15 août 2019

«Le langage des fleurs est une forme de poésie»

L’ethnobotaniste et conservateur genevois Didier J. Roguet consacre une exposition et un livre au végétal considéré sous l’angle des émotions et des symboles.

«C’est compliqué de se séparer d’un arbre, parce qu’alors on abat aussi une mémoire collective»
Temps de lecture 7 minutes

Didier J. Roguet, pourquoi une exposition et un livre* sur les plantes comme source de sentiments et de symboles?

Plus que la botanique pure et dure, ce qui me passionne, c’est le rapport hommes-plantes, son omniprésence expérimentale et son rôle civilisateur. Prenez les plantes tinctoriales, qui servent à fabriquer les colorants. Rien ne montre au premier abord que la garance, par exemple, que les Romains utilisaient déjà pour teindre leurs toges, pourra donner un rouge carmin et des roses magnifiques. C’est une plante un peu râpeuse, accrocheuse, pas très spectaculaire, sans signe particulier ni floraison colorée. C’est sa racine en fait qui produit cette couleur extraordinaire grâce à sa purpurine. Voilà le genre de choses qui me fascinent.

Vous avez la dent dure avec l’edelweiss et soulignez qu’il a parfois été utilisé comme antidiarrhéique pour les veaux…

Notre plante nationale n’est tout d’abord pas une grande médicinale. Sans vertus thérapeutiques reconnues, elle connaît cependant ce qu’on appelle une «néo-utilisation»: on a en effet découvert à l’intérieur de cette plante un composé, l’acide léontopodique, qui est un antioxydant très puissant, utilisé désormais dans de nombreuses crèmes cosmétiques
antirides. C’est en fait une plante immigrée, qui est là un peu par le hasard des glaciations. Les quelque trente espèces connues sont pratiquement toutes himalayennes. L’edelweiss n’a pas toujours eu non plus l’image positive qu’on lui connaît. Durant la dernière guerre, c’était la plante préférée du Führer. Des bataillons allemands dans les Alpes arboraient un edelweiss brun sur leurs képis.

Autre intrus, le géranium rouge, symbole national par excellence de nos balcons…

C’est en fait une sélection du genre sud-africain Pelargonium, cousin de nos géraniums sauvages, une plante qui a été choisie avant la Deuxième Guerre mondiale, en 1937, pour fleurir la ville de Berne et combattre la morosité, pour sa couleur rouge, le rouge du drapeau, et aussi parce qu’elle se bouture facilement, qu’elle est robuste et aisée d’entretien, qu’elle fleurit tout l’été. On aurait pu choisir d’autres emblème floraux pour représenter la suissitude: un aster, une gentiane, un rhododendron qui sont bien plus locaux mais aussi plus fragiles.

Les fleurs nationales, que les pays prennent comme emblèmes, transcendent le nationalisme, dites-vous. En quoi?

L’aspect esthétique joue un rôle dans cette désignation, mais aussi des connotations symboliques. Le trèfle, symbole de l’Irlande, par exemple, est-il beau? Bien sûr, c’est vert et ça pousse en Irlande, mais aussi dans bien d’autres endroits du monde. Mais tout à coup vous vous identifiez, vos racines vous rappel­lent au monde celtique, où ce symbole joue un rôle central. Cela représente votre pays de façon différente, plus civilisatrice. Quand des visiteurs cubains découvrent ici, au Jardin botanique de Genève, la mariposa, leur fleur nationale, une cousine à fleur blanche du gingembre, leurs yeux s’illumi­nent. On assiste aussi dans ce monde des fleurs nationalisées à des partages. La tulipe, par exemple, est la fleur nationale de plusieurs pays: la Hollande pour la tulipe domestiquée, qui la partage avec la Turquie et l’Iran, ses pays d’origine, et la Hongrie.

Qu’est-ce qui fait qu’une plante, par exemple le lis, la rose ou le laurier, va acquérir une célébrité universelle?

Sans doute les lois du hasard, mais aussi de l’utilité, de la rencontre et de l’opportunité. Parce qu’il y a une légende, un mythe ou un auteur, que ce soit Pline l’Ancien ou un hiéroglyphe égyptien, qui l’a évoquée ou sublimée. Ce sont souvent quand même des plantes utilitaires, médicinales ou alimentaires. Mais pas toujours, le lis par exemple doit sa réputation à sa beauté, sa blancheur, sa couleur, et va être recherché comme symbole de pureté. Que le blanc plutôt que le rouge ou une autre couleur évoque la pureté, c’est culturel et ça ne marche pas partout sur la planète. Il en est de même pour certaines espèces. Le chrysanthème en Asie évoque le bonheur, alors qu’en Europe c’est une fleur associée au deuil, aux morts.

Vous regrettez qu’on n’offre des fleurs qu’aux femmes…

L’offrande du bouquet nous vient du monde ottoman. Certaines choses ne pouvaient être dites de façon directe et phrasée, on le disait donc avec des fleurs. Une femme d’ambassadeur auprès du sultan aurait ramené cet usage en Angleterre. Dans le monde musulman, c’était clairement la gent masculine qui offrait des fleurs… et le machisme ambiant ­aidant, cela a perduré. On continue ainsi ­d’offrir une bouteille de vin aux hommes et un bouquet de fleurs aux femmes. Comme si les femmes n’aimaient pas le vin et les hommes n’aimaient pas les fleurs.

Que sont censées exprimer les fleurs offertes?

