9 mai 2019

«En matière de biodiversité, la Suisse est une mauvaise élève»

Chef de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), Marc Chardonnens dit son inquiétude face à la disparition des espèces dans nos régions ainsi qu’à un taux de réchauffement climatique plus élevé que la moyenne mondiale.

Marc Chardonnens appelle à s'engager pour l'environnement
Marc Chardonnens appelle à s'engager pour le climat

Marc Chardonnens, réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50% d’ici à 2030, comme la Suisse s’y est engagée, n’est-ce pas trop ambitieux?

Cela peut paraître beaucoup, mais c’est réaliste et possible. Il est inapproprié en tout cas de dire que c’est trop, la Suisse étant plus touchée que la moyenne: nous avons déjà chez nous un réchauffement établi, de 2 degrés, depuis le début des mesures, en 1864. Alors que la moyenne sur le globe est de 0,9 degré. Si on ne fait rien, les modèles climatiques mettent en évidence que l’on aura une augmentation de 4 à 6 degrés.

Avec quelles conséquences?

La fonte des glaciers par exemple, que l’on observe déjà. À terme le régime hydrique de nos fleuves ou rivières sera complètement différent. Par ailleurs, on aura davantage de sécheresse. Des scénarios climatiques à l’horizon 2060 ont été publiés par MétéoSuisse et l’EPFZ. Si rien n’est fait, Lucerne par exemple passera de cinq journées dites tropicales par année (plus de 30 degrés) à vingt-cinq à trente environ.

Des mesures contraignantes sont-elles envisageables?

Les discussions autour de la perception d’une taxe sur les vols refont surface. Pour faire changer les comportements, certains instruments ont une bonne efficacité: la taxe sur le CO2 perçue pour les combustibles montre que quand les nouveaux investisseurs ont des alternatives aux agents fossiles, ils les privilégient très largement pour de nouvelles constructions. Ce n’est pas encore suffisamment le cas lors de remplacements de chauffages dans les bâtiments existants

Cette question du climat éclipse-t-elle désormais toutes les autres?

L’accord de Paris a constitué une transformation radicale, en étant vraiment universel. Par exemple, pour pouvoir entrer en force il fallait non seulement qu’un certain nombre de pays l’aient ratifié, mais aussi que ces pays représentent un certain pourcentage des émissions de gaz à effet de serre, à savoir 55 pays couvrant 55% des émissions mondiales

Pourquoi alors cette impression dans le public que ces accords ne sont là que pour la galerie?

On peut penser que ce sont des effets de manche, mais un processus dynamique a été lancé, avec des objectifs par pays, avec une obligation de suivi et de rapport régulier à la communauté internationale. D’abord, agir à la source, réduire les émissions. Ensuite travailler sur l’adaptation – aux conséquences du réchauffement. Enfin, orienter les flux financiers de telle manière qu’ils soient compatibles avec un réchauffement pas supérieur à 2 degrés, voir 1,5.

Concernant les flux financiers, il semble que les banques suisses financent plutôt les énergies fossiles

Nous avons fait un travail de sensibilisation de la branche, notamment les assurances et les caisses de pension. J’ai entendu Philipp Hildebrand, vice-président du fonds d’investissement BlackRock, dire que sur leurs portefeuilles de plus de 6000 milliards de dollars, 800 milliards étaient des demandes de placements verts. On voit donc qu’il existe une demande, une prise de conscience et aussi, bien sûr, un intérêt économique.

La Suisse est l’un des plus gros producteurs de déchets ménagers. Que faire pour y remédier? 

Il faut quand même rappeler qu’en Suisse ces déchets sont traités de façon conforme aux exigences de l’écologie. On a beaucoup travaillé sur les émissions avec des systèmes très poussés de traitement des fumées, de traitement des eaux de rejet, de récupération des métaux lourds, etc. Nous avons aussi aujourd’hui un taux de recyclage des déchets urbains et ménagers de plus de 50%. Il reste beaucoup à faire. On sait que, s’agissant de l’empreinte environnementale, si tous les pays étaient au niveau de la Suisse, on utiliserait l’équivalent de trois planètes.

Quelle est la situation de la biodiversité?

Un rapport de l’OCDE en 2017 nous a rappelé ce que nous savions déjà: la Suisse est une mauvaise élève. Aujourd’hui plus du tiers des espèces connues en Suisse – végétales ou animales – sont en danger. 50% des espaces vitaux et des habitats ne sont pas dans un état satisfaisant. Il faut admettre que nous avons en Suisse une progression démographique telle – deux millions de personnes en plus en trente ans – et une occupation du territoire telle, avec une fragmentation de l’espace par de nombreuses infrastructures, que des pressions importantes se font sur cette biodiversité. Nous avons pris des mesures pour corriger cela.

De quelle manière?

Un plan d’action du Conseil fédéral vise à recréer de la connectivité entre les zones protégées – marais, prairies sèches, biotopes et paysages naturels d’importance nationale. Par exemple avec des passages et des corridors à faune. Le Parlement a aussi décidé d’une mesure importante avec la mise en place d’un espace cours d’eau – les 65 000 kilomètres de cours d’eau répertoriés sont des connectivités naturelles. Jusqu’à maintenant cet espace se limitait le plus souvent au cours d’eau lui-même, souvent endigué. En plus, certains secteurs seront revitalisés, ce qui permettra de redonner une vie naturelle à ces éléments-là.

Où en est-on avec les pesticides?

La disparition des insectes pollinisateurs est notamment liée aux produits qu’on utilise. Un plan de la Confédération a été mis sur pied pour réduire les risques liés à l’utilisation des pesticides de 50% dans les dix ans à venir, avec une mise en œuvre auprès des organisations agricoles, des gens qui distribuent ces produits et des utilisateurs, avec des exigences sur les permis délivrés, et des efforts importants sur la recherche d’alter­natives. Car les faits sont là: on constate toujours dans les cours d’eau la présence de nombreuses substances de synthèse qui n’ont rien à y faire.

Un rapport de l’OFEV préconise des ­changements dans les habitudes d’alimentation, de logement et de mobilité. De quel ordre?

Quand je me déplace, selon le choix que j’opère, j’ai une influence. S’agissant de l’habitat, on pourra méditer sur le fait que les Suisses occupent tendanciellement en moyenne plus de surface par habitant que les autres Européens. Chacun peut se dire: «Je ne suis pas seulement un spectateur qui subit, je peux être aussi un spectateur engagé.» MM

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