5 septembre 2019

«Le simple fait de prier ou d’écrire apaise les émotions»

Dans son dernier essai, «La nuit j’écrirai des soleils», le neuropsychiatre Boris Cyrulnik explore comment l’écriture permet à chacun de surmonter ses blessures. Un travail de mémoire qui n’est pas sans surprises.

Pour Boris Cyrulnik, la fonction de résilience de l’écrit est plus efficace que celle de la parole. (photo: Getty/Images)

Boris Cyrulnik, vous rappelez-vous la première fois où vous avez pris un stylo pour écrire sur vous, pour vous?

Ça a commencé dès que j’ai su écrire. Je n’avais pas eu le droit d’aller à l’école quand j’étais enfant. J’ai appris à lire et écrire tard, et dès que j’ai su manier un porte-plume, j’ai commencé à faire des phrases et des petits romans d’une demi-page. J’avais des délégués narcissiques, c’est-à-dire que les héros que j’inventais parlaient de moi. J’imaginais donc des situations où je mettais en scène des personnages soi-disant imaginaires, mais qui, en fait, racontaient ce qui m’était arrivé.

Comment l’écriture permet-elle de faire la paix avec soi-même et son histoire?

Ça permet de faire la paix avec soi-même si c’est écrit, et si c’est lu, ça permet de faire la paix avec les autres. La parole écrite n’a pas le même effet que la parole parlée. Dans la parole parlée, l’auditeur, même s’il ne dit pas un mot, participe à la construction du discours de celui qui parle: il sourit, il fronce les sourcils, il doute, il encourage. Sans dire un mot, il est coauteur du récit. Alors que dans la parole écrite, je suis seul dans mon bureau, je fais une plongée intérieure dans ma mémoire et je vais chercher intentionnellement les images, les mots que je vais agencer, recomposer, pour en faire un récit que je vais adresser à un lecteur imaginaire qui saura, bien sûr, me comprendre à la perfection. Alors que dans la parole parlée, si l’autre fronce les sourcils ou qu’il me coupe la parole, je n’ai pas la même liberté de plongée intérieure. Ainsi, la fonction de résilience de la parole écrite est supérieure et plus efficace probable­ment que celle de la parole parlée.

Dans cette plongée intérieure, est-ce que l’on fait des découvertes inattendues sur soi?

Absolument, on a des surprises comme tous les gens qui font ce travail. On part dans une direction et, soudainement, on découvre quelque chose qui se trouvait dans notre mémoire mais qui n’était jamais venu en conscience. On fait donc presque un travail psychanalytique. Et on ne le fait pas tout seul parce qu’on s’adresse à un lecteur imaginaire. Ça ne veut pas dire d’ailleurs qu’on en fera une publication. Beaucoup de manuscrits restent dans des placards.

Sans tout de suite parler de littérature, ceux qui tiennent un simple journal intime sont donc déjà dans l’écriture qui guérit…

En quelque sorte, mais je n’emploie pas le terme de guérison, car ce ne sont pas des malades. Ce sont des gens blessés par la vie ou des personnes qui ont une difficulté de développement ou une difficulté relationnelle et qui reprennent possession d’eux-mêmes par le travail de l’écriture.

Vous avez eu une enfance «fracassée»: juif, orphelin à 4 ans, condamné à changer de nom pour échapper à la mort pendant la guerre. Est-ce l’enquête sur votre enfance – Sauve-toi, la vie t’appelle – qui vous a permis de faire votre résilience à vous?

J’avais déjà auparavant commencé à mettre en place d’autres facteurs de résilience. Dans mes petites années, j’avais probablement acquis un attachement «secure», car ma mère – malgré le contexte de la guerre où elle a été seule avec moi – a su m’entourer et me donner confiance en moi. Puis elle m’a mis à l’assistance, la veille de son arrestation. Les Justes*, pendant la guerre, ont prolongé cette confiance en moi. Donc, est-ce que j’ai été fracassé? J’ai failli mourir, oui, j’avais été dénoncé par des voisins, j’avais alors bien conscience que la vie était dangereuse. Mais j’avais été protégé par ma mère et par les Justes*, si bien que j’ai presque davantage souffert de l’après-guerre que de la guerre.

C’est-à-dire…

Dans l’après-guerre, j’ai été mis dans une cascade d’institutions. Le métier d’éducateur n’existait pas, on les appelait à l’époque «les moniteurs». Certains étaient très gentils et talentueux, mais ils avaient tous pour consigne de ne pas créer de liens d’attachement avec les enfants. Certains étaient sadiques et donc dangereux. De plus, les lois administratives ont fait que, pendant deux ans, je passais d’une institution à l’autre sans pouvoir tisser de liens d’attachement.

Ce travail d'écriture est une sorte de musculation de la représentation de soi

Vous dites au sujet de cet ouvrage: «Ce qui m’a le plus surpris, c’est la modification de mes souvenirs. Après avoir écrit ce livre, je n’ai plus vu mon enfance de la même manière.»

