10 octobre 2019

«Même au Vatican et dans l'humanitaire, on peut trouver de gros ego»

Et si le narcissisme devenait la valeur montante de nos sociétés? Plus d’égoïsme, moins de sacrifices... Un trait de personnalité qui ressort d’autant mieux que le monde se fragilise, d’après le biologiste Bruno Lemaitre. 

Bruno Lemaitre réfléchit à la place que le narcissisme prend dans nos sociétés contemporaines.
Temps de lecture 7 minutes

Bruno Lemaitre, le narcissisme est-il le nouveau mal du siècle?
Disons que c’est un mot-clé très à la mode, mais qui recouvre des choses différentes. Il caractérise une personnalité complexe, qui fait l’objet d’une attention particulière aujourd’hui, notamment aux États-Unis. Elle se traduit par une emphase sur les intérêts personnels, une recherche constante d’attention et du statut, plutôt que par des valeurs communautaires. Cette personnalité a sans doute un lien avec deux facettes ancestrales des sociétés humaines: d’une part, la dominance et de l’autre, les stratégies conjugales brèves.
 
C’est-à-dire…
La dominance, c’est le fait qu’il existe toujours une hiérarchie dans un groupe, que ce soit dans une famille ou au travail. On trouve toujours des gens plus visibles que d’autres, des personnes qui décident et d’autres que personne n’écoute. Quant aux stratégies conjugales brèves, il s’agit d’une forme de reproduction opportuniste, basée sur la séduction, qui s’oppose à la monogamie. Elle met l’emphase sur la beauté physique, la jeunesse, la diversité des partenaires plutôt que sur l’empathie ou la chaleur humaine. Les narcissiques ont souvent ces deux facettes. Ils sont de grands séducteurs et sont à la recherche de positions de pouvoir, qui renforcent leur capacité de séduction. En effet, le pouvoir décuple la force d’attraction. Prenez les anciens présidents français, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Peut-être qu’au gymnase, ils n’auraient pas été compétitifs face à une Carla Bruni ou une Julie Gayet...
 
Mais constatez-vous une augmentation des personnalités à gros ego?
Il y a toujours eu des personnalités narcissiques. Napoléon en est déjà un bel exemple! Sexe et pouvoir sont les deux thèmes éternels, les deux fondamentaux qui meuvent les hommes. Est-ce que les tendances narcissiques ont augmenté? Difficile à dire. Cette montée du narcissisme a été quantifiée aux États-Unis par des psychologues, qui la mesurent à certains critères: des maisons de plus en plus grandes, l’industrie du luxe qui caracole, l’importance du physique et de la chirurgie esthétique, la place accordée aux célébrités, l’instabilité conjugale, l’augmentation des inégalités… Mais cette tendance n’est pas propre aux États-Unis, on la constate aussi en Europe. Les grands rêves d’unité s’effondrent, pensez au Brexit! Dans les familles, il est plus difficile d’être ensemble, chacun fait moins de sacrifice. On travaille davantage pour s’épanouir soi-même que pour la prospérité de son pays.

»Mais la question est de savoir si c’est la personnalité des humains qui a changé, les rendant plus sensibles aux regards des autres, ou tout simplement que les attitudes narcissiques, autrefois réprimées, sont aujourd’hui tolérées. Ainsi des comportements, réservés autrefois à une petite élite comme les rock stars, par exemple larguer sa femme pour une plus jeune, seraient aujourd’hui adoptés par le plus grand nombre. Selon cette hypothèse, ce n’est pas la personnalité qui a changé, mais le couvercle sociétal, qui réprimait notre ego, qui aurait sauté.   
 


Y’a-t-il des domaines où se concentrent les narcissiques?
Aucun domaine n’échappe aux luttes de pouvoir, mais les narcissiques sont attirés par les métiers à forte visibilité comme la politique, la médecine, le droit, le monde des médias, du sport, de l’art, et même de la science. Peut-être pas en Suisse, mais dans certains pays, la politique peut être interprétée essentiellement comme une bataille d’ego. Il semble qu’en Italie, une bonne partie des politiciens ont changé de parti en cours de route, par opportunisme dans la course au pouvoir. Même au Vatican et dans l’humanitaire, il n’est pas exclu de trouver des gros egos. Un prêtre a d’ailleurs écrit sur les pervers narcissiques dans l’Église... Peut-être que certains métiers, où il est plus difficile d’être un flambeur, sont moins propices au narcissisme, comme bibliothécaire, archiviste ou agriculteur. Cela dit, le trait narcissique est complexe et peut être un atout dans certains métiers, en apportant charisme, énergie ou désir de perfection.