Le langage des fleurs est une forme de poésie utilisant un message subliminal. Il nécessite bien sûr un code qui doit être connu des deux parties. Une fleur bleue exprimera la tendresse, une rose ou une fleur rouge plutôt la passion. Mais c’est un langage qui évolue et s’adapte aux circonstances. Le tagète par exemple, de couleur orange, est la fleur des morts au Mexique, d’où il est originaire. Mais en Asie, c’est lui qui va fleurir toutes les statues bouddhistes et hindouistes, simplement parce que l’orange est la couleur sacrée de ces religions et philosophies asiatiques. Plus pragmatiquement, sur ce continent, vous n’avez pas d’autres fleurs orange qui puissent être conservées et transpercées par un fil pour en faire les guirlandes qu’on vend à l’entrée des temples.

Que vous inspire le fait qu’aujourd’hui, la chimie remplace largement les plantes dans la médecine comme dans la teinturerie?

La phytothérapie est beaucoup plus complexe que la médecine allopathique chimique. Le médicament traditionnel au Moyen Âge pour soigner la fièvre, par exemple, c’était l’écorce de saule que vous faisiez macérer ou infuser. L’aspirine est juste un acide composé – l’acide acétylsalicylique (du latin salix qui ­signifie «saule», ndlr) – une molécule que l’on peut doser précisément. Dans une infusion de saule, plus complexe chimiquement, vous avez certes votre même principe actif, mais aussi tout un tas d’autres molécules plus ou moins actives, certaines bénéfiques, d’autres pas du tout ou avec des effets secondaires. Pour trouver le bon dosage d’une plante médicinale et qu’elle vous fasse du bien, il a souvent fallu prendre le risque qu’elle vous fasse beaucoup de mal avant.

Et pour les colorants?

C’est la même chose. Pour que l’indigo, qui pousse en Asie et qu’on surnomme «la plante à jeans», donne du bleu, il a fallu toute une construction de techniques et de pratiques expérimentales – fermentation, oxygénation, etc. La plante entière ne donne pas chaque fois le même bleu, votre jeans va être une fois plus pastel, une autre fois plus foncé, vous n’avez pas la constante que recherche l’industrie et qu’on trouvera en isolant chimiquement la molécule qui donne, au bon dosage, le bleu idéal.

Quand vous écrivez que «l’arbre ne cache pas la forêt», que voulez-vous dire?

L’arbre tout seul est aimé, admiré; la forêt est souvent crainte. On va vers l’arbre, on veut bien le toucher, l'embrasser, la forêt est davantage redoutée, ce qui est étonnant, voire paradoxal. Qu’est-ce en effet qu’une forêt, si ce n’est un groupement d’arbres qui vivent en communauté? On sait maintenant que ces arbres communiquent, par les racines, par les feuilles, par des substances chimiques qu’ils se transmettent. Pourtant, la forêt de conifères surtout, avec sa sempervirence qui la fait garder ses aiguilles toute l’année, continue de faire peur. La plupart du temps, il n’y a rien qui pousse dessous, à cause de la décomposition acide des aiguilles, il y fait très sombre toute l’année et c’est très inquiétant. La chape de plomb du conte enfantin qu’on a tous sur nos épaules renforce cet effet dramatique: Grimm, Perrault, la méchante sorcière anthropophage, les méchants parents qui vous perdent dans la forêt.

Mais la forêt peut aussi être aimée, non?

Elle devient plus agréable surtout quand elle est de feuillus, parce qu’on a de la lumière au sol au printemps avant le débourrage des feuilles. Une lumière qui fait fleurir son sous-bois, qui pousse à la balade. Après, c’est ce qu’en fait l’homme, qui la travaille, la chemine, la cueille, la sculpte, la jardine jusqu’à en faire un espace vert à sa mesure. Le rapport à la ­forêt aujourd’hui devient presque thérapeutique, on y cherche une sorte de ­plénitude physique et psychologique. D’un bonheur contemplatif et introspectif, on est passé à quelque chose de physique, on embrasse les arbres du Jardin botanique et on médite, collé à leurs troncs, sous leur feuillage. Tout cela vient de loin, de nos racines, de nos tra­ditions, de notre culture ancestrale. Un enfant amazonien qui vit au milieu de la forêt tropicale n’en aura aucune peur, alors que pour nos enfants, elle peut représenter quelque chose d’affolant.

L’arbre est sans doute la plante avec ­laquelle l’homme entretient le plus de relations émotionnelles. Pourquoi ça?

Cela tient beaucoup au fait, je pense, qu’il vit plus longtemps que nous, qu’il va nous dépasser, nous surpasser, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’herbacées, malgré les qualités extraordinaires de ces dernières. Un olivier millénaire, comme ceux du pont du Gard, ou le chêne de plus de 300 ans que nous avons au Jardin botanique de Genève ont vu plein de choses que je n’ai pas vues, et ils vont voir des choses que je ne verrai pas. C’est pour cela qu’il est toujours compliqué de se séparer d’un arbre, parce qu’alors on abat aussi une mémoire collective. On abat la mémoire de ses parents, mais aussi prospectivement celle de ses enfants. 

*À lire: «Symboles et sentiments: secrets de plantes» (Éd. du Belvédère). Disponible sur www.exlibris.ch
**À voir: «Symboles et sentiments, secrets du monde ­végétal», exposition au Jardin botanique de Genève. Jusqu’au 13 octobre 2019. Entrée libre
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