23 avril 2020

«Chaque avancée de la mondialisation s’accompagne d’une pandémie»

Spécialiste des crises sanitaires et fin connaisseur de la Chine, l’anthropologue français Frédéric Keck apporte un éclairage sur notre monde paralysé par le Covid-19 et sur le sens des épidémies.

Frédéric Keck, anthropologue au CNRS, est l'auteur d'un ouvrage à paraître, «Les sentinelles des pandémies» (Ed. Zones sensibles).

Frédéric Keck, qu’est-ce qui suscite l’intérêt de l’anthropologue que vous êtes pour les crises sanitaires?
Une crise sanitaire met en jeu un ensemble d’acteurs intéressés par les questions de santé, y compris les éleveurs de volailles, les observateurs d’oiseaux sauvages et les vétérinaires qui cherchent à éviter la transmission d’un virus des animaux aux humains. On réduit souvent les crises sanitaires à des enjeux d’industrie pharmaceutique et de gestion par le gouvernement de ressources rares, mais les crises sanitaires ont des enjeux écologiques. Ce sont même, du fait de l’urgence dans laquelle elles plongent les gouvernants et les populations pour éviter des morts en série, les moyens les plus efficaces de faire comprendre la catastrophe écologique dans laquelle nous sommes.


Justement, qu’est-ce que cette pandémie dit de notre monde?
Elle révèle que nous dépendons tous des chaînes de production que nous avons délocalisées en Chine pour en réduire les coûts. Puisque non seulement la Chine est le lieu d’émergence des nouveaux virus, du fait de l’augmentation de sa consommation d’animaux sauvages et domestiques, mais elle est aussi la puissance émergente en mesure de contrôler cette pandémie. Et cela par la publication d’articles scientifiques dans les revues internationales et par l’envoi au reste du monde de masques et d’antiviraux qu’elle produit en grande quantité.

Des scientifiques alertaient déjà depuis longtemps sur l’émergence de nouveaux pathogènes due aux transformations de la nature par les humains


Le Covid-19 semble moins létal que le SRAS de 2003. Il a pourtant généré une peur collective et des mesures hors normes de la part des différents États. Pourquoi?
Au début de cette crise, la plupart des États pensaient pouvoir gérer le risque épidémique, car ce nouveau coronavirus était moins létal que le SRAS (1% au lieu de 10% des personnes infectées en mouraient) et il causait des symptômes surtout chez les personnes âgées et non, comme le SRAS, chez les personnes les plus jeunes. Mais on s’est rendu compte qu’il se transmettait de façon asymptomatique, ce qui explique qu’il est passé sous les radars de la plupart des États en causant la pandémie que les experts redoutaient depuis des années. On attendait un virus de grippe ou un coronavirus, mais pas celui-ci, qui déjoue tous les scénarios de préparation.

Comment analysez-vous les différentes réactions face à la pandémie, le confinement autoritaire chinois, le tracking coréen et le laisser-vivre suédois par exemple…
La nouveauté de ce coronavirus explique que la plupart des États étaient désarmés au début de la crise. Ce qui est frappant, c’est la réactivité avec laquelle les États asiatiques ont réagi en inventant de nouvelles armes: le confinement massif en Chine et au Vietnam, le traçage informatique à Taïwan, Singapour et en Corée du Sud. Ce qui est encore plus frappant, c’est que les États européens, tout occupés par leurs règles de rigueur budgétaire et de circulation des personnes et des marchandises, aient adopté les mesures de la Chine et du Vietnam, qui sont des États communistes, plutôt que celles des États plus libéraux comme Taïwan, Singapour et la Corée du Sud. Les États plus libéraux d’Europe du Nord ont essayé d’adopter des mesures plus darwiniennes en parlant d’immunité de troupeau, mais le nombre de victimes que ces mesures impliquaient en l’absence des moyens technologiques de tracer les patients les a obligés à y renoncer.


Les pandémies, de la peste antonine à la grippe espagnole, sans oublier toutes les grippes aviaires, ne sont-elles pas inhérentes à l’histoire de l’humanité?
Chaque avancée de la mondialisation, c’est-à-dire de l’extension à un plus grand nombre de sociétés de formes standardisées de commerce, s’accompagne d’une pandémie qui est comme la face sombre ou la part maudite de l’économie généralisée. La grippe de 1918 a marqué la fin de la Première Guerre mondiale et a accompagné tout le XXe siècle comme un traumatisme. La crise du SRAS en 2003 a peut-être ouvert le XXIe siècle en montrant la dépendance de l’économie mondiale à l’égard de la Chine, en annonçant la crise mondiale que nous traversons. 


