7 novembre 2019

«La nature parle, alors écoutons-la!»

Emmanuelle Pouydebat croit à la bio-inspiration. Pour cette biologiste de l’évolution, cette approche, qui consiste à étudier le vivant pour en tirer des innovations, pourrait en effet contribuer à préserver la biodiversité de notre planète.

Emmanuelle Pouydebat croit à la bio-inspiration. Pour cette biologiste de l’évolution, cette approche, qui consiste à étudier le vivant pour en tirer des innovations, pourrait en effet contribuer à préserver la biodiversité de notre planète.
(Photo: Julien Benhamou)
Temps de lecture 6 minutes

Emmanuelle Pouydebat, quelle est votre définition du biomimétisme, thème central de votre dernier
ouvrage?

Je préfère parler de bio-inspiration. C’est une approche interdisciplinaire qui vise à s’inspirer de la nature – animaux, végétaux et minéraux – pour nous aider, nous les humains, à innover, tout en favorisant la biodiversité.

L’Homme s’est depuis toujours inspiré de la nature, parfois au risque de se brûler les ailes comme Icare. Alors, quoi de neuf sous le soleil?

La bio-inspiration existe probablement ­depuis l’apparition des humains. En revanche, ce qui est nouveau, c’est de la développer avec un intérêt écologique.

Vous misez d’ailleurs sur la bio-inspiration pour sauver la planète. Comment cela?

Je crains que nous ne puissions pas miser sur une seule approche pour sauver la planète. Mais je pense – même si c’est paradoxal – que c’est en observant et en étudiant la nature que nous allons pouvoir montrer tout l’intérêt qu’il y a à s’en inspirer. Et c’est peut-être en démontrant ainsi l’utilité que peut avoir le vivant que nous contribuerons à le sauver.

Pouvez-vous donner des exemples concrets?

Prenez le Shinkansen, le TGV japonais: son nouveau design, qui s’inspire de la forme du bec et de la tête du martin-pêcheur, lui permet d’aller plus vite, de générer moins de bruit et donc moins de pollution sonore, et en plus il dépense moins d’énergie. Il y a aussi le sublime papillon Morpho, avec ses ailes tellement performantes en matière de stabilisation de la température qu’elles inspirent les structures de nouveaux panneaux solaires photothermiques qui jusqu’ici ne résistaient pas à de très fortes chaleurs.

Pensez-vous que l’on puisse trouver dans le vivant des solutions à tous nos problèmes?

Potentiellement, toutes les solutions, ou en tout cas un certain nombre de solutions, se trouvent dans la nature. Pourquoi? Parce que, depuis quatre milliards d’années, la vie évolue, résout des problèmes, innove, optimise… Et tout cela conduit à des adaptations phénoménales et multiples qui peuvent nous inspirer dans tous les domaines: transports, matériaux, architecture, écologie, santé… Oui, la nature est une source d’inspiration inépuisable.

N’est-ce pas un brin utopique ou simplement trop tard?

Utopique? Certainement pas. Au contraire, c’est très concret, c’est de la science! Trop tard? Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse, j’ai envie de croire que non. J’espère que nous pouvons encore faire des choses pour sauver l’essentiel, à savoir cette nature qui m’émerveille chaque jour.

Je ne crois pas que ce soit utopique. Au contraire, c'est très concret, c'est de la science!

On n’a pourtant pas l’impression que notre manière de penser, de faire, a tellement changé depuis Victor Hugo, qui faisait déjà cet accablant constat au XIXe siècle: «C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas»…

Imaginez ce qu’il penserait aujourd’hui! C’est dramatique, je n’ai pas d’autres mots pour qualifier cette effroyable perte de la biodiversité. Je n’arrive pas à croire que cette situation ne suscite pas une mobilisation collective très forte.

Ce qu’il nous manque, comme vous le martelez dans votre livre, c’est de l’humilité et encore de l’humilité.

