30 mars 2017

Entrepreneurs en herbe

«Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années.» En écrivant ces vers, Corneille ne songeait certainement pas au monde des affaires! Et pourtant, certains jeunes n’hésitent pas à se lancer très tôt dans la création de leur start-up.

Entrepreneur à 15 ans, Oleg Gafner a l'impression d'évoluer dans une autre réalité que ses camarades.
Entrepreneur à 15 ans, Oleg Gafner a l'impression d'évoluer dans une autre réalité que ses camarades.
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Entrepreneur à 9 ans? C’est possible! Las de devoir prendre le bus tous les matins pour se rendre à l’école, le (très) jeune Américain Cory Nieves a commencé à vendre du chocolat chaud pour offrir une voiture neuve à sa maman. C’est finalement avec une recette de biscuits bio qu’il a créé le buzz aux Etats-Unis, en fondant sa propre boutique en ligne, Mr. Cory’s Cookies.

Certes, ce businessman en culotte courte fait figure d’exception et évolue dans un pays qui encourage ce genre d’initiatives. Quid de la Suisse? Compte-t-elle également des jeunes prodiges du monde des affaires? Aussi précoces que Cory, peut-être pas. Mais à l’image des Lausannois Téo Zinder et Oleg Gafner, certains ne sont pas encore majeurs ou âgés que d’une petite vingtaine d’années lorsqu’ils décident de créer leur première start-up.

«Les moins de 20 ans qui s’adressent à nous pour lever des fonds ne sont pas légion, précise toutefois Jordi Montserrat, responsable romand de Venturelab, plateforme de soutien aux nouveaux entrepreneurs. Mais peut-être cela veut-il dire que nous ne sommes pas la plateforme adéquate pour le type de projets qu’ils développent.» Impossible aussi de chiffrer le phénomène, les statistiques analysant le monde des entreprises helvètes ne faisant pas état de l’âge des CEO.

Une tendance qui prend de l’ampleur

Des projets visant à développer l’esprit entrepreneurial dès le plus jeune âge émergent cependant çà et là en Suisse, à l’instar de Graines d’entrepreneurs, qui propose depuis 2015 des ateliers pour les écoliers de 11 à 18 ans. Au programme? Apprendre à concevoir un business plan, réaliser une étude de marché, établir un budget et communiquer de manière efficace avec les éventuels partenaires.

Nous ne les poussons pas forcément à concrétiser leur projet»,

relève Laurence Halifi, co-fondatrice de l’atelier. «Ce que nous désirons avant tout, c’est qu’ils comprennent comment on s’y prend pour passer du rêve à la réalité. Qu’ils n’aient pas peur, plus tard, de se lancer comme entrepreneur ou ‹intrapreneur›, c’est-à-dire en montant des projets au sein des entreprises qu’ils intégreront.»

Car c’est souvent la crainte de l’échec qui empêche les jeunes de tenter leur chance: «Nous invitons régulièrement des entrepreneurs locaux qui évoquent leur parcours avec leurs revers et la façon dont ils s’en sont tirés. Cela montre aux enfants qu’il est possible de rebondir.» Même vision des choses pour David Delmi, le fondateur de la start-up Hardah

«Ici, l’échec est plutôt condamné, contrairement aux Etats-Unis, où il est souvent considéré comme un passage obligé sur le chemin de la réussite. L’important, c’est d’essayer...»

David Delmi estime que son jeune âge, rendant les gens curieux, a aussi été un avantage.
David Delmi estime que son jeune âge, rendant les gens curieux, a aussi été un avantage.

David Delmi, 23 ans: «Je suis devenu entrepreneur afin de concrétiser mon projet»

«Mon but, à terme, c’est de passer à l’international!» Le Genevois David Delmi ne manque pas d’ambition. En 2015, âgé seulement de 21 ans, il a fondé sa start-up Hardah, proposant une nouvelle interface graphique, plus instinctive et esthétique, aux utilisateurs du web. «L’idée m’est venue lors mon dernier semestre à la Faculté des hautes études commerciales (HEC) de Lausanne. J’étais frustré de ne pas retrouver sur internet la même convivialité que sur les smartphones.»

S’il s’est toujours intéressé au monde de l’entrepreneuriat, il n’avait jamais envisagé de s’engager dans l’aventure. «Je suis devenu entrepreneur par défaut, afin de concrétiser mon projet.»

En novembre 2015, il lance une version d’essai de son site. Depuis octobre 2016, la version publique et gratuite de Hardah compte quelque 2000 utilisateurs. «Nous sommes en train de développer des versions smartphone et business du produit. Cette dernière sera payante. Nous l’avons présentée au Web Summit de Lisbonne fin 2016 et elle a suscité l’intérêt de grands groupes comme L’Oréal et IBM.»

