25 avril 2019

«De nos jours, les Italiens jouissent d’une bonne réputation»

Depuis la crise de 2008, 14 000 Italiens arrivent en moyenne chaque année dans notre pays pour y vivre et travailler. Avec pour la grande majorité d’entre eux l’envie de s’y installer définitivement. Rosita Fibbi, sociologue spécialiste des questions de migrations, nous décrypte le phénomène.

Rosita Fibbi est sociologue et chercheuse au Forum suisse pour l’étude de la migration et de la population de l’Université de Neuchâtel (photo: Guillaume Mégévand).
Rosita Fibbi est sociologue et chercheuse au Forum suisse pour l’étude de la migration et de la population de l’Université de Neuchâtel (photo: Guillaume Mégévand).

Rosita Fibbi, qu’est-ce qui pousse de plus en plus d’Italiens (près de 150 000 personnes chaque année) à quitter leur pays?

Il s’agit d’une migration interne à l’espace Schengen que l’on peut attribuer à la crise de 2008. Crise qui se prolonge à cause des difficultés économiques que connaît encore l’Italie.

Et aussi des difficultés politiques?

Oui, si vous voulez. Mais c’est la situation économique qui est quand même déterminante.

Qui sont ces nouveaux migrants?

Cette vague d’émigration est composée de 55% d’hommes et de 45% de femmes. Des femmes qui sont beaucoup plus autonomes que par le passé. Du coup, l’émigration féminine n’est pas nécessairement liée aux regroupements familiaux. Quant à l’âge, ils sont 38% à avoir entre 18 et 34 ans. Des jeunes qui, à la différence des générations précédentes, ne possèdent aucune expérience professionnelle. Et puis, ils sont aussi 11% à avoir entre 50 et 64 ans. Là, ce sont manifestement des personnes qui ont perdu leur emploi avec la crise et qui ne parviennent pas à retrouver des conditions de vie acceptables dans le pays.

Qu’est-ce qui différencie encore cette nouvelle vague d’émigration transalpine des précédentes?

Je dirais d’abord que les régions d’origine ne sont plus majoritairement celles du Sud. La première région, c’est le Latium, la région de Rome. La deuxième, c’est la Lombardie, donc le nord. Ce changement géographique est dû au fait qu’à la composante traditionnelle viennent s’ajouter celle des techniciens et des personnes avec une formation supérieure.

Justement, on dit que beaucoup de ces émigrants sont diplômés.

Selon les données italiennes, 30% sont au bénéfice d’une formation de degré tertiaire (hautes écoles et formations professionnelles supérieures, ndlr), ce qui contraste avec la situation des années 1950-1960. Du coup, on a parlé d’une fuite des cerveaux. Mais c’est un raccourci qui ne correspond pas vraiment à la réalité, puisque la composante traditionnelle de ces émigrants reste clairement majoritaire (70%).

Selon l’étude «Migrants and Expats: The Swiss Migration and Mobility Nexus» parue cette année, la Suisse ferait alors figure d’exception?

C’est exact. Pour ce qui est de l’immigration italienne, on observe que 10% des immigrés des dix dernières années ont une formation correspondant à l’école obligatoire, un peu plus de 30% une formation secondaire et 60% une formation tertiaire. Donc, le flux d’immigration italienne en Suisse présente des traits singuliers par rapport aux données que je vous ai fournies auparavant.

Comment peut-on expliquer cette différence?

En Suisse, sur le marché du travail, il y a une demande très forte de personnes hautement qualifiées. C’est pour cela qu’elle attire ce type de main-d’œuvre en particulier.

Ces nouveaux arrivants envisagent-ils de repartir à terme dans leur pays comme c’était le cas des migrants précédents?

Toujours selon l’enquête précitée, qui concerne à peu près 6000 immigrants de différentes nationalités et dont la durée de résidence en Suisse est d’au maximum dix ans, un quart – principalement les migrants provenant de l’Union européenne et au bénéfice d’une formation supérieure – pense repartir. Quant aux autres, ils envisagent plutôt de s’établir ou de se naturaliser. Il y a donc une nette tendance à la stabilisation.

Seul un immigrant italien sur quatre pense repartir de la Suisse un jour.

Et si l’on ne prend que les Italiens?

La proportion est pareille. Grosso modo, seul un immigrant italien sur quatre pense repartir de la Suisse un jour.

Trois quarts d’entre eux envisagent donc de rester. Cela signifie-t-il qu’ils ne pensent plus avoir d’avenir en Italie?

On peut dire cela. Actuellement, la situation en Italie est assez compliquée d’un point de vue économique. Et le climat politique devient assez rude, lui aussi…

Comment les Suisses perçoivent-ils cette nouvelle vague d’immigration?

La perception qu’ils avaient des Italiens était très négative dans les années 1960. Mais, comme je l’ai constaté au travers d’une de mes études, elle s’est beaucoup améliorée depuis. Pourquoi? Parce que les Italiens sont désormais considérés comme des citoyens européens et bénéficient ainsi de la perception positive de l’immigration dite «proche». Parce que d’autres groupes d’étrangers occupent la place qu’occupaient auparavant les Italiens dans la hiérarchie socio-professionnelle. Et enfin, parce qu’il y a une large partie de la présence italienne en Suisse qui s’est enracinée au fil des générations.

Alors, plus de risque de xénophobie et d’italophobie comme à l’époque du film «Pain et chocolat» et des initiatives Schwarzenbach?

Non, car le contexte et la perception de l’altérité ont beaucoup changé. Dans les années 1960 encore, les Italiens étaient très exotiques, ce qui n’est évidemment plus le cas. Aujourd’hui, la xénophobie n’est pas complètement épuisée, loin de là, mais ce sont d’autres groupes qui focalisent cette hostilité à l’égard des étrangers.

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