12 septembre 2018

«Il est trop facile de tout mettre sur le dos de la mondialisation»

Directrice du Centre du commerce international, à Genève, Arancha González estime que le monde ne s’est jamais mieux porté qu’aujourd’hui. Mais aussi que l’unilatéralisme en économie crée des tensions qu’il conviendraitde traiter par une régulation internationale plus stricte.

Pour Arancha González,l’économie doit se façonner en tenant davantage compte des citoyens.

Arancha González, partagez-vous le pessimisme qui annonce une récession mondiale et une crise financière?

Je suis inquiète. Depuis plusieurs mois, des politiques unilatérales, avec des mesures purement nationales, créent une incertitude qui entrave l’activité économique. Avec des entreprises qui décident de repousser des investissements, des gouvernements qui retardent les réformes et des consommateurs moroses. On assiste déjà à un ralentissement. Il faut savoir que l’impact d’une récession serait plus sévère qu’auparavant: on a tellement utilisé de moyens pour répondre à la crise
de 2008 que l’arsenal des banques centrales, du système bancaire et des gouvernements est affaibli. Les pompiers ont déjà utilisé toute l’eau à disposition.

Que faire alors?

Déjà calmer le jeu du côté commercial. Cette escalade entre la Chine et les États-Unis, à coup de mesures et de contre-mesures hostiles, a déjà un coût, payé par les consommateurs et les entreprises.

Le conflit économique se limite-t-il à une guerre entre les États-Unis et la Chine?

Les États-Unis ont aussi pris des mesures unilatérales concernant l’acier et l’aluminium contre l’Union européenne (UE), le Japon, la Corée, le Mexique et le Canada. Mais pour l’instant, l’épicentre se trouve entre la Chine et les États-Unis. Il n’y a pourtant pas un choix à faire entre les deux. L’Europe et les autres pays respirent avec ces deux poumons de l’économie mondiale. Le choix est plutôt entre l’ordre et le chaos. L’ordre, cela signifie revenir à la table des négociations.

Qu’est-ce qui empêche cela pour l’heure?

L’atout le plus important dans une négociation, c’est la crédibilité. Je ne vais pas vous accorder de concessions si je ne pense pas que vous êtes en état d’honorer l’accord. Or, aujourd’hui, du côté américain, il y a un manque de prévisibilité, avec un président qui change souvent d’avis et qui considère la négociation avant tout comme un jeu.

N’y a-t-il pas non plus des torts du côté des Chinois?

Disons qu’il y a un problème de fond et un problème de forme. Le fond, c’est la nécessité d’une discipline internationale régulant davantage des situations de concurrence déloyale que les Américains, les Européens et d’autres pays reprochent au gouvernement chinois. La forme, c’est comment arriver à instituer ces règles. S’il y a un lieu qui peut aider à cela, c’est bien la table de négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Or, on est au contraire en train d’affaiblir cette institution. Sur la forme, la stratégie de l’administration américaine n’est peut-être pas la plus efficace.

Faites-vous partie de ceux qui comptent sur une récession mondiale pour empêcher une réélection de Trump?

Bien sûr que non. Une récession touche toujours d’une manière plus forte les plus démunis. Y compris ceux qui ont porté Trump à la présidence aux États-Unis.

Mais ces mêmes citoyens, justement, ne font plus preuve d’aucune confiance dans la mondialisation et le libre-échange, au point de plébisciter les frontières, le protectionnisme…

Si on regarde le monde d’une manière globale, il n’a jamais aussi bien fonctionné. On vit en moyenne plus longtemps, on a davantage accès à l’éducation, à la santé… Les femmes meurent moins en couche et les inégalités se réduisent entre les pays. Par contre, à l’intérieur des sociétés, les inégalités se creusent. La réponse ne peut pas être de dire qu’en moyenne le monde va mieux. Ce d’autant plus que ces inégalités ne sont pas impossibles à traiter.

De quelle façon?

Il est trop facile de tout mettre sur le dos de la mondialisation. Il y a des pays dans lesquels on traite les inégalités: si on regarde ce que les pays dépensent en matière de politique active d’emploi – c’est-à-dire combien un État dépense pour aider les citoyens qui ont perdu  leur emploi à en trouver un autre, ce taux est de l’ordre de 3% du produit intérieur brut (PIB) au Danemark et de 0,1% aux États-Unis.

Un accompagnement politique de la mondialisation en somme…

La mondialisation nécessite une régulation plus forte au niveau international. L’idée de frontière nationale est illusoire: le changement climatique, les maladies comme l’ebola, l’arme nucléaire, une récession économique, tout cela ne connaît pas de frontière. Et il faut aussi des politiques nationales plus fortes et plus protectrices du citoyen. Moins de protectionnisme économique et plus de protection des citoyens.

Mais la protection du citoyen peut être de maintenir une usine au lieu de la délocaliser, donc faire preuve de protectionnisme économique…

Faut-il maintenir les avantages comparatifs qu’on avait il y a trente ans ou se préparer à investir sur l’avantage comparatif qu’on aura dans les prochaines trente années? C’est là que l’État doit agir, en investissant dans la formation, la capacité à s’adapter aux progrès technologique et non en protégeant ce qui n’est plus concurrentiel dans son propre pays.

Faut-il se réjouir, à cet égard, de la croissance exponentielle du commerce numérique?