 Depuis les années 1970, de nouveaux virus n’ont cessé d’émerger, provenant tous d’animaux, oiseaux, vaches, chauves-souris. Qu’est-ce qui s’est déréglé dans notre rapport au monde animal?

Dans les années 1970, l’Organisation mondiale de la santé annonçait la fin des maladies infectieuses du fait du succès de la campagne mondiale d’éradication de la variole, alors que de nouvelles maladies infectieuses émergeaient en Afrique comme Ebola en 1976, et en Chine comme la grippe pandémique de 1968. Des scientifiques alertaient déjà depuis les années 1930 (Charles Nicolle en France) et les années 1960 (Frank Burnet en Australie et René Dubos aux États-Unis) sur l’émergence de nouveaux pathogènes du fait des transformations que les humains imposent à la nature, et notamment aux animaux qui sont proches de nous. Cela s’est confirmé avec la grippe aviaire H5N1, qui a révélé l’ampleur de l’élevage industriel en Chine, et avec le SRAS puis le Covid-19, qui résultent du déplacement des chauves-souris du fait de la déforestation. 

Cette crise accélère l’emprise de la Chine dans la gouvernance mondiale


Certains biologistes parlent d’une revanche de la nature. Partagez-vous ce point de vue?
C’est une façon frappante de traduire pour le grand public une conception scientifique rigoureuse. À chaque fois que les humains inventent une arme pour contrôler les maladies infectieuses, les mécanismes de mutation et de sélection qui gouvernent la ­nature répondent par une nouvelle émergence virale ou bactérienne. Cela ne signifie pas que la nature se venge, car ce n’est pas une entité dotée d’intention, mais que les animaux envoient aux humains des signaux d’alerte sur les perturbations de leur environnement.
 

Faut-il craindre la prochaine pandémie et s’y préparer?
Il faut d’abord résoudre cette crise sanitaire en se dotant de masques, d’antiviraux, de vaccins, de technologies de traçage. Il faut ensuite se préparer à la prochaine pandémie, qui ne viendra pas nécessairement d’un coronavirus mais peut-être du déplacement des moustiques par le réchauffement climatique, qui peut apporter la dengue ou Zika ou d’autres virus dont nous ignorons encore le nom et la séquence génétique.

Quelle leçon pouvons-nous ou devons-nous tirer de cette dernière crise sanitaire?
Ce ralentissement forcé de l’économie mondiale par la crainte de morts en série du fait de l’épidémie nous fait réfléchir sur le prix que nous sommes prêts à payer pour un mode de vie fondé sur la consommation intensive et la circulation libre. L’accélération de l’économie au cours des quarante dernières années, notamment du fait de l’entrée de la Chine dans le capitalisme mondial, avec le sentiment chez plus d’un milliard de personnes sous un gouvernement très nationaliste qu’elles devaient rattraper le temps perdu par deux siècles d’humiliation occidentale, donne lieu paradoxalement à un grand ralentissement. Il me semble que la philosophie chinoise, avec son attention aux mutations dans les cycles de la nature, est la mieux à même de nous faire comprendre cette alternance étrange et épuisante d’accélérations et de ralentissements de façon à repenser notre relation à la nature.

Quel sera le monde d’après le Covid-19? Autrement dit, cet épisode va-t-il nous faire changer en profondeur?
Je résiste à l’idée selon laquelle le monde d’après le Covid-19 sera chinois, mais force est de constater que cette crise accélère l’emprise de la Chine dans la gouvernance mondiale, quoi qu’on pense de la façon dont le gouvernement de Xi Jinping a trafiqué les chiffres de mortalité sur son territoire et acheté la complaisance de l’OMS. Je pense que la réflexion profonde que les sociétés asiatiques ont menée sur elles-mêmes après le SRAS, notamment en portant des masques et en s'informant sur les maladies infectieuses, a échappé aux sociétés européennes. Ma responsabilité en tant qu’anthropologue est de faire de la traduction ou de la diplomatie entre ces deux mondes, l’Occident et l’Orient, qui s’ignorent encore alors qu’ils sont de plus en plus dépendants l’un de l’autre.  MM

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