai pour habitude de faire plaisir aux autres et je remarque aujourd’hui que j’ai un peu tendance à m’oublier et que je dois apprendre à prendre soin de moi.

Il ne faut pas se laisser abattre, il faut continuer à se lever le matin, à avoir des activités. J’ai par exemple envie de créer de nouvelles recettes, mais avec ce que j’ai chez moi je ne peux évidemment pas les tester. Je vais donc réfléchir à de nouveaux concepts, à de nouvelles idées. J’ai établi mon plan d’attaque et j’ai listé les choses à faire. Je vais utiliser ce temps pour ça.»

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