30 janvier 2020

«J’ai besoin de tourner en dérision l’absurdité de la vie»

Même s’il est devenu «bankable», Dany Boon a gardé sa fraîcheur de jeu et l’urgence de faire rire. Le populaire acteur français le prouve une fois de plus dans la comédie d’espionnage «Le Lion», où il porte bien la crinière.

Agent secret ou gros mytho? C’est la question que l’on se pose à propos du personnage de Dany Boon dans «Le Lion».
Temps de lecture 7 minutes

Dany Boon, qu’est-ce qui vous a séduit dans Le Lion, une comédie d’espionnage?

Au-delà de la préparation pour le personnage, j’ai surtout flashé sur l’histoire, la relation entre un patient et son psy. J’aimais l’idée de jouer un agent secret dans un hôpital psychiatrique, ce qui met le doute. On ne sait pas qui il est vraiment… Ce duo est un prétexte à une comédie d’action avec des gags visuels, un buddy movie qui plaît beaucoup aux enfants, mais avec un sens assez profond et quelque chose d’intéressant dans la réflexion autour de la folie, des traumatismes que l’on vit et ce qu’on en fait, comment on y survit… Il y a des moments émouvants dans le film.

Comment s’est passé le tournage avec Philippe Katerine, qu’on imagine déjanté…

Il ne l’est pas tellement, en fait. Il est plutôt lunaire, c’est une belle âme, on a le sentiment qu’il n’est pas de cette planète… C’est tout son charme! Quand on voit le duo, on se dit que ce serait plutôt lui qui jouerait le fou et moi le psy. Et non, c’est l’inverse et finalement, c’est ce contre-pied qui est intéressant. De toute façon, au bout d’un moment, on ne sait plus lequel des deux est le plus fou! (Rires)

Jouer les agents secrets, c’est le rêve de tous les acteurs?

Franchement, non. Mais j’ai été content de le faire et de travailler pour ça. Il y a eu une grosse préparation physique, de la muscu, des combats. Le réalisateur voulait que tout soit très réaliste. Du coup, toutes les chorégraphies des scènes de bagarre, je les ai ­apprises. C’est moi qui pilote le bateau, la voiture, l’hélico, on a vraiment tourné dans les conditions du réel et pas sur fond vert. La seule scène que je n’ai pas tournée moi-même, c’est le saut dans le vide. Ce sont des champions du monde de base jump qui l’ont réalisée.

La belle idée du film est que l’imaginaire permet parfois de surmonter un traumatisme. C’est aussi la fonction du rire?

Oui, le rire répare de beaucoup de choses… Mais je trouvais important que le personnage ne soit pas juste fou pour être fou, qu’il y ait autre chose derrière.

Vous avez déjà joué dans une vingtaine de films, que des comédies à part «Joyeux Noël». Jouer sans faire rire, ce serait envisageable?

Oui, à condition que ce soit intéressant, qu’il y ait quelque chose de fort à jouer, qui puisse justifier de ne pas faire rire. Cela dit, dans les comédies que je tourne, il m’arrive de mettre de l’émotion, il peut y avoir des moments très touchants.

Mais n’avez-vous pas envie de sortir de votre zone de confort?

Ce n’est pas une zone de confort, au contraire! Tourner une comédie, c’est tout sauf confortable. Ce serait plus facile pour moi de jouer dans un drame. Mais faire rire est pour moi essentiel. Il faut que je fasse rire, j’ai besoin de ça, j’ai besoin de tourner en dérision l’absurdité de la vie, que ce soit au cinéma, avec mes enfants ou avec ma mère, qui est une personne qui blague aussi énormément.

Pourtant, dans la vraie vie, on a l’impression que vous êtes très sérieux…

Non, pas du tout. Je suis sérieux en interview, je respecte parce que vous l’avez préparée… Pour revenir à la comédie, il faut la faire très sérieusement, mais sans se prendre au sérieux. La comédie ne peut pas être confortable, parce qu’on est toujours sur le fil, c’est très délicat, très fragile, surtout au cinéma. Au théâtre, c’est différent, on peut changer en fonction des jours, de son humeur et de celle du public. On s’adapte constamment, c’est une remise en question journalière. Mais tourner un film, c’est une projection dans le futur: on fait le montage, on choisit des plans plus ou moins serrés, on met de la musique, mais on ne sait pas si le public va rire ou pas. Un temps de silence dans un drame, c’est profond, alors qu’en ­comédie, c’est une longueur.

