17 janvier 2019

Une exposition permet de se mettre dans la peau d'un prof

Comment réagir face à un élève rebelle, et comment le motiver? Afin de sensibiliser le public à la complexité du métier d’enseignant, Jean-Louis Berger et Kim Lê Van, collaborateurs à l’Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle (IFFP), lui proposent d’endosser ce rôle le temps d’une exposition.

Jean-Louis Berger et Kim Lê Van estiment qu'une interaction positive entre professeurs et élèves permet de motiver ces derniers.
Jean-Louis Berger et Kim Lê Van estiment qu'une interaction positive entre professeurs et élèves permet de motiver ces derniers.

Votre exposition «Focus» propose au grand public de se mettre à la place d'un enseignant. D’où vous est venue l’idée?

Jean-Louis Berger: Dans la formation professionnelle, qui est notre domaine d’intérêt et d’étude, les jeunes vont à l’école une petite partie de la semaine, et le reste du temps en entreprise. On constate qu’ils sont plus intéressés par la partie métier que par la partie école. Cela peut paraître surprenant, car ils ont choisi une profession et on pourrait les penser particulièrement motivés, mais ce n’est pas le cas, ce qui provoque dans les écoles professionnelles des situations complexes. Le but premier de l’étude visait donc à comprendre comment on peut inciter les élèves à s’investir davantage.

Comment avez-vous procédé concrètement?

Jean-Louis Berger: On est allé dans une centaine de classes d’écoles professionnelles de Suisse romande. Sur place, on a demandé aux apprentis comment ils percevaient leur enseignant. Puis on a demandé aux enseignants comment ils percevaient leur propre façon de faire. On a ensuite questionné les apprentis sur leur engagement au niveau émotionnel et comportemental : est-ce qu’ils ressentaient des émotions positives durant les cours, est-ce qu’ils levaient la main, etc. On leur a aussi posé des questions sur la manière dont ils apprenaient le cours: est-ce juste pour les tests, ou alors est-ce qu’ils vont chercher à comprendre, faire des liens?

Quel a été le résultat?

Jean-Louis Berger: On a remarqué que la perception qu’avaient les élèves de l’enseignant et celle que ce dernier avait de sa manière de procéder étaient différentes. Ce qui veut dire qu’un enseignant peut avoir de très bonnes intentions, mais que les élèves ne les voient pas forcément. On a ensuite fait le lien entre la manière dont une classe perçoit l’enseignant, et comment cette perception est liée à l’engagement. Et là, on a trouvé des connections très fortes.

Kim Lê Van: Effectivement, ce qui intéresse l’élève n’est pas de savoir si l’enseignant a appliqué telle pratique du manuel ou pas. C’est de savoir si l’enseignant va l’aider en cas de problème et être là pour lui. C’est ça qui aura un effet sur sa motivation.

L'étude révèle que les élèves ne remarquent pas forcément les bonnes intentions de leur enseignant.

Quelles ont été vos conclusions?

Jean-Louis Berger: comme on est des chercheurs, on se base sur des modèles théoriques. Et un des modèles sur lesquels on s’est appuyé, qui a d’ailleurs été démontré par d’autres chercheurs en sciences de l’éducation, c’est l’idée que les élèves, comme tout être humain, ont des besoins non seulement physiologiques, mais aussi psychologiques. Notre hypothèse, c’est que si leur environnement satisfait leurs besoins psychologiques, cela leur permet de s’engager, de s'intéresser et de se sentir à l’aise. Cela s’applique d’ailleurs à des élèves d’âges différents: on remarque que ça fonctionne avec les petits, qui ont leurs propres besoins psychologiques, et ça marche aussi avec les grands. S’ils bénéficient d’un cadre satisfaisant et d’une interaction positive avec les éducateurs ou les enseignants, tous sont prêts à s’engager.

Si les élèves sont frustrés, ils se distancient de ce qu’on veut leur apprendre.

Jean-Louis Berger

Il s’agit alors de modifier en profondeur l’environnement pour en créer un qui corresponde à leurs besoins. Il y a là vraiment quelque chose de très profond.

Kim Lê Van: On a constaté par ailleurs qu’il y a beaucoup de conceptions à nuancer: on pense ainsi souvent que le manque d’engagement de certains élèves en classe est dû à leur personnalité, à leur parcours scolaire ou autre. Mais notre étude a souligné que les caractéristiques d’un élève ne sont finalement que de faibles facteurs d’influence.

Mais comment déterminer les besoins des élèves?

