4 juillet 2019

«Les souliers plantés dans la terre mais le regard tourné vers le ciel…»

Librettiste de la Fête des vignerons, avec le poète Stéphane Blok, l’écrivain-voyageur Blaise Hofmann publie trois ouvrages pour expliquer la genèse et l’esprit d’une manifestation à nulle autre pareille.

L'écrivain Blaise Hofmann est lui-même fils de vigneron.
Temps de lecture 5 minutes

Comment définiriez-vous cette étrange manifestation qu’est la Fête des Vignerons?

C’est le regroupement de plusieurs arts pour célébrer la terre, le cycle des saisons et le travail de la vigne, mais surtout un ­extraordinaire rassemblement de gens, de tous les milieux, de toutes les générations, de toutes les origines. Il faut 5 600 figurants et 20 000 spectateurs pour transcender le tout. Il faut aussi le paysage de Vevey, ce décor si dramatique. La Fête n’est ni ­chrétienne, ni païenne mais une transcendance, une spiritualité, un mysticisme­ s’en dégage. Pendant trois ­semaines, toute une ville s’élève et ne réatterrit pas. C’est un carnaval mais aussi une communion.

Avant d’être impliqué comme co-librettiste vous considériez la Fête des vignerons comme «la résurgence d’un passé nationaliste, phallocrate et réactionnaire»...

Pour ce qui est du côté phallocrate, la Confrérie guérit lentement mais sûrement, comme la société actuelle. Pour le reste, je me trompais. Cette Fête fait le grand écart entre des notions contradictoires. À l’image du vigneron, avec ses gros souliers plantés dans la terre, mais le regard tourné vers le ciel. La Fête des Vignerons est ancrée dans une région. On ne l’exporte pas. Son message reste cependant universel, ­essentiel, ­élémentaire. Si elle commémorait un ­évènement historique, si elle parlait par exemple de l’indépendance vaudoise, elle serait morte depuis longtemps.  

Or elle défie le temps…

Pour durer, comme c’est le cas ici, une tradition doit se renouveler, tout en conservant un message atemporel, indémodable, universel. Avec malgré tout une base régionale: le territoire des tâcherons. Ces vignerons travaillent les vignes pour des propriétaires et venant surtout de Lavaux, de la Riviera et du Chablais sont récompensés lors de la Fête. La Fête se nourrit de contradictions. Elle engage des professionnels mais son carburant principal est bénévole. Elle  s’appuie sur un lointain passé mais reflète toujours la société ambiante. On la dit folklorique et traditionnelle mais à chaque génération, elle dérange, provoque, scandalise… 

L’édition 2019 intègre des valeurs ­écologistes et féministes. Une évidence pour vous?

Oui, mais c’est aussi une évidence que dans vingt ans les partis pris seront autres.Tous les vignerons, vraiment tous, ont ­aujourd’hui intégré le souci de l’environnement. Même s’ils ne font pas du bio, ils ­utilisent tous des produits beaucoup moins néfastes. C’est une des grosses évolutions de la viticulture. L’autre, ce sont les ­vigneronnes. Dans la formation maintenant c’est 50-50, d’autant que le métier s’est ­automatisé, est devenu moins musculaire, plus intuitif. Du reste ce sont souvent des ­vigneronnes qui font les meilleurs vins. 

La suppression cette année du dieu Bacchus et des déesses Palès et Cérès, ne peut-elle faire craindre une fête un peu aseptisée?

Bacchus, c’est le dieu de l’ivresse et de ­l’excès. Or dans les statuts de la Confrérie des Vignerons il n’est question que ­d’honorer la viticulture, il n’est jamais question de transformation, de vin, d’œnologie, de dégustation. Pour la fête 2019 il n’y a que la deuxième partie du dernier tableau qui parle de vins, de cave, d’ivresse. Mais ­évidemment, on est en terre vaudoise et qui dit «fête», dit vin. Quant à Palès et Cérès, elles étaient choisies surtout pour leur ­physique. Or nous  voulions certes avoir ­davantage de présences féminines mais ­fondées sur d’autres critères.  

Comment vivez-vous le gigantisme d’une telle fête?

Assez mal, mais c’est aussi ce qui fait la beauté de la Fête, cette audace, cette démesure, cette folie. Il y a une grande part d’insouciance dans ce projet, avec des sommes importantes à sortir qui peuvent mettre à mal la Confrérie. Mais il faut un peu d’inconscience pour, trois semaines durant, construire une arène de 20 000 places, qui va bloquer la ville pendant des mois. C’est aussi un peu en contradiction avec le message d’une viticulture de proximité. Mais l’immensité de l’arène, c’est ce qui va créer des liens sociaux. Grâce à cette démesure, les gens sortent de leurs limites, sortent de leur zone de confort.  

Vous racontez que les relations avec le ­directeur artistique Daniele Finzi Pasca, n’ont pas toujours été faciles…

Daniele Finzi Pasca a toujours travaillé à créer des spectacles oniriques, ce que je ne sais pas faire et que je n’ai pas envie de faire. J’aime l’histoire des vraies personnes, ­raconter du vrai vécu avec des anecdotes et des détails évocateurs. C’est normal qu’il y ait eu des tensions, tout le monde a dû s’adapter, et je pense que le produit final va vraiment donner quelque chose de spectaculaire, de beau pour les yeux, d’agréable pour les oreilles, à la sauce Finzi, mais avec le terreau de la fête, grâce à la Confrérie et à tous les gens d’ici qui se sont impliqués, comme organisateurs, figurants ou spectateurs.

La Fête des Vignerons, dites-vous, c’est aussi beaucoup une question de génération...

Vous pouvez interroger n’importe quel ­participant, il va vous parler de ses grands-parents, de ses parents, de leur rôles respectifs dans les fêtes précédentes. Chaque fois on s’inscrit dans une lignée, c’est le cas des trois-quarts des figurants. Et puis les générations ce sont aussi les ­saisons, le cycle de la vigne, le cycle de la vie, l’alternance du jour et de la nuit, alors qu’habituellement nous réfléchissons plutôt en terme d’évolution, de la naissance à la mort. Il y a là quelque chose d’assez exotique, qui évoque la réincarnation. 

Vous lâchez deux petites bombes: le major Davel serait d’origine italienne et le Ranz des vaches appenzellois

Davel, à l’origine la famille s’appelait ­Daverio, de même que les Bujard se sont d’abord appelés Buzarri, les Jaunin, Janini, et la liste est longue. C’est cela qui me touche dans ce coin de pays: on est constitué ­d’influences de toute l’Europe. Un mélange de Renaissance italienne, de Lumières françaises et de nature alpine. La ville de Vevey au premier chef, peuplée à 40% d’étrangers, est une belle éponge. La composition de l’équipe artistique est en phase avec cette mixité. Nous comptons en effet, un Anglais, un Canadien, un Tessinois, un Uruguayen, un Fribourgeois, des Vaudois... Comme les ­tâcherons qui viennent maintenant aussi d’un peu partout. Quant au Ranz, qu’importe l’origine, qu’importe le sens des paroles, c’est un hymne plein de nostalgie, l’hymne de tous ces hommes modernes en manque de nature, en manque de montagne, en manque de vie sauvage. Avec la version 2019 de Maria Bonzanigo, j’ai eu les larmes et les frissons lors des répétitions, c’est gagné. MM


A lire:

«Poèmes de la Fête des Vignerons», avec Stéphane Blok, co-édition Campiche-Zoé.

«Jour de Fête», éditions La Joie de Lire.

«La Fête», éditions Zoé.

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