6 février 2020

Le loup en ligne de mire

Le référendum lancé par les organisations de défense de l’environnement contre la révision de la loi sur la chasse débouchera sur une votation le 17 mai prochain. Le grand prédateur n’est de loin pas la seule espèce concernée, mais il va sans doute cristalliser les débats.

Pour la première fois depuis le retour de la bête, en 1995, le peuple va pouvoir mettre son grain – de sable ou de chevrotine
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Elle n’a l’air de rien, la votation qui s’annonce, après le dépôt du référendum contre la révision de la loi sur la chasse. Et pourtant: même si le loup n’est de loin pas la seule espèce concernée, c’est bien sur lui que risque de se focaliser le ­débat. Pour la première fois depuis le retour de la bête dans nos contrées, en 1995, le peuple va pouvoir mettre son grain – de sable ou de chevrotine. Tout est parti d’une motion du conseiller aux États grison Stefan Engler qui se préoccupait de l’apparition de meutes de loups dans notre pays. Une longue bataille parlementaire s’est ensuivie. État des lieux du conflit, point par point.

1. Un loup trop facilement abattable?

«Les travaux du Parlement ont débouché sur un changement de paradigme qui permet de tirer des animaux protégés avant même qu’une menace ne se soit concrétisée», déplore la conseillère aux États verte Adèle Thorens. Un recul selon elle. «Jusqu’ici, la Confédération cherchait à encourager la coexistence entre le loup et les êtres humains, en particulier les activités pastorales. Des tirs étaient déjà possibles, mais dans des cas et selon des critères précis. L’animal devait avoir occasionné des dégâts avérés, alors que les troupeaux étaient protégés.»

Georges Schnydrig, coprésident de l’Association suisse pour un territoire sans grands prédateurs, rétorque que cette révision est justifiée, «car elle tient compte de l’extension des loups, tant de leur nombre que de leur répartition géographique. Elle apporte enfin des directives claires sur la ­manière dont les grands prédateurs peuvent être régulés.»

Pour Sarah Pearson Perret, ­secrétaire romande de Pro Natura, au contraire, la révision «ne résout pas grand-chose. Réguler localement n’est pas utile, car le loup est ­mobile et très présent dans les pays qui nous entourent. Nous devons nous préparer à cette cohabitation et trouver des solutions aux problèmes ­iden­tifiés. Elle aura lieu de toute ­manière.»

Quant à Pierrette Rey, porte-parole du WWF, elle déplore dans la révision «un travail bâclé et un équilibre perdu entre protectionet régulation. Ce qui est terrible, c’est que l’on s’est servi du loup pour ­affaiblir la protection des espèces protégées dans son ensemble.» Des reproches que le conseiller aux États Beat Rieder balaie: «Cette loi respecte la Convention de Berne tout en réglant le problème des grands prédateurs avec des mesures adéquates et mesurées qui rendent possible un équilibre entre la bio­diversité et les intérêts de l’homme.»

2. L’idée même de protection mise à mal?

Les détracteurs redoutent que la loi révisée pourrait soumettre d’autres animaux protégés aux mêmes ­conditions d’abattage que le loup, sur simple modification de l’ordonnance. Adèle Thorens raconte avoir eu l’impression pendant les débats «que toutes les espèces protégées qui peuvent nécessiter des mesures pour favoriser leur coexistence avec des activités humaines étaient dans le viseur». Georges Schnydrig réplique que «seuls les grands prédateurs dont le comportement s’avérerait problématique» sont concernés par les tirs préventifs. Sarah Pearson Perret n’y croit pas un instant: «Avant la révision, si une nouvelle espèce était mise sur la liste, des organisations non gouvernementales pouvaient faire recours. Il y avait ­ensuite un ­débat démocratique au niveau du Parlement. À l’inverse, avec la nouvelle proposition de loi, le Conseil fédéral peut décider seul de modifier cette liste.»

Pierrette Rey imagine très bien que «sous la pression de quelques lobbyistes, on décide que d’autres espèces protégées comme le castor, le lynx ou le cygne doivent être considérées comme nuisibles». «On ne va rien tirer du tout, réplique Beat Rieder, toutes les
espèces continueront d’être ­protégées comme aujourd’hui avec simplement des mesures contre certains grands prédateurs qui peuvent être considérés comme dangereux, rien d’autre.»

3. Trop de pouvoir concédé aux cantons?

Transférer le pouvoir de décision aux cantons, comme le veut la ­révision, serait selon Adèle Thorens «contraire à la Constitution, qui charge formellement la Confédé­ration de la protection des espèces ­menacées». D’autant plus que «les animaux sauvages ne connaissent pas de frontières». Pierrette Rey, elle, souligne que cette extension des compétences cantonales «n’était pas nécessaire» et rappelle, que dans la loi actuelle, «il existe déjà plusieurs séries de ­mesures qui ­permettent, selon des critères ­définis par la Confédération, de réguler les espèces protégées. La meilleure preuve, c’est que des cantons comme le Valais ou les ­Grisons ont déjà ­abattu plusieurs loups.»

Pour Georges Schnydrig, «la nouvelle loi révisée donne effectivement davantage de compétences aux ­cantons, mais tout en primant sur les différentes législations cantonales».Sarah Pearson Perret est d’un tout autre avis: «La Confédération est encore assez indépendante par ­rapport à des intérêts particuliers, qui peuvent être beaucoup plus présents au niveau cantonal. Et puis une famille de loups peut se déplacer entre le Valais et les Grisons en ­passant par le Tessin. Impossible d’assurer sa protection à long terme si chaque canton y va de sa régulation personnelle.» Beat Rieder souligne que «lorsqu’il y a des cantons très concernés par un grand prédateur comme le loup et des cantons qui ne le connaissent pas, ce n’est pas la même chose. Il faut aussi rappeler qu’une des plus vieilles compétences des cantons, c’est le droit de chasse.»

