19 décembre 2019

«Dans tous les foyers, il y a des frictions»

Noël est la fête de la famille par excellence, mais pour beaucoup, c’est la période des crises familiales. La psychologue Barbara Beckenbauer donne des conseils sur la façon d’éviter ce genre de désagréments.

Barbara Beckenbauer conseille et accompagne les patients dans toutes les situations de vie (photo: Cyrill Krähenbühl).
Barbara Beckenbauer conseille et accompagne les patients dans toutes les situations de vie, notamment dans les périodes de crise (photo: Cyrill Krähenbühl).

Barbara Beckenbauer, Noël, c’est la fête de l’amour, toute la famille se réunit, on s’embrasse, l’ambiance est harmonieuse... non?

Nous l’espérons en tout cas! C’est en effet l’une de nos principales attentes par rapport à Noël. Et c’est très bien, mais cela comporte aussi des risques. Lorsque la réalité s’écarte trop de nos exigences, on a alors un terrain favorable aux conflits. Il faut donc bien gérer ses attentes à l’avance. Dans l’idéal, on sait ce qui est vraiment important pour nous et ce qui ne l’est pas, ce qui permet de prévenir les conflits avec son conjoint ou sa famille.

Donc, avant de faire la fête, il faut commencer par négocier?

Tout à fait. Pour ma part, Noël a toujours été un beau moment quand j’étais enfant et j’ai gardé certaines traditions. J’ai aussi la chance d’avoir un mari qui prend plaisir à fêter Noël. Toutefois, comme il est Anglais, c’est important pour lui que les cadeaux ne soient ouverts que le 25 au matin, ce qui est inhabituel pour moi, mais ne me pose aucun problème. Dans certaines familles, l’un des conjoints ne veut même pas entendre parler de Noël. La négociation est alors certes plus compliquée, mais d’autant plus essentielle.

Une attitude conciliante est donc requise?

Oui, on s’accorde par exemple pour procéder selon les souhaits de Madame cette année, et selon ceux de Monsieur l’année prochaine. Ou bien on limite la durée de la réunion de ­famille à trois heures. On peut aussi rester en petit comité le 24, avant de se réunir les 25 et 26 avec d’autres membres de la famille, qui sont moins proches ou avec qui les relations sont moins harmonieuses. Le pire qu’on puisse faire, c’est attendre passivement que les choses se passent en espérant que tout ira pour le mieux. Au fond, ça vaut pour tout dans la vie.

Même les cadeaux peuvent être source de conflits ou de tensions (illustration: Sylvie Serprix).

Il se peut cependant que certaines traditions ou attentes ne soient tout simplement pas négociables...

En général, on peut là aussi trouver une solution. Si l’un ne conçoit pas Noël sans cadeaux, alors que l’autre s’exaspère de la surconsommation annuelle, on peut éventuellement s’accorder pour offrir un bon pour un repas raffiné. Cela suppose bien sûr de faire des concessions. Dans le cas contraire, la déception peut accroître le risque de conflits. Autre point très important: il faut discuter de tout ça suffisamment à l’avance et non le 23, dans l’effervescence des préparatifs.

Parfois, des conflits éclatent spontanément malgré tous les arrangements.

Bien sûr, dans tous les foyers, il y a des frictions. C’est comme ça. Il faut alors improviser. Dans ce genre de situation, une certaine flexibilité intérieure aide beaucoup; il faut essayer d’être créatif pour en tirer le meilleur. Une personne ne va pas changer simplement parce que c’est Noël. Il y a par exemple l’oncle un peu pénible qui attise les conflits avec ses dictons ou la tante célibataire qui s’énerve tous les ans dès que quelqu’un demande quand elle va enfin venir accompagnée. Mais en sachant tout ça à l’avance, on peut ­réfléchir à une manière de désamorcer les crises. Par exemple, en ne se laissant pas embarquer dans une conversation avec le fameux oncle.

Ne suffirait-il tout simplement pas de ne pas l’inviter?

C’est difficile de généraliser. La meilleure solution serait de fêter Noël plusieurs fois – on évite ainsi de l’offenser, mais il n’est plus un facteur de risque pour le réveillon du 24.

