7 mai 2020

«Trop d’hygiène, tue l’hygiène»

Razzia d’eau de Javel, lavage méticuleux des mains, port du masque… L’épidémie que nous traversons pourrait-elle nous faire basculer dans un monde aseptisé? Pour Bertrand Kiefer, médecin et rédacteur en chef de la «Revue médicale suisse», cette perspective est risquée.

L’épidémie que nous traversons pourrait-elle nous faire basculer dans un monde aseptisé? Entretien avec Bertrand Kiefer.
(Photo: Fred Merz)

Bertrand Kiefer, le développement des antibiotiques ou encore l’idée d’une médecine conquérante ne nous ont-ils pas donné l’illusion d’être invincibles?

Oui, c’est particulièrement vrai dès la fin des années 1970. On était alors vraiment persuadés qu’on allait venir à bout des maladies infectieuses, qu’avec les antibiotiques, on tuerait toutes les bactéries et que les vaccins nous protégeraient de tous les virus. À cela s’ajoutait l’idéal de la stérilisation qui conférait à l’être humain un sentiment de toute-puissance et de supériorité sur l’ensemble du vivant. C’était très arrogant. Puis la terrible épidémie du sida est arrivée, la résistance aux antibiotiques est devenue un problème croissant, si bien qu’on se demande maintenant si on ne va pas perdre la bataille contre les bactéries. Quant au VIH, on n’a toujours pas trouvé de vaccin, pas plus qu’on en a trouvé contre de nombreux virus émergents tels que la dengue, le chikungunya ou encore le Zika. Aujourd’hui, on a donc complètement changé de paradigme en médecine.

C’est-à-dire…

On parle maintenant beaucoup de microbiote, c’est-à-dire de cet équilibre que l’on a avec toutes ces bactéries qui sont sur notre peau, dans notre bouche, notre intestin. Ces bactéries font partie de nous et il nous faut vivre en bonne intelligence immunitaire avec elles, puisque ces hôtes nous protègent des infections. En ce sens, nous sommes des individus symbiotiques. Cet idéal de stérilisation, même s’il reste essentiel en médecine, ne veut pas dire que dans notre quotidien il faut pousser l’hygiénisme à l’extrême.

Néanmoins, avec le coronavirus,on s’est rendu compte qu’on avait peut-être perdu des habitudes et des savoirs d’hygiène élémentaires, comme se laver les mains de façon efficace ou éternuer dans le creux de son coude...

C’est vrai, on a le sentiment qu’il a fallu redécouvrir ces gestes et les réenseigner parce qu’on ne portait plus vraiment d’importance aux infections et aux bactéries. Quand on s’infectait, on ne se posait pas tellement la question de savoir quand et pourquoi on avait contracté une maladie. Par exemple, se laver les mains avant de manger ou en sortant des toilettes sont des gestes qui n’étaient plus systématiques. Or, il y a beaucoup de maladies, gastro-intestinales en particulier, qui se transmettent ainsi. Le lavage des mains est vraiment important. Cette baisse de l’attention vis-à-vis de cette hygiène-là vient sans doute en partie du sentiment que nous sommes supérieurs et capables de maîtriser toutes les infections.

Cette pandémie pourrait-elle donc être le point de départ d’une sorte de révolution en matière d’hygiène?

D’une certaine façon, oui. Cette épidémie va provoquer des changements de comportement sur une certaine durée en tout cas. Je tenterais ici un parallèle avec l’impact que le VIH a eu sur la sexualité des gens, c’est-à-dire qu’avant lui, il y a eu une période d’insouciance, liée à l’arrivée de la pilule contraceptive. Puis le VIH a frappé, entraînant un changement majeur de comportement sexuel. L’épidémie s’est accompagnée d’un climat pesant, comme celui que nous vivons, dans une certaine mesure, actuellement. Ce coronavirus, comme le VIH, laissera sans doute des traces.

Si nous, les humains, voulons survivre, il faut dépasser l’individualisme actuel

Des traces dans nos rapports les uns aux autres…

Oui, il est tout à fait probable que les rapports humains ne soient plus vécus avec la même légèreté qu’auparavant. Je ne dis pas qu’on ne reviendra pas à la bise ou aux grands rassemblements, mais on y reviendra avec quelque chose de différent: peut-être davantage de responsabilités et le regret d’une certaine insouciance. Il faudra donc reconstruire une culture relationnelle où la responsabilité vis-à-vis des autres tient une place importante. Au fond, les maladies infectieuses sont là pour nous rappeler qu’on est un collectif humain dans des collectifs vivants et, donc, qu’on est un vivant parmi d’autres. Si nous, les humains, voulons survivre, il nous faut dépasser l’individualisme actuel.