4. Un loup surprotégé?

Les milieux anti-loup réclament depuis longtemps l’abrogation de son statut d’espèce protégée puisqu’il n’est pas en voie d’extinction. «Ce statut n’empêche pas une régulation, tel que cela a été fait jusqu’ici», rétorque Adèle Thorens. Pierrette Rey ajoute que «pour l’instant, la population de loups au niveau de l’arc alpin n’est pas viable. Si on vient en plus déséquilibrer les quelques meutes qui se trouvent en Suisse, cela risque de porter un coup à l’ensemble de l'espèce. Il ne faut pas croire que l’on va soudainement découvrir un loup derrière chaque arbre.»

5. Sauver les moutons?

Sur les 4000 morts de moutons qui surviennent chaque année en Suisse lors de l’estivage, seule une petite ­partie est due au loup – en moyenne 250, avec un pic à 500 l’an dernier –, le reste étant provoqué par des accidents, la foudre, des dérochages, etc. Beat Rieder souligne que dans les deux cas, les conséquences ne sont pas les mêmes: «Les pertes occasionnées par le loup font que les éleveurs sont tentés d’abandonner ce métier. Ils
ne veulent plus voir leurs moutons déchiquetés par dizaines.» Adèle Thorens affirme être sensible à la situation des éleveurs et des ­agriculteurs de montagne, mais ne pas croire que l’éradication du loup soit une mesure pertinente pour les soutenir. «Je préfère miser sur des mesures de soutien ciblées dans le cadre de la politique agricole.»

Autre son de cloche du côté de Georges Schnydrig: «La protection des troupeaux ne permet pas d’assurer que les moutons ou les chèvres ne finissent dans la gueule du loup. D’autre part, elles sont coûteuses et risquent de compromettre le développement d’activités touristiques. Régulièrement, les chiens destinés à surveiller les troupeaux attaquent des promeneurs.»

6. Faut-il avoir peur du loup?

Les organisations de défense de l’environnement estiment ridicule d’avoir peur de la cinquantaine de loups présents en Suisse, et soulignent par exemple que les vaches allaitantes peuvent être plus dangereuses qu’un loup pour les randonneurs. Georges Schnydrig estime ce genre de déclarations «simplistes». Pour lui, «les régions de montagne ont connu des problèmes avec le loup, parce que l’espèce était protégée par une législation qui ne tenait pas compte de leur situation topographique. En effet, l’exiguïté de certains alpages et la présence d’espaces escarpés compliquent la gestion des troupeaux et la mise en place de mesures de protection. Une protection absolue et indifférenciée du loup aboutirait à ce que les territoires de montagne soient privés d’indépendance décisionnelle et financière et, au final, désertés.»

Sarah Pearson Perret rappelle qu’on ne parle «que de sept à neuf familles de loups. Les études faites dans les pays voisins qui ont des ­densités plus importantes que chez nous ont montré qu’il n’y avait pas ­d’attaques sur des humains. C’est une espèce qui a priori n’a pas tendance à chercher le contact avec l’homme.» Un avis que Beat Rieder est très loin de partager: «La population de loups va se développer très vite, dans tous les cantons et pas seulement dans l’arc alpin. On le voit dans les autres pays qui connaissent déjà des ­problèmes graves comme la France, ­l’Allemagne, la Norvège ou la Finlande, qui a pris des mesures de régulation très dures. La situation va s’aggraver, ce n’est qu’une question de temps.»

7. Un match ville-montagne?

Si au Parlement, la bataille a surtout opposé un bloc de gauche et un bloc de droite, la votation pourrait plutôt déboucher sur un match ville-montagne, qui serait plus favorable au loup. «Il est sûr, concède George Schnydrig, qu’il sera difficile de convaincre les régions moins concernées par les grands prédateurs. Mais les habitants des villes doivent être conscients que les régions périphériques doivent, pour assurer leur avenir et leur développement, pouvoir bénéficier d’une certaine marge de manœuvre. Avec des loups de plus en plus nombreux y compris à proximité des villages, cela va devenir difficile.»

Sarah Pearson Perret redoute que pendant la campagne, «les médias et les partisans de la révision centrent tout sur le loup, un sujet émotionnel qui a une place particulière dans notre inconscient collectif. Il nous faudra expliquer que l’on est train d’assister à une tentative de démantèlement de la protection des espèces.»  Beat Rieder, lui, en appelle au ­respect du fédéralisme: «En tant que haut-valaisan, je me verrais mal aller expliquer aux Zurichois comment ­régler le problème des nuisances de l’aéroport. J’espère que les gens des villes comprendront que ce n’est pas idéal d’avoir plusieurs meutes à proximité des villages. Je reçois des vidéos et des photos de loups qui se promènent sur les routes, dans les rues, comme dernièrement à Täsch près de Zermatt. Beaucoup de gens ont peur.»

8. Le loup, utile ou pas?

L’utilité du loup pour Adèle Thorens ne se discute pas: «Il fait partie intégrante de la faune de notre pays, de notre biodiversité. Il est utile à l’équilibre de nos forêts, car en régulant les populations d’ongulés, il préserve le renouvellement des jeunes arbres.» Un point que conteste Georges Schnydrig: «Nous avons vécu 150 ans sans le loup et la Suisse a très bien fonctionné. Sa présence peut aussi ­affecter la biodiversité, en raison des surfaces agricoles qui ne seraient plus entretenues par des paysans dégoûtés par la présence du loup. Dans ce genre de cas, la forêt recoloniserait certains espaces, participant ainsi à une perte de biodiversité et à une banalisation du paysage.»

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