Pourquoi les conflits éclatent-ils souvent à Noël justement?

C’est la fête de la famille dans notre culture. Elle s’accompagne donc d’énormes attentes et d’un potentiel de déception tout aussi grand. Un nombre exceptionnellement élevé de membres de la famille se réunissent, ce qui accroît le risque de tensions. Une famille n’est jamais un modèle parfait de paix et d’harmonie; ses membres essaient plutôt d’y correspondre malgré tout. Aucune fête n’est donc plus adaptée que Noël pour s’armer d’amour et de tolérance.

Mon mari anglais trouve toujours qu’à Noël, les Suisses se montrent très rigides et dépourvus d’humour

Dans de nombreuses familles, le réveillon se termine toujours de la même façon – les conflits éclatent plutôt en raison des thèmes abordés que des invités. Est-ce utile de s’accorder dès le départ pour mettre entre parenthèses des thèmes délicats tels que la politique?

C’est sûr, la politique peut jeter un froid autour de la table. Mais heureusement, nous ne sommes pas aussi polarisés dans ce domaine qu’aux États-Unis ou en Angleterre, où il vaut mieux éviter d’évoquer Donald Trump ou le Brexit aux réunions de famille. Globalement, certains comportements me semblent plus problématiques que des sujets généraux de discussion, comme critiquer un cadeau ou les méthodes d’éducation d’autres parents. On s’abstiendra donc de faire de telles remarques, surtout au réveillon de Noël.

Mais alors que faire si un ado soutenant Greta Thunberg et un grand-père partisan de l’UDC commencent à se disputer?

Une telle situation est inhérente à la famille et c’est sûrement la raison pour laquelle certaines réunions sont bien trop coincées. Mon mari anglais trouve toujours qu’à Noël, les Suisses se montrent très rigides et dépourvus d’humour, et il n’a pas tout à fait tort. Mieux vaut ne pas verser dans le perfectionnisme à cette période, ni pour soi-même ni vis-à-vis des autres.

Que faire si quelqu’un exaspère un membre de la famille au point que l’ambiance devienne explosive? Quelles sont les méthodes pour ne pas piquer une colère?

Quitter la pièce, aller sur le balcon, aider à la cuisine ou faire une courte promenade. Et réfléchir à ce qu’on pourrait faire pour empêcher une telle situation de se reproduire, car il est peu probable que la personne concernée change de comportement. Enfin, il faut également acquérir la maturité ­psychologique nécessaire pour supporter certains clivages et désaccords. Noël et la famille offrent toujours à la fois de la joie et du stress. Il faut apprendre à composer avec.

Il faut donc aussi pouvoir supporter les situations difficiles?

Exactement. Et mieux on s’y prépare, mieux ça fonctionne. Ça peut d’ailleurs avoir un effet communicatif. Les invectives de l’oncle pénible peuvent par exemple devenir tout à coup hilarantes. Il s’agit quand même de passer un bon moment ensemble, malgré tout.

Comment arrive-t-on à adopter cette attitude?

L’âge aidant, on devient généralement plus serein et détendu avec le temps. Il faut aussi être moins sévère et perfectionniste avec soi-même, en acceptant par exemple le fait de ne pas être très doué pour certaines choses. Quelqu’un qui manifeste davantage d’amour et de bienveillance envers lui-même peut faire pareil envers les autres. Ça commence par de petites choses, comme ne pas se sentir obligé de nettoyer l’appartement avant l’arrivée des invités. Votre belle-mère fera un peu la grimace? Tant pis! Je ne me laisse pas stresser pour ça.

Tout cela semble raisonnable et rationnel. Mais c’est Noël, on boit quelques verres de vin et toutes les bonnes résolutions s’évanouissent.

L’alcool peut effectivement être un problème dans ce genre de situation, mais consommé avec modération, il peut aussi aider à mieux y faire face. On peut ainsi être amené à rire plus facilement d’une blague stupide. Chacun doit toutefois évaluer où se situe sa propre limite.