Mais vous savez ce qui fait rire…

Oui, en fait, c’est une question d’angle, une façon décalée de regarder le monde. Dès le départ, je me suis senti inadapté. J’ai le sentiment que le monde ne m’attend pas… C’est aussi une question d’éducation. J’ai grandi dans un milieu très modeste et j’ai tout découvert très tard. La première fois que je suis allé à la piscine, j’avais 10 ans et avant ça, je n’en avais jamais vu de ma vie. Je peux vous décrire très précisément la sensation, l’émotion que j’ai ressentie ce jour-là. Pareil pour la première fois où je suis allé au restaurant: il y avait plusieurs verres sur la table et je croyais que c’était au cas où on en cassait un… Je ne savais pas qu’il fallait des verres différents pour le vin blanc et le vin rouge. Aller au resto pour la première fois à 18 ans, c’est un peu triste, mais c’est devenu une chance, en fait, parce que ça m’a donné du recul et ce regard un peu enfantin. Toute mon écriture découle de ce moment-là. Aborder les choses avec naïveté donne un regard particulier.

L’envie de faire rire est là depuis toujours?

Depuis tout petit, oui. Je faisais rire ma mère quand elle n’allait pas bien. Comme elle m’a eu très jeune, elle a été rejetée par sa
famille et elle en a beaucoup souffert. Mes grands-parents maternels nous ont tous rejetés, mon père, ma mère, moi et mes frères. Mais quand j’étais gamin, je me suis rendu compte de ce pouvoir que j’avais de faire rire. Et mon seul but était que ma mère aille bien. Encore aujourd’hui d’ailleurs, je fais tout pour qu’elle aille bien.

Vous avez vécu cinq ans à Los Angeles. Par envie d’approcher le rêve américain?

Pas du tout. D’abord, je suis très éveillé et si je m’endors ce serait plutôt un cauchemar! (Rires) Non, j’ai travaillé là-bas, j’ai tourné un film, Mystery Murder, avec Jennifer Aniston et Adam Sandler qui a cartonné sur Netflix. Il est sorti en juin 2019 et il a fait le plus gros démarrage avec 31 millions de vues le premier week-end. J’y ai un rôle très sympa d’inspecteur, j’ai bossé dans de bonnes conditions. J’ai aussi produit là-bas, mais Hollywood est un milieu dur, violent et misogyne. Les acteurs passent vite de mode.

«Je fais au mieux pour perdre intelligemment mon argent»

Vous êtes devenu «bankable», l’acteur le plus cher du cinéma européen. Comment le vivez-vous?

Je suis très content, mais ce n’est pas le but. Ce qui m’intéresse, c’est de divertir, d’émouvoir le public. Le succès de Bienvenue chez
les Ch’tis
m’a donné de la liberté, mais une liberté particulière parce que tout à coup, les gens vous regardent en se demandant comment vous faites pour totaliser autant d’entrées, quelle est la recette. Mais je n’en ai pas. Et puis rien ne dure, mieux vaut être humble. En tournée, quand je parle d’artistes comme Raymond Devos à des ados, ils ne le connaissent même pas! Tout passe très vite. Heureusement, les films populaires, comme les Chaplin ou les Gérard Oury, continuent à exister et à faire rire. Ce sont ceux que je montre à mes enfants.

Vous êtes à la fois acteur, réalisateur et producteur. Pourquoi cumuler les casquettes?

Quand je produis des films ou des artistes, comme l’humoriste Jérôme Commandeur qui a fait l’Olympia, c’est pour aider. Au départ, c’était parce que je ne voulais pas que les gens de mon bureau soient au chômage technique pendant les périodes où j’écris. Aujourd’hui, je mets de l’argent dans des films qui sont des drames. Ce sont des projets qui ont du mal à se monter, des budgets qui ont du mal à se boucler et j’arrive à la rescousse. Il y a eu Un triomphe avec Kad Merad, tiré d’une histoire vraie, ou Cigare au miel, le premier film de Kamir Aïnouz, une jeune réalisatrice. Disons que je fais au mieux pour perdre intelligemment mon argent.

Et pourquoi arrêtez-vous le one-man-show?

J’en ai toujours envie, mais avec les films, la promo à l’étranger, je n’ai plus le temps, et je veux écrire pour le théâtre. Mais je fais encore des one-man-shows caritatifs. La dernière fois que j’ai joué sur scène, c’était d’ailleurs à Genève pour Children’s Action, dont je suis le parrain depuis vingt-cinq ans.

Dans le film, votre personnage fait une liste de toutes les choses qu’il n’a pas faites et qu’il rêve de réaliser. Vous aussi?

Oui et non. Disons que je réalise certaines choses et que je rêve d’en faire d’autres. Heureusement, d’ailleurs, que j’ai encore des rêves! Mais si je devais écrire une chose sur la liste, ce serait surtout le temps, avoir du temps, avoir plusieurs vies dans une seule. Le temps nous échappe et j’ai le sentiment qu’on passe sa vie à balader une poignée de sable, qui nous glisse entre les doigts. Mais c’est la vie, on nous avait prévenus! (Rires)

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