Une comparaison incessante avec les autres, exacerbée par les réseaux sociaux, crée un stress social


 
Pourquoi notre époque aime-t-elle tellement les narcissiques?
Les narcissiques attirent l’attention, ils sont plus séduisants dans le court-terme. Ils donnent une image idéalisée du monde. Difficile de résister! Le culte des célébrités et notre fascination pour les narcissiques vient peut-être du fait que l’on est plus sensible à cette dimension. Des études montrent aussi qu’en période instable, et notre monde l’est de plus en plus, on a tendance à voter pour des leaders narcissiques, autoritaires, qui seraient plus à même de renverser la hiérarchie, des Berlusconi, Bolsonaro, Trump… Ces individus se caractérisent par une forte estime d’eux-mêmes, ils apparaissent indéboulonnables. Ils privilégient d’abord les intérêts de leur pays, mais pourraient par des décisions risquées faire exploser l’équilibre fragile de la communauté internationale. La montée des populismes, une des facettes sombres de notre époque, est sans doute due à l’inquiétude profonde qui règne aujourd’hui.
 
Est-ce qu’un leader est forcément narcissique?
Les narcissiques sont plus visibles, et ainsi ils donnent l’impression qu’ils sont très nombreux. Mais en réalité, il existe de nombreux leaders discrets qui sont capables de remise en cause.  Et puis, il y a certainement des différences selon les cultures. Le culte du grand homme, du révolutionnaire ou du sauveur, bien souvent un leader narcissique, est plus marqué en Amérique du Sud, en France, en Méditerranée qu’en Suisse ou en Suède.


 
La montée de l’individualisme n’est-elle pas le corollaire du progrès et de la modernité?
Pas forcément. Mais, il est vrai que la mondialisation et l’accroissement des richesses se sont accompagnés d’un renforcement de l’individualisme et d’un déclin des religions traditionnelles. Il suffirait d’une épreuve, ne serait-ce que l’existence d’un ennemi extérieur, pour recréer de la fraternité! Une épreuve comme la Seconde Guerre mondiale, où les gens ont énormément souffert, a sans doute contribué à rapprocher les hommes, qui ont su alors élaborer des idéaux communautaires. Après, l’individualisme est revenu, ce qui n’est pas mauvais en soi, mais qui entraîne la dislocation des familles, la montée des inégalités, la xénophobie… Il est probable que nos sociétés passent par des cycles.
 
Peut-on vraiment mettre tous ces maux sur le même compte?
Une montée du narcissisme, qu’elle soit causée par un changement au niveau de la personnalité ou de la société, peut expliquer un grand nombre de ces maux. Ils traduisent tout simplement le fait que nous sommes devenus un peu plus compétitifs et opportunistes dans nos relations avec les autres et notre vision du monde. Une comparaison incessante avec les autres, exacerbée par les réseaux sociaux, crée un stress social qui n’est pas sans impact sur note santé. Pensez à cette montée de l’obésité qui affecte des individus sensibles au stress en bas de la hiérarchie sociale. Ou encore, prenez l’idéalisation de la jeunesse, le culte de la beauté physique, du papillonnage amoureux qui explique notre plus grande difficulté à vieillir… 


Le narcissisme, n’est-ce pas aussi une question de culture?
Dans le livre, je discute de ce sujet sensible. Le fait que certaines cultures ou sociétés soient marquées par un individualisme plus grand, une hiérarchie plus forte, avec des individus dont la personnalité met l’emphase sur la différenciation. On voit bien que la France a un mal fou à faire des réformes utiles, car chacun tire la corde à lui. De même, certaines sociétés sont plus machistes ou présentent un niveau de corruption plus élevé, deux fléaux qui relèvent du narcissisme. Ces sociétés ont développé des pratiques culturelles spécifiques, telles que des religions fortes qui structurent la vie sociale et favorisent l’altruisme. Mais ces pratiques sont déstabilisées par la mondialisation. 
 


Où placez-vous la Suisse sur l’échelle de l’égoïsme?
Attention, je ne dis pas qu’il y a des pays plus égoïstes que d’autres car il existe diverses formes de générosité. Mais une montée de l'individualisme frappe les pays de manière différente. Comme la Suède et d’autres pays du Nord, la Suisse est un pays qui met l’emphase sur le collectif. On y encourage la moyenne et une certaine homogénéité. Un faible niveau de corruption augmente le niveau de confiance, le capital social, ce qui facilite de nombreuses activités complexes,  propices au développement économique.  Dans les pays du Sud, il y a moins de confiance en l’État, et il est plus difficile d’y faire des réformes qui favorisent le collectif. Ces pays abordent la modernité avec plus de difficultés et les frustrations créées peuvent renforcer le populisme.  Évidemment, c’est un peu cliché. Mais, le fait de reconnaître que les cultures diffèrent permettraient d'élaborer des politiques spécifiques pour les différents pays. 
 
La Suisse pourrait être un modèle à suivre…
Oui, elle pourrait être une source d’inspiration, mais il y a peu de chances que l’on adapte ce modèle ailleurs, parce qu’il a des particularités propres, comme la petite taille, et puis il faudrait que les autres reconnaissent qu’il est meilleur…(Rires) MM

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