Son aspect positif est d’ouvrir le monde à des territoires et des citoyens qui autrefois étaient déconnectés de l’économie non seulement mondiale, mais aussi nationale. Du fin fond des Grisons, vous pouvez vendre vos plans d’architectes à n’importe quel citoyen en Inde qui voudrait se construire un chalet suisse. Le fait qu’il n’y ait plus besoin d’intermédiaires offre des opportunités incroyables, avec des micro-entrepreneurs qui se lancent, qui créent, qui génèrent de l’emploi, de l’activité économique et contribuent ainsi à la richesse nationale.

Et son côté négatif?

On assiste à une concentration de pouvoir économique qui interpelle. Il s’agit d’imaginer un nouveau pacte social. De revoir les formes que nous connaissions de sécurité sociale, d’imposition, ainsi que la frontière entre l’indépendant et le salarié. Les questions de cybersécurité et de protection des données nécessitent aussi des cadres qui ne soient plus strictement nationaux. Il est intéressant à cet égard de constater que 80 pays, dont les États-Unis et la Chine, ont décidé d’entamer une négociation au sein de l’OMC pour trouver une régulation internationale au commerce électronique.

Les États, face aux GAFA, ont-ils encore un mot à dire?

La possibilité de réguler l’activité des entreprises, de mener des politiques publiques qui améliorent la vie des citoyens, existe. Sur la question des GAFA par exemple, cela fait un moment que l’on dit qu’il faut arriver à un accord international. Comme rien ne se faisait, en raison de réticences dans plusieurs pays, la France a décidé de les taxer au niveau national. Cela a provoqué une réaction des États-Unis, qui ont menacé de répondre avec des contre-mesures. Mais cela débouche aujourd’hui sur une volonté de trouver un cadre multilatéral.

Quelles conséquences voyez-vous au Brexit qui se profile?

C’est un divorce et quand il ne se fait pas à l’amiable, un divorce a toujours des conséquences négatives pour les deux parties. Mais ici, en raison des masses respectives, les grands perdants seront les Britanniques. On constate déjà la fuite des entreprises qui délocalisent sur le continent et un affaiblissement de la livre sterling… Et que va-t-il se passer avec l'Irlande, avec des territoires longtemps en conflit qui avaient trouvé la paix, notamment grâce à leur intégration dans l’UE?

Il se dit parfois que l’UE, sur cette question, aurait pu montrer davantage de souplesse...

Ce n’est quand même pas à l’UE d’encourager ceux qui voudraient la quitter, de leur dire: «Prenez la vaisselle, les meubles, les bijoux de famille et, de grâce, prenez aussi tous les tableaux!» L’UE se doit aussi à ceux qui sont sérieux dans leur volonté de rester dans la famille.

Pourquoi la mondialisation, qui encourage la libre-circulation des biens, semble-t-elle incapable de résoudre les crises migratoires?

Je ne vois pas de «crise migratoire», je vois des conflits militaires qui génèrent des réfugiés ayant un statut particulier, créé après l’expérience de plusieurs guerres mondiales. C’est là le gros de cette soi-disant crise migratoire. Après, on a affaire à des populations qui décident d’émigrer en Europe, l’émigration soi-disant économique, en réalité des gens qui font le choix de la mobilité de la même façon que les Européens l’avaient fait dans d’autres moments de l’histoire. Le problème principal, c’est qu’il n’existe pas de bonne régulation de ces flux migratoires.

À quoi ressemblerait «une bonne régulation»?

Une partie de la réponse serait d’apporter un soutien aux économies d’où proviennent les migrants, afin que les gens ne soient pas prêts, comme aujourd’hui, à risquer leur vie pour trouver un monde meilleur loin de chez eux. Ensuite, une régulation commune au niveau de l’UE, qui permettrait de sortir de ce paradoxe: des frontières externes communes, mais pas de politique d’accueil commune. Enfin, il y a un débat que les Européens– et les Suisses – devraient mener: avec des populations vieillissantes, comment faire pour maintenir la productivité, la créativité et les standards de vie et de protection sociale qui existent en Europe?

Vous avez contribué avec 27 autres femmes responsables politiques et leaders d’opinion à la rédaction d’un ouvrage collectif sur l’économie globale. Quel en était le but?

Nous voulions montrer que si on légifère désormais beaucoup, il reste beaucoup à faire pour changer les mentalités. Pour arriver à ce que l’égalité ne soit pas simplement dans la Loi, mais aussi dans la tête et le cœur des gens, qu’elle soit voulue. Or, on fait encore reposer le gros de l’activité non rémunérée telle que prendre soin de la famille, des enfants, etc., sur les épaules des femmes avec comme conséquence qu’il y a moins de place pour elles dans l’économie rémunérée.
Pourtant cela a été démontré: les économies qui excluent de jure ou de facto les femmes sont des économies plus faibles. Les économies moins inclusives, par manque de diversité, croissent en dessous de leur potentiel. 

La lutte contre le changement climatique ne passe-t-elle pas par une baisse inévitable du commerce international au profit des échanges locaux?

Tout ce qui est local ne produit pas forcément moins de CO2. Il faut savoir aussi qu’un quart de ces émissions proviennent d’une agriculture qui nourrit la planète, ce qui est aussi au centre des efforts restant à faire pour éradiquer la pauvreté extrême. Il s’agit de trouver des solutions un peu plus sophistiquées qu’arrêter simplement les importations de cacao, ce qui aurait des conséquences dévastatrices sur des populations pauvres. Il s’agirait plutôt de s’arranger afin que ces activités agricoles soient moins productrices de CO2 dans le cadre d’une coopération internationale et d’un partage des technologies. Une croissance plus économe en CO2 est possible. Surtout que la décroissance serait très difficile à faire accepter par les citoyens et que rien ne pourra se faire sans eux, sans une participation citoyenne à cet effort. MM

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