Hardah a également été classée parmi les trente meilleures start-up helvètes en 2016. «Nous visons le marché européen. J’ai déjà accumulé plus de 3000 contacts médias en France, en écrivant au cabinet du Premier ministre.» Culotté? «Oui, mais c’est comme ça que ça marche!» Et la question de l’âge? «Il est arrivé que certaines personnes soient sceptiques.

Le fait d’être jeune joue parfois aussi en ma faveur, les gens sont intrigués.»

Côté finances, l’entreprise ne dégage pas encore de bénéfices. «Mais mes programmeurs sont rémunérés, précise David Delmi. Nous avons réussi à lever quelques fonds – une grande banque privée suisse nous a récemment approchés – et j’ai des petites rentrées d’argent grâce à des mandats de consulting. Ma famille m’aide beaucoup.»

Ne lui suggérez pas de revendre sa boîte! «En Suisse, j’ai l’impression qu’on se lance dans l’entrepreneuriat uniquement dans le but d’être racheté, s’exclame-t-il. Souvent, les start-up qui réussissent s’exportent vers la Silicon Valley.

Ce serait bien qu’une entreprise suisse réussisse vraiment à s’implanter ici et devienne un symbole de succès. Que ce soit Hardah ou une autre.»

www.hardah.com

Jessica Depré a su allier succès et convictions personnelles.
Jessica Depré a su allier succès et convictions personnelles.

Jessica Depré, 22 ans: «On ne prend pas forcément une petite jeune au sérieux»

«Entre mes études de droit, mon job à 50% dans un cabinet d’avocat et la gestion de Jessie’s, je suis bien occupée! Ça tombe bien, depuis que je suis toute petite, j’ai peur de m’ennuyer...» Aujourd’hui, Jessica Depré n’a guère l’occasion de se tourner les pouces. Voilà près d’un an que la Genevoise commercialise sur sa boutique en ligne des produits de beauté véganes et non testés sur nos amies les bêtes, disponibles essentiellement sous la forme de boîtes surprises.

«J’adore les animaux et j’ai toujours eu envie d’œuvrer en leur faveur. Le concept des Beauty Box à commander sur internet est déjà bien développé en France: je me suis dit, pourquoi ne pas l’essayer chez nous?»

Approchant dans un premier temps des grandes marques, elle se voit vite rembarrée. «Quand on voit débarquer une petite jeune, on ne la prend pas forcément au sérieux.»

Qu’à cela ne tienne, Jessica Depré décide de miser sur l’artisanat local. «J’ai eu un premier contact avec une dame dans le canton de Vaud qui fabriquait des savons et, de fil en aiguille, j’ai découvert d’autres marques et d’autres produits.»

Elle peut compter aujourd’hui sur une cinquantaine de clientes assez régulières. «Ça fonctionne principalement au bouche à oreille. Pour l’instant, je gère tout toute seule, avec l’aide de ma mère et de mon copain. Je ne conserve aucun stock à la maison, je me procure la quantité de produits dont j’ai besoin en fonction des commandes. Ainsi, je n’ai pas à avancer trop d’argent.»

Afin de limiter les dépenses, elle a opté, au moment de créer son entreprise, pour la raison individuelle. «C’est le dépôt de la marque qui a coûté le plus cher.»

Pour l’heure, les bénéfices de ses ventes sont reversés à des organisations œuvrant pour la défense des animaux.

Je ne fais pas ça dans un but lucratif.»

«Je compte terminer mes études et travailler plus tard en tant qu’avocate. Mais j’aimerais bien que Jessie’s devienne une référence en termes de produits véganes.»

La prochaine étape? Dégoter un local au centre ville de Genève pour y ouvrir une boutique. Consciente que son statut d’étudiante ne lui permettrait certainement pas d’obtenir un prêt dans une banque, elle s’est orientée vers le crowdfunding pour se lancer. Espérons que son rêve se réalise!

www.jessiesgeneve.com www.100-days.net/fr/projekt/boutique-jessie-s

Pour mieux développer son projet, Téo n’a pas hésité à aller à la pêche aux informations.
Pour mieux développer son projet, Téo n’a pas hésité à aller à la pêche aux informations.

Téo Zinder, 15 ans: «Ce sera une expérience utile pour moi dans la vie»

Qu’un adolescent de 15 ans s’intéresse à la pêche à la ligne, c’est déjà peu banal. Mais qu’il se lance dans l’organisation d’ateliers d’initiation à cette activité sur le Léman, c’est presque du jamais vu!

«Je pêche depuis l’âge de 5 ans, raconte Téo Zinder. Dès la première sortie avec mon père, j’ai mordu à l’hameçon.» Aujourd’hui collégien, le Lausannois souhaiterait transmettre son savoir-faire et sa passion et, pourquoi pas, en tirer quelques sous au passage.

Mon but, c’est avant tout de dépoussiérer l’image un peu vieillotte de la pêche. Je veux en montrer le côté fun.»