Ne serait-il pas parfois plus judicieux de laisser la dispute aller au bout? Cela permettrait de faire enfin éclater quelque chose qui devait sortir depuis longtemps, avant que tout ne revienne à la normale.

Oui, mais pas au réveillon de Noël. D’ailleurs, ça n’arrangerait sûrement rien pour les années suivantes... à moins que vous ne vouliez plus jamais fêter Noël avec la personne concernée (rires). Si la situation devient critique au point que vous ne puissiez pas le supporter, il vaut mieux partir. C’est aussi le mauvais moment pour tenter de régler les choses et vous ne feriez que gâcher la soirée, à vous-même et aux autres. Pour ce genre de choses, attendez plutôt le mois d’août.

Que faire si deux personnes se disputent violemment? Comment peut-on intervenir?

S’il s’agit d’une dispute active, il faut désenvenimer la situation. Essayer de séparer les personnes concernées ou de les faire réfléchir en leur rappelant que la famille s’est réunie pour passer un bon moment ensemble. C’est toutefois une situation très délicate, une intervention nécessite du courage et un certain savoir-faire.

Il faut faire un pas vers l’autre et s’excuser; ce n’est quand même pas le bout du monde!

Y a-t-il des configurations familiales ­délicates qui s’accompagnent d’un risque particulièrement élevé de conflit?

Pour les familles recomposées, Noël représente évidemment un défi de taille, qui demande beaucoup de concertation et de coordination en amont. En général, les jeunes enfants s’en réjouissent, car ils peuvent faire la fête plusieurs fois et reçoivent de nombreux cadeaux, mais les autres doivent faire preuve d’ouverture et de flexibilité.

Quels sont le meilleur moment et la meilleure manière de se réconcilier?

Immédiatement, le soir même, bien que ce soit difficile. Sinon, ça s’éternise inutilement. Donc, il vaut mieux faire un pas vers l’autre et s’excuser; ce n’est quand même pas le bout du monde! S’il s’agit de conflits plus sérieux et récurrents, il ne faut pas faire l’autruche et,
si besoin, se tourner vers un professionnel. En général, ce n’est pas un processus qui s’étale sur des mois. Deux ou trois rendez-vous suffisent.

De préférence l’été pour que les choses soient réglées au moment de Noël?

Ou encore mieux, dès le printemps.

Cette représentation du réveillon parfait et harmonieux est aussi encouragée par les médias et les réseaux sociaux. Comment y échapper?

Ce n’est pas évident, mais il existe maintenant diverses alternatives. On peut très bien, par exemple, mettre tout le monde en pyjama pour le réveillon, commander des pizzas et s’installer confortablement devant un film tous ensemble. Aujourd’hui, il est complètement normal et socialement accepté de fêter Noël différemment. La pression liée à la perpétuation des traditions a beaucoup diminué. De nombreux jeunes choisissent d’ailleurs de faire les deux. Ils célèbrent Noël de manière traditionnelle avec leur famille avant de ­rejoindre des amis pour faire la fête.

Il ne faut donc pas avoir peur d’innover un peu à Noël?

Absolument. Changer parfois ses habitudes, être créatif et mettre un peu de fantaisie, ça a du bon. Si on a du mal à supporter la surconsommation, on peut par exemple ­apporter son aide à la soupe populaire ou dans les bus pour sans-abri. Ce sera une expérience bien plus positive et enrichissante que de s’enfermer chez soi pendant trois jours pour échapper aux festivités.

Avez-vous déjà vécu des conflits devant le sapin de Noël?

En réalité, non. Mais j’ai assisté à des célébrations plutôt rigides. Enfant, j’ai aimé l’approche assez traditionnelle de mes parents; à l’adolescence, un peu moins. Il y a aussi eu des périodes où j’ai préféré passer Noël avec des amis. Aujourd’hui, en tant que mère, je suis revenue aux traditions. Mes beaux-parents sont toutefois très engagés dans la protection animale et sont devenus véganes, donc je cuisine désormais des menus véganes, ce que je trouve super.

Vous auriez aussi pu vous disputer et maintenir la tradition de la dinde de Noël...

Bien sûr, mais à quoi bon? C’est un compromis, qui finalement convient à tout le monde.

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