Jean-Louis Berger: Il en existe trois principaux. Tout d’abord, il y a le besoin de se sentir autonome, et d’avoir le sentiment que l’enseignement correspond à ses valeurs. Mais il y a aussi le besoin de se sentir compétent, d’avoir l’impression qu’on est capable de réussir. Le dernier, c’est le sentiment d’appartenance sociale : le besoin d’entretenir des relations avec d’autres personnes, avec les pairs et avec les enseignants, qui soient riches et pertinentes. Des liens sociaux et affectifs. C’est une chose qui fonctionne très fortement dans les classes.

Votre étude a-t-elle fait émerger des éléments inattendus?

Kim Lê Van: Nous avons pu remarquer qu’il y a une représentation assez consensuelle de la manière dont un enseignant est perçu dans la classe. Il y a donc un style de ce dernier qui se dégage.

Jean-Louis Berger: Cela montre que les élèves sont très attentifs, très observateurs et clairvoyants. Et que du moment qu’ils comprennent ce que fait l’enseignant, cela a un impact sur eux.

Kim Lê Van: Ce qui remet en question la représentation erronée qu’on peut avoir de l’ado qui s’assied sur une chaise, ne réfléchit pas tellement et a des intérêts futiles. Au contraire, ils sont beaucoup à avoir un avis sur la question, un discours fin, construit et réfléchi, en nous disant qu’ils sont conscients que ce n’est pas évident pour les enseignants, mais qu’eux-mêmes ont besoin de suivi, et pas de morale.

Selon les deux chercheurs, la contrainte ne fonctionne qu'un temps. Le jour où on enlève la règle, l'élève se comporte à nouveau comme avant...

Comment les enseignants peuvent-ils répondre à ces attentes?

Jean-Louis Berger: Il faut qu’ils donnent un cadre clair, une structure, des attentes. L’élève doit savoir ce qu’il doit faire, comment il peut l’atteindre. Le but de l’école, c’est de faire apprendre tous les élèves. L’enseignant doit donc favoriser l’engagement de tous dans la classe et ne pas simplement exclure les élèves qui ont des comportements inappropriés, car cela signifierait les exclure de la réussite et de la formation professionnelle. C’est une mission qui n’est plus seulement pédagogique, mais qui est aussi devenue plus éducative. Et elle n’est pas toujours valorisée par tous les enseignants, ni ne fait forcément partie de leurs attentes du métier

Y a-t-il donc une «recette » pour être un bon prof?

Kim Lê Van: Non, ce n’est bien sûr pas aussi simple, et il n’y a pas une pratique magique permettant à l’enseignant d’obtenir des apprentis qui vont adorer l’école et travailler dur. L’enseignement est une profession très complexe, dans laquelle on doit jongler avec beaucoup de facteurs différents.

Jean-Louis Berger: On a compris au niveau pédagogique que si on veut que les élèves comprennent ce qu’on leur enseigne et soient capables de mobiliser leurs compétences, il faut travailler non pas de manière transmissive, mais avec eux, en les aidant à construire le savoir. Et pour qu’ils réussissent à le faire, il faut qu’ils y trouvent du sens. C’est à dire qu’ils soient satisfaits, et non pas assis là comme des pions qui écoutent et qui reproduisent. C’est sûr que c’est plus difficile pour un enseignant de gérer les relations, et nettement moins confortable que de rester simplement assis derrière un bureau. Cela complexifie le métier, en faveur des élèves.

La profession demande donc maintenant un engagement encore plus grand?

Kim Lê Van: En sociologie de l’éducation, on remarque que la place de l’enseignant a énormément changé. Ici en Suisse, ce dernier est de moins en moins vu comme cette figure d’autorité respectable, qui transmet le savoir et dont on boit les paroles. Aujourd’hui, cette figure-là s’éloigne.

Une nouvelle pédagogie se met en place, très participative et beaucoup plus liée à une notion d’équipe.

Kim Lê Van

Il y a donc des considérations nouvelles, qu’on porte à l’attention des futurs enseignants et qui font partie de leur formation.

Quels sont les problèmes les plus fréquents affrontés actuellement par les enseignants ?

Jean-Louis Berger: Dans notre étude, nous en avons recensé dix parmi les plus courants. On y trouve entre autres l’élève insolent, celui qui ne lâche pas son smartphone, celui qui est apathique. Mais le problème le plus fréquent, selon moi, c’est la passivité de l’élève. Fondamentalement, ça ne dérange pas et on peut continuer à enseigner. Mais c’est un vrai problème, car un élève qui n’écoute pas, n’est pas attentif et n’a pas envie de s’engager, c’est un élève qui n’apprend pas. Il faut donc aller le chercher et ne pas le laisser au fond de la classe.