C’est flagrant. Nous nous plaçons en permanence au sommet de cette pyramide évolutive imaginaire de l’intelligence, comme si les humains avaient le monopole de l’intelligence, le plein pouvoir sur cette planète qu’ils détruisent. Nous ne sommes là que depuis 4 à 6 millions d’années selon les définitions, nous sommes une goutte d’eau dans l’évolution, une goutte d’eau dans l’intelligence, une goutte d’eau dans cette machine écologique…

Comment changer les mentalités? Comment convaincre l’industrie, l’économie des bienfaits d’apprendre de la nature plutôt que de l’exploiter?

Nous développons en ce moment un projet avec Sabrina Krief sur les nids des chimpanzés. Ces derniers utilisent des végétaux pour se construire des abris confortables et solides, qui présentent encore probablement l’avantage de repousser tiques et moustiques. Or, cette propriété intéresse un industriel français qui va nous aider à financer ce projet et à protéger les populations locales de chimpanzés ainsi que les populations humaines qui vivent autour. Il est tout à fait possible de développer d’autres partenariats de ce type où tout le monde finalement est gagnant, autant l’économie qui en tire des bénéfices que la biodiversité qui est préservée en retour.

Quels autres exemples de bio-inspiration choisiriez-vous pour persuader les grands de ce monde de se lancer dans une révolution biomimétique?

Eh bien, je leur montrerais comment un pivert, un ver marin, une araignée, un requin – et j’en passe tellement la liste est longue – pourraient les aider à innover, à faire un gain d’énergie pour obtenir une meilleure performance. Et donc de leur faire gagner de l’argent, tout en faisant du bien à la planète. Quand la structure de la patte d’un ours
polaire inspire de nouveaux pneus plus adhérents, c’est innovant et tout le monde est gagnant. Quand la libellule inspire de nouvelles éoliennes plus flexibles et performantes même lorsque le vent est léger, tout le monde est gagnant. Les exemples sont innombrables.

Vous ne leur parleriez pas de cette minuscule méduse qui a la capacité de rajeunir, histoire de leur faire miroiter l’espoir d’en tirer un jour un élixir de jouvence?

Cette méduse n’a pas fini de faire rêver. Sa capacité à pouvoir revenir au stade de polype c’est-à-dire au stade juvénile et à recommencer son existence est unique dans l’histoire de la vie. Après, il faut vraiment faire très attention. D’abord parce que chaque espèce est unique et que nous ne pouvons pas toujours transférer les pouvoirs d’une espèce à une autre. Ensuite parce que nous avons déjà un problème de surpopulation. Du coup, je ne suis pas sûre que l’immortalité nous aiderait beaucoup à survivre, bien au contraire.

Le rat-taupe ne développe pas de cancer, régénère ses neurones et vit trente ans.

Prenons un meilleur exemple: celui du rat-taupe nu qui semble épargné par les cancers, les maladies cardiovasculaires et Alzheimer.

Ce rat-taupe est incroyable. Il ne développe pas de cancer, ne souffre pas de maladies cardiovasculaires, il semble quasi insensible à la douleur, il régénère ses neurones, il vit trente ans alors que les autres rats ont une espérance de vie de deux ou trois ans… Certaines de ses propriétés sont d’ailleurs déjà utilisées sur les humains pour apaiser des douleurs arthritiques ou comme solution antirides!

En fait, l’ensemble du monde vivant, y compris les bactéries, est inspirant…

Oui, tout est inspirant. Du plus petit organisme au plus gros, de la bactérie qui peut nous aider à fabriquer de nouveaux tissus humains aux éléphants qui possèdent une trompe extraordinaire sur laquelle je travaille actuellement. Ces énormes mammifères sont à la fois capables d’attraper et de manipuler de tout petits pop-corns et de déraciner un arbre! Il y a là de quoi s’inspirer pour créer de nouveaux bras robotisés et souples.

Mais on ne pourra jamais tout copier de la nature!

Non, nous ne pouvons pas tout copier, car la nature est souvent trop complexe. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’elle parle, alors écoutons-la!

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