Afin de concrétiser son projet, il s’est inscrit à un atelier Graines d’entrepreneurs donné (entre autres) au Collège Champittet à Lausanne. «La saison dernière, j’avais déjà organisé quelques sorties, mais c’était un peu artisanal. J’aimerais bien réussir à créer une vraie structure.»

Depuis septembre 2016, il apprend donc les ficelles de l’entrepreneuriat, de la conception d’un business plan à la recherche d’éventuels partenaires.

«Actuellement, nous essayons de trouver des moyens peu coûteux de faire connaître notre projet et des sources de financement. Je vais contacter l’office du tourisme de la ville, mes ateliers pourraient aider à mettre en valeur la région lausannoise. En général, je suis très bien reçu. Les gens sont contents que les jeunes s’engagent dans ce genre d’activités. Maintenant, j’ai un dossier assez solide à leur présenter.»

Téo espère bien dégoter quelques clients pour la saison 2017. «Dans un premier temps, j’assurerai l’animation des ateliers. Mais peut-être qu’un jour j’aurai les moyens d’engager des employés que je formerai.»

Le Lausannois sait qu’il peut compter sur le soutien de ses parents. «Tant que je continue à bien travailler à l’école, ils ne voient pas d’inconvénients à ce que je poursuive ma passion. Ils savent que ce sera une expérience utile pour moi dans la vie.»

Le futur de sa petite entreprise? «J’aimerais bien développer des ateliers dans plusieurs villes de Suisse romande. Sinon, je pense qu’à l’université, j’étudierai la biologie sous-marine…»

Contacter Téo Zinder: +41 78 859 33 23 www.teofishing.com

Oleg Gafner, 15 ans, a fondé le Festival 4 saisons.
Oleg Gafner, 15 ans, a fondé le Festival 4 saisons.

Oleg Gafner, 15 ans: «J’ai rarement un samedi de libre»

«Quand j’entends mes camarades se plaindre qu’ils ont dû réviser leur vocabulaire d’allemand jusqu’à 21 h 30, je me dis que j’évolue dans une autre réalité. Avec mon train de vie, je ne me couche pas avant minuit et j’ai rarement un samedi de libre. Mais je n’échangerais ma place avec eux pour rien au monde.»

Du haut de ses 15 ans, Oleg Gafner possède déjà un agenda de ministre (il est également membre des Jeunes Verts). Voilà deux ans que ce Lausannois issu d’une famille mélomane a fondé le Festival 4 saisons, afin de permettre aux jeunes musiciens de se produire sur scène.

J’avais envie de casser l’image élitiste de la musique classique.»

«J’ai commencé à griffonner quelques idées sur une feuille de papier et même établi un premier budget, complètement irréaliste.»

Face au scepticisme de ses parents, il tente le tout pour le tout et envoie une lettre à Daniel Brélaz pour demander une subvention. «Elle était truffée de fautes d’orthographe… Comme au bout de quelques mois, je n’avais toujours pas de nouvelles, j’avais perdu un peu mes illusions.»

Mais l’ancien syndic de Lausanne avait bien transmis la missive au Service de la jeunesse et des loisirs. «Mes parents sont tombés de haut quand ils ont reçu une lettre leur disant que je devais passer devant une commission pour présenter le projet. En trois semaines, nous avons créé une association, rédigé les statuts et préparé un dossier. Finalement, j’ai décroché une aide de 1500 francs.»

Aujourd’hui, le festival en est à sa 3e édition, à raison de quatre concerts par an.

A chaque fois, nous avons une petite centaine de spectateurs et nous devons en refuser environ 500.»

«Nous cherchons une salle plus grande, mais nous tenons à conserver un côté familial.» Epaulé par ses parents et des bénévoles âgés en majorité de 11 à 20 ans, Oleg gère un budget de 30 000 francs. «Deux tiers de nos revenus viennent des subventions. Les concerts sont gratuits, mais il y a un chapeau à la sortie. Le but n’est pas lucratif. On réinvestit les bénéfices dans les éditions suivantes.»

Si le festival s’est avant tout fait connaître par le jeune âge de son directeur, il a trouvé sa place sur la scène culturelle lausannoise. «Ça me fait vraiment plaisir!» Pas carriériste pour un sou, il ne sait pas encore ce qu’il fera plus tard. Mais avoue qu’en politique, il se trouve comme un poisson dans l’eau.

www.festival4saisons.ch

Dans le cadre de la Semaine de l’Entrepreneuriat (SDE), Graines d’Entrepreneurs et la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne organisent un atelier gratuit mercredi 12 avril 2017 sur le campus de l’UNIL, pour les 10-18 ans de la région. Inscriptions: www.grainesentrepreneurs.ch

Textes: © Migros Magazine | Tania Araman

Photographe: Guillaume Mégevand

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