Les parents ne se rendent souvent pas compte de la complexité de la profession…

Kim Lê Van: C’est pourquoi nous avons monté cette exposition. Elle montre la complexité de la profession.

Car l'enseignement nécessite beaucoup de prises en considération, beaucoup de décisions, sur du court comme du long terme.

Kim Lê Van

Elle a aussi pour but de sensibiliser les parents à l’importance d’un partenariat avec les enseignants. Le statut de ces derniers ayant aussi changé aux yeux des parents, il faut réfléchir aujourd’hui à la manière d’instaurer un nouveau « travail ensemble ».

Jean-Louis Berger: L’exposition permet effectivement de valoriser le travail des enseignants : au-delà de la connaissance de la matière qu’ils enseignent, il y a la nécessité d’avoir une connaissance de la pédagogie et beaucoup de connaissances psychologiques. Ce sont des choses qu’on ne réalise pas, dans le grand public. L’exposition a aussi pour but de remettre en question la représentation qu’on peut avoir de l’enseignant et de son travail. Une représentation assez forte, par exemple, c’est qu’un bon enseignant a une classe calme, qui se tait. Mais dans nos travaux, un bon enseignant est surtout celui qui a des élèves qui s’engagent. Un élève silencieux ne s’engage pas nécessairement.

Comment avez-vous décidé de concrétiser et transmettre votre message?

Jean-Louis Berger: Nous avions mené un premier projet, financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique , qui portait avant tout sur l’impact de la formation des enseignants. On a ensuite cherché un autre fonds, lui aussi financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique*, pour nous permettre de diffuser nos conclusions auprès du grand public. C’est ainsi que nous avons pu monter notre exposition itinérante , qui nous a demandé douze mois de préparation en collaboration avec des partenaires ayant des compétences communicationnelles.

Kim Lê Van: Dans le cadre de l’exposition, on a essayé de présenter des situations qui puissent faire écho autant auprès des enseignants qu’auprès des parents et du grand public. Dans l’idée d’interpeller tout un chacun en lui demandant: à la place d’un enseignant, que feriez-vous? Nous proposons ensuite trois ou quatre réactions possibles, du type: je l’envoie chez le directeur, je tente de discuter avec lui, je lui rappelle les règles de la classe. Quand le visiteur soulève le clapet lié à la réaction choisie, un petit texte lui explique l’influence que cela peut potentiellement avoir sur l’engagement de l’élève, sur du court et du long terme. Et souligne l’importance de savoir moduler les pratiques, sachant qu’il y a aussi toujours tous les autres élèves à gérer…

Le cadre doit être satisfaisant pour que les élèves soient prêts à s'engager.

Votre but était donc vraiment de toucher le plus vaste public possible?

Jean-Louis Berger: Nous faisons des études scientifiques, mais nous les communiquons surtout entre pairs, généralement, et parfois dans des magazines spécialisés, mais rarement au grand public. Il était donc nécessaire de sortir de ce discours académique si nous voulions avoir un impact.

Kim Lê Van: L’instrument de financement du Fonds national suisse de la recherche scientifique destiné à communiquer des recherches scientifiques au grand public est relativement nouveau, il date de six ans. C’est un instrument qui manquait jusque-là et qui nous rend très enthousiastes, car il permet de faire un pont entre recherche et société, et de transmettre efficacement notre message. Les enseignants se sont d’ailleurs montrés particulièrement intéressés par nos recherches, et beaucoup sont même venus avec leur classe pour découvrir l’exposition.

Il est vrai que beaucoup semblent perdre le «feu sacré», face à la complexification de leur métier…

Jean-Louis Berger: C’est vrai que cela demande de l’énergie de créer un environnement motivant pour les élèves et de s’intéresser à leurs attentes. C’est très coûteux, mais au final, c’est payant pour tout le monde. Car cela permet ensuite d’avoir des élèves qui sont plus engagés, ce qui renforce la motivation de l’enseignant lui-même, son envie d’aller au cours. Et on sait qu’un enseignant motivé et enthousiaste propage ensuite à nouveau son état d’esprit auprès des élèves….

Quels sont vos arguments pour les remotiver?

Jean-Louis Berger: On peut leur faire comprendre qu’ils ont un très grand potentiel d’action sur les élèves. Il n’est pas nécessaire de se dire «j’ai une classe passive cette année, je n’ai pas de chance». Souvent, on qualifie la classe comme une seule unité, alors qu’en fait, on a des élèves qui sont tous différents. Si on fait l’effort de les individualiser, qu’on a une idée de leur psychologie, qu’on les encourage, alors là, on a un levier d’action très fort et le climat devient positif.

* Le projet de l’exposition «Focus»: instrument Agora, projet CRAGP1_171661

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