Oui, c’était l’intention de Sauve-toi, la vie t’appelle. Dans un premier temps, j’ai écrit ce qu’il y avait dans ma mémoire et dans un deuxième temps, je suis parti vérifier ce que j’avais écrit. Je suis donc retourné sur les lieux, j’ai fouillé dans les archives pour faire un travail, non plus de psychologue, mais d’historien. Et là, à ma grande surprise, mes souvenirs étaient parfois d’une précision étonnante, et parfois d’une erreur stupéfiante, ce qui est la description de la mémoire traumatique. C’est-à-dire une association de souvenirs précis entourés de souvenirs flous et reconstitués.

Pouvez-vous nous donner un exemple?

Quand je racontais mon évasion de la synagogue de Bordeaux, j’étais totalement sincère. Je disais qu’il y avait des marches d’escalier très longues et que j’avais dégringolé toutes ces marches pour m’enfuir. Pendant des années, je n’étais pas retourné à Bordeaux, car ça déclenchait des angoisses, et quand j’y suis allé en 1985 pour la première fois, je me suis rendu compte avec stupeur, devant la synagogue, qu’il n’y avait en fait que deux ou trois marches. Donc je n’avais pas un souvenir faux, puisque j’étais sincère, mais un souvenir remanié probablement par une autre source de mémoire: j’avais associé mon évasion qui est vraie avec, peut-être, une scène de film, celle du Cuirassé Potemkine où l’on voit le berceau d’un bébé qui dégringole de grandes marches. Cette émotion donnait probablement forme à ce que j’avais éprouvé en m’évadant. J’avais ainsi condensé ces deux souvenirs en un seul.

La mémoire nous trompe-t-elle donc parfois?

Oui, mais la plupart du temps on ne le sait pas. C’est ce qui explique un grand nombre de conflits familiaux. Je suis étonné de voir la discordance qu’il y a régulièrement entre les frères et les sœurs quand ils racontent des souvenirs de famille. Il y a des conflits sincères, car les gens ont construit des mémoires différentes. Et personne, bien sûr, ne va fouiller dans les archives pour vérifier.

L’écriture est-elle aussi un moyen de reprendre le contrôle sur ce qui nous échappe?

Oui, d’ailleurs, depuis que j’ai écrit ce livre, je reçois énormément de témoignages de personnes qui sont allées dans des ateliers d’écriture. Elles me disent que l’effort d’écriture leur donne un étonnant sentiment de soulagement. Ce travail est une sorte de musculation de la représentation de soi et d’honnêteté parce que là, on n’a plus à se justifier. Mais souvent aussi, les écritures sont un plaidoyer.

On écrit donc parfois pour se venger…

Oui, mais ces gens sont blessés, c’est donc de la légitime défense, pas de la thérapie. D’ailleurs, c’est ce qu’a fait Primo Levi** mais il l’a payé, il s’est suicidé. Ce qui est de la thérapie, c’est de métamorphoser la souffrance qu’on a reçue, d’authentifier ce qu’il nous est arrivé et, éventuellement, de modifier la mémoire et la représentation de ce qu’il nous est arrivé. C’est ce travail de remaniement de la représentation qui est thérapeutique.

Et lire, est-ce aussi un moteur de résilience?

En effet, car la lecture permet de découvrir d’autres mondes mentaux que le nôtre. Elle empêche le langage totalitaire où il n’y a qu’un seul récit, celui du chef. Or, quand il y a une liberté de lecture, on a une possibilité de choix. Mais quand il n’y a qu’un seul récit, qu’un seul dieu, qu’un seul chef, on est dans le langage totalitaire, c’est-à-dire dans une haine, un mépris de ceux qui ne pensent pas comme nous. D’ailleurs, quand un dictateur prend le pouvoir, que fait-il? Il s’empare de la télévision, contrôle les journalistes et les écrivains.

Sur le plan scientifique, que se passe-t-il dans notre cerveau lorsqu’on lit ou écrit?

On a fait des neuro-imageries de gens en train d’écrire ou de prier. Je dis d’ailleurs du mal de la religion totalitaire, mais pas de la spiritualité ou de la religion puisque ça correspond à un facteur important de résilience dans la condition humaine. Grâce à ces neuro- imageries, on constate que le simple fait de prier apaise tous les métabolismes cérébraux. Se mettre en prière pour un croyant a un effet thérapeutique: on voit alors un rythme alpha à huit cycles seconde apparaître en quelques minutes. En d’autres mots, on a la preuve de l’effet tranquillisant de la prière. C’est pareil pour l’écriture.

C’est-à-dire…

Quand on réalise une neuro-imagerie lorsque quelqu’un écrit, on voit que le circuit limbique – c’est-à-dire le socle neurologique de la mémoire et des émotions – se régularise. On constate un effet similaire au niveau de l’amygdale rhinencéphalique – le cerveau du nez – qui correspond au cycle des émotions insupportables. Quand les gens sont anxieux, ça «flambe» – ça apparaît en rouge sur l’ordinateur – parce que ça consomme beaucoup d’énergie. Dès que les gens se mettent à prier ou à écrire, cette amygdale se calme. Le simple fait de prier ou d’écrire apaise donc les émotions et on en a là la preuve filmée. 

* Les non-juifs qui ont aidé les juifs au péril de leur vie.
** Écrivain et chimiste italien, survivant d’Auschwitz.
*** Les livres de Boris Cyrulnik sont en vente sur exlibris.ch

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