Cette solidarité doit-elle dorénavant se traduire par l’emploi plus systématique de gestes barrières, durant la période de grippe par exemple?

Tout à fait, avec la grippe saisonnière je crois qu’on va aller vers davantage de protection: celui qui est malade se confine ou porte un masque. Rappelons que celui-ci est beaucoup plus efficace pour protéger les autres que pour se protéger soi-même. Il s’agit donc avant tout d’un geste civique et solidaire. Néanmoins, le masque n’est pas toujours utile. Il ne sert à rien contre certaines maladies émergentes que, pour le moment, on néglige un peu, mais qui ne sont pas anodines.

À quelles maladies pensez-vous?

À la maladie de Lyme par exemple et toutes ces maladies à tiques qui deviennent sérieuses chez nous et qui ne sont pas transmises d’homme à homme. Il y a également ces maladies terribles qui touchent aujourd’hui principalement les pays pauvres: le Zika, la dengue ou la malaria qui sont transmis par des moustiques. Avec le réchauffement climatique, ces derniers montent vers le nord et vont arriver un jour chez nous. Cela démontre qu’on ne pourra pas nécessairement se protéger de la prochaine maladie infectieuse via la distanciation ou le masque. Une bonne protection se situe davantage au niveau de la santé publique, c’est-à-dire d’une bonne culture des gens: le respect des autres ainsi que le respect des écosystèmes pour éviter l’émergence de nouvelles maladies infectieuses.

C’est-à-dire…

On voit bien que le Covid-19 s’est répandu parmi nous parce qu’on est allés déranger des chauves-souris dans leurs écosystèmes. Ce sont normalement des animaux avec lesquels les humains n’entrent pas en contact. Ça c’est un premier aspect. Le second, c’est qu’on voyage sans cesse davantage et que ces nombreux déplacements nous affaiblissent collectivement. Si rien ne change, ces deux phénomènes vont entraîner de nouvelles pandémies.

Dans certaines régions d’Asie comme Taïwan ou la Corée du Sud, on a vu les autorités désinfecter massivement les rues. Est-ce une solution?

Ça ne sert strictement à rien. La seule chose qu’on puisse faire en désinfectant ainsi les rues, c’est de bouleverser les autres écosystèmes vivants et laisser apparaître d’autres bactéries et virus à cause de cela. La désinfection dans les transports publics n’est pas plus utile. Il faut néanmoins que les gens se rappellent de ne pas se toucher le visage et de se laver les mains lorsqu’ils empruntent les bus et trains.

Que pensez-vous de la mise à disposition de désinfectant à l’entrée des magasins, de la présence de toilettes plus hygiéniques ou de machines à prendre et rendre la monnaie… Est-ce intéressant pour se prémunir à l’avenir d’un virus?

La diversité des bactéries de notre microbiote nous protège des maladies

Je ne pense pas que tout cela soit si important. Ce sont les comportements qui sont essentiels: se laver les mains, tenir des distances et mettre un masque s’il s’agit d’une maladie à transmission aérienne, se faire vacciner s’il existe un vaccin et, finalement, prendre des mesures adaptées à chaque épidémie très tôt, dès le moment où elle apparaît. Pour le reste, il ne faut pas avoir pour but de stériliser le monde: on le voit bien avec les enfants qu’on maintient dans des environnements très propres, ils ont tendance à avoir plus d’allergies que ceux qui naissent dans des environnements plus naturels. On le sait, certaines maladies allergiques et peut-être même auto-immunes peuvent résulter du manque de stimulation du système immunitaire.

Votre devise c’est donc: trop d’hygiène tue l’hygiène?

Oui, c’est ça! Par exemple, vouloir sans cesse tout désinfecter chez soi, ça ne sert à rien, sauf peut-être les poignées de portes ou d’armoires. Et les toilettes, surtout si on les partage avec quelqu’un suspecté de porter le Covid-19, ou confirmé par test. Autrement, on a vraiment intérêt à avoir chez soi aussi un écosystème. C’est comme le microbiote de chacun. Sa diversité de bactéries nous protège de maladies. Elle est essentielle à notre survie. Si on stérilise notre microbiote, nous sommes en danger de mort. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de stérilité, mais d’une symbiose équilibrée avec le reste du vivant.

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