16 avril 2020

«On peut craindre une épidémie de fatigue émotionnelle»

Stress, violences, traumatismes… La pandémie de Covid-19 a des impacts nets sur la santé mentale des populations. Selon le sociologue Francesco Panese, elle souligne, voire amplifie, les vulnérabilités psychologiques et sociales des individus.

Photo: Félix Imhof @ Unil

Francesco Panese, quelles étaient vos premières craintes quant aux conséquences psycho-sociales de ce confinement?

La toute première était la négligence des inégalités. C’est souvent le problème avec la prévention générale et générique puisqu’elle peut conduire à gommer l’inégalité des chances pour affronter l’épidémie, surtout en début de crise. Or, la capacité des gens à affronter l’épreuve est malheureusement elle aussi liée aux déterminants sociaux de la santé et la maladie.

L’épidémie pourrait-elle donc renforcer les inégalités?

Oui, du point de vue du sociologue que je suis, une des caractéristiques des épidémies en général est non seulement de révéler, mais aussi d’amplifier les inégalités et les vulnérabilités. Comme le rapporte l’auteur Gabriel Girard, pour le Covid-19 comme ce fut le cas pour le VIH, l’épidémie agit comme un révélateur puissant des inégalités sociales face à la capacité d’affronter l’incertitude, la restriction des libertés, l’attente de solutions thérapeutiques, l’accès à des ressources à la fois sociales et économiques, ou encore la perte d’êtres chers.

les personnes plus éduquées seraient plus stressées que les autres

Dans les dernières études publiées autour du Covid-19, quelles personnes seraient par exemple les plus vulnérables?

Une étude chinoise qui vient de sortir montre notamment que les femmes semblent plus vulnérables d’un point de vue psycho-social. Chez elles, l’inquiétude et le stress étaient plus forts que chez les hommes. C’est un élément intéressant qui témoigne de la place de la femme dans son rôle encore traditionnel, puisqu’elles sont plus que les hommes sur le front de la prise en charge des parents, des proches, de la famille. Cette étude a aussi montré que les personnes plus éduquées seraient plus stressées que les autres. Parce qu’elles s’informent plus, il arrive qu’elles soient alors submergées d’informations parfois contradictoires. Un contexte qui leur ferait développer une anxiété qui serait encore plus forte.

Cette anxiété pourrait-elle prendre des formes plus sévères par la suite?

Oui, mon inquiétude en tant que sociologue et citoyen, ce sont les effets post-épidémiques. Et aujourd’hui, si vous interrogez des psychologues, ils vous diront que la privation de liberté comme nous la vivons actuellement peut générer chez les personnes les plus vulnérables non seulement de l’inquiétude, mais aussi des traumatismes. Je crois que la gestion de la crise épidémique doit être attentive à ces effets éventuellement traumatogènes. Cela n’est d’ailleurs pas seulement provoqué par l’expérience du confinement, mais aussi par des préoccupations humaines comme la confrontation à la mort, la sienne et celle des autres.

C’est-à-dire…

On oublie parfois que derrière les statistiques froides publiées tous les jours, il y a des personnes, des familles, des histoires, des biographies. Et cette omniprésence de la mort, si injuste, peut être vécue comme un traumatisme au niveau individuel, mais aussi collectif. Dans nos sociétés libérales et démocratiques, nous vivons dans une certaine aisance qui a toujours voulu repousser la mort, comme en témoignent les discours transhumanistes ou les promesses parfois exagérées d’une médecine conquérante. Et tout à coup, des circonstances dramatiques et soudaines nous mettent face à cette évidence de la mort. Cela peut laisser des séquelles.

En Suisse, nous faisons aussi tout à coup face à des vulnérabilités économiques…

Oui, quand on voit que chez nous plus de 90% des sociétés sont des micro-entreprises et que près de deux millions de personnes y travaillent, on comprend que la vulnérabilité économique concerne une part importante de la population. Et il faut repérer sans attendre l’impact des inquiétudes économiques sur les relations sociales et familiales. Les psychologues ont d’ailleurs démontré qu’un stress financier a des conséquences à tous les niveaux de la vie et qu’il peut aussi entraîner des comportements violents, notamment des violences domestiques, et plus généralement des violences faites aux plus démunis.

En Italie par exemple, la crise épidémique devient une crise sociale qui menace surtout le sud de la péninsule

En Italie comme ailleurs sans doute, cette violence apparaît déjà avec notamment les craintes de pillages dans les supermarchés… Une telle situation pourrait-elle se produire chez nous?

Je ne le crois pas, en tout cas pas dans ces proportions. En Italie par exemple, la crise épidémique devient une crise sociale qui menace surtout le sud de la péninsule, plus défavorisée et où l’économie informelle ou «au noir» occupe une part importante de la population qui vit en quelque sorte sous les radars de l’économie classique et de la protection sociale. Dans un tel contexte, les effets de l’épidémie peuvent être une bombe à retardement, car la privation de liberté, le confinement et l’inaccessibilité à des ressources ordinaires et nécessaires risquent de pousser ces personnes qui bricolent économiquement et socialement à trouver des palliatifs violents pour leur subsistance.

«Nos témoignages de reconnaissance doivent aussi atteindre les personnes moins visibles comme l’éboueur et la coiffeuse»

D’autres comportements à risque sont néanmoins à craindre en Suisse avec par exemple le renforcement des problèmes d’addiction…

Aujourd’hui, il y a non seulement une épidémie de Covid-19, mais on peut craindre une épidémie de fatigue émotionnelle et psychique. Cela, tout le monde l'expérimente à un moment donné. Mais bien évidemment, les personnes émotionnellement et psychologiquement plus vulnérables en souffrent beaucoup plus, car elles montrent une plus grande prédisposition à l’anxiété qui conduit au stress. Et pour pallier ce stress, les personnes vont chercher des choses qui «leur font du bien». Je crois que plus on est vulnérable, plus on cherchera à aménager de façon problématique une niche de sérénité, en développant ou en aggravant des comportements néfastes comme les addictions. Nous n’avons pas de statistiques pour l’instant, mais, la crise passée, il faudra faire le compte des substances licites ou illicites que les gens auront absorbées.

Cette crise ne libère néanmoins pas que des sentiments négatifs dans la société. On assiste aussi à de beaux élans de solidarité…

Oui, ce que je trouve intéressant est que d’un côté on a des sentiments moraux comme la peur, la culpabilité, l’angoisse, le rejet, et de l’autre, il y a des valeurs et des sentiments qui sont ravivés pour refaire communauté: l’altruisme, l’égard pour l’autre, la bienfaisance, la générosité, le courage, la reconnaissance, la solidarité, etc. Cette épidémie révèle ces deux faces de l’économie morale du vivre ensemble, dans ses aspects problématiques, mais aussi positifs et engagés. C’est lié, je crois, à une volonté – voire une nécessité – de refonder le vivre ensemble dans des situations partagées de danger. Cela ne doit néanmoins pas empêcher de rester critique.

C’est-à-dire…

Je trouve par exemple moralement très positif qu’on salue désormais rituellement l’engagement du personnel soignant, mais je pense en même temps qu’il faut toujours se méfier de l’héroïsation. Elle peut être comme une lampe de poche qu’on vous met dans les yeux: vous ne voyez plus le reste. Or, je crois qu’aujourd’hui, il faut absolument être généreux et reconnaissants, mais ne pas se limiter au sommet de l’iceberg, c’est-à-dire aux réanimations en urgence. Nos témoignages de reconnaissance doivent aussi atteindre les personnes moins visibles et souvent plus modestes comme le balayeur et l’éboueur, la coiffeuse et la vendeuse, l’assistante sociale et la sage-femme, toutes ces professions qui prennent soin de nous, matériellement et socialement. On se rend compte à quel point on compte aussi sur eux pour passer la crise, à quel point ce sont des piliers souvent invisibles de notre vivre ensemble.

Selon vous, qu’est-ce qui pourrait découler de cette épidémie: va-t-on se remettre en question ou tout repartira comme avant?

Tout d’abord, nous sommes en train de vivre une expérience, et c’est très important de le rappeler. Nous aurons expérimenté une forme de décroissance solidaire, des manières d’affronter des menaces invisibles comme le coronavirus, mais pensons aussi au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité, etc. On peut faire deux hypothèses à partir de cette expérience: soit on s’arrête là et on continue comme avant, soit au contraire – ce que je souhaite bien sûr – on développe un savoir expérientiel qui nous permettra non seulement de comprendre les risques qui nous menacent, mais aussi de leur donner un sens afin de mieux agir face aux épreuves que nous devrons affronter aux niveaux individuel et collectif, politique et institutionnel, matériel et social. Je ne peux donc qu’espérer que nous transformions la crise que nous vivons en de nouvelles capacités généreuses et inventives d